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Respecter ceux qui arrivent (qu’ils se tiennent à carreau), respecter ceux qui accueillent (qui sont accueillants par nature)

Lecture d’une tribune présidentielle

par Thomas Adam-Vannier
16 décembre 2009

Dans une tribune publiée par Le Monde du mardi 8 décembre 2009, Nicolas Sarkozy poursuit l’œuvre qu’il a déjà bien entamée : diviser. Et pour ce faire, sa rhétorique est toujours la même : après avoir feint de comprendre l’émoi suscité par le résultat du référendum suisse anti-minarets, il s’en prend avec force à ceux qui voudraient le condamner et adresse pour finir une mise en garde à « ceux qui arrivent ».

Il faut bien le dire : les concessions qu’il fait en préambule à ceux qui s’indignent du résultat de ce vote ne sont guère convaincantes. Si le président français reconnaît du bout des lèvres que la décision suisse peut « légitimement susciter bien des interrogations », ce n’est pas en raison de son caractère discriminatoire : c’est parce qu’il s’agissait en fait d’une question… « compliquée ». Or, en apportant à cette proposition fort complexe (« Contre la construction de minarets ») une « réponse tranchée », les suisses ont suscité, il faut le lire pour le croire, des « malentendus ». Ce sont donc les musulmans suisses, finalement, qui auront compris de travers.

Dès le deuxième paragraphe de son texte, le Président est plus à l’aise, car il s’agit maintenant de dénoncer toute la « violence » de cette affaire. Cette violence ne réside pas dans le rejet manifesté à l’encontre des musulmans mais dans les « réactions excessives, caricaturales » entendues dans les fameux « milieux médiatiques et politiques de notre pays ». La condamnation ou même le regret de ce vote, voilà qui est inacceptable. Le « populisme », pour notre Président, ne réside pas dans la campagne menée par les partis d’extrême droite suisses, UDC et UDF, ni dans leurs affiches assimilant les minarets à des fusées à têtes nucléaires, mais dans les indignations et les prises de position qui cachent « une méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple ». Car la volonté populaire, M. Sarkozy la respecte plus que tout – un peu moins vaillamment certes quant il s’agit par exemple de maintenir le statut de la Poste, mais avec ferveur quant elle est bien xénophobe.

Bien-sûr, au cas où nous en aurions douté, le rejet manifesté par les suisses pourrait facilement faire des émules :

« ce que le peuple suisse a voulu exprimer (est) ce que ressentent tant de peuples en Europe, y compris le peuple français. »

Mais pas d’inquiétude, il ne s’agit pas pour autant de se plier à une autocritique. Ce serait mal connaître le Président Français, qui lave plus blanc et absout les Suisses et les Européens en général :

« les peuples d’Europe sont accueillants, sont tolérants, c’est dans leur nature et dans leur culture. »

On pourrait dresser une liste longue et peu reluisante d’exceptions à ce postulat, liste dans laquelle le vote suisse figurerait en bonne place. Mais là n’est pas la question. Ce qui frappe surtout ici, c’est l’espèce de constance prêtée à ces « peuples d’Europe » : on a affaire à une « nature », à quelque chose d’immuable, d’intrinsèque et que le minaret musulman viendrait salement menacer. Et ça, les peuples d’Europe s’y refusent : pas question que « leur cadre de vie, leur mode de pensée et de relations sociales soient dénaturées » par l’édifice barbare.

L’étrange équilibre proposé dans le titre de la tribune présidentielle, « Respecter ceux qui arrivent, respecter ceux qui accueillent », s’établit donc ainsi : le pays dit d’accueil « offre de partager son héritage, sa civilisation, son art de vivre », et le musulman, forcément nouveau-venu, « respecte les valeurs, les lois, les traditions » et s’efforce de « les faire – au moins en partie – siennes. » Nicolas Sarkozy entend que l’on aboutisse de la sorte à une « assimilation réussie », autant dire à la plus complète acculturation.

Enfin, histoire d’enfoncer le clou, après voir assuré nos compatriotes musulmans qu’il « combattrait toute forme de discrimination », le Président les met en garde contre « tout ce qui pourrait apparaître comme un défi » lancé à « l’héritage de la civilisation chrétienne » et aux « valeurs de la République ». Ainsi, dans son esprit, prier dans une cave ou un hangar est indécent, mas vouloir construire une mosquée avec un minaret est une « provocation ». Autant le dire carrément : c’est eux qu’ont commencé, ils n’ont que ce qu’ils méritent.

Il y a quelques jours, en marge d’une réunion locale organisée dans le cadre du débat sur l’identité nationale, un maire UMP interrogé par France 2 a déclaré craindre de « se faire bouffer » par un flot de « dix millions payés à rien foutre ». Frédéric Lefèvre, porte parle du parti présidentiel, s’est empressé de ne pas condamner les propos de l’édile. Bien qu’il ne les partage pas, il s’est s’indigné que « tout le monde lui tombe dessus », et a avancé l’explication suivante :

« il est maire d’une commune de 40 habitants. Il y a beaucoup de petits villages comme ça qui font la France. Il y a une inquiétude en France. »

Le racisme pur et dur est donc tout à fait respectable, il est même une composante de l’identité nationale. Ne reste plus qu’à demander à ceux qui arrivent de s’inscrire dans cette belle tradition Française qui reprend du poil de la bête.