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« Retour de flamme »

Quand Sainte-Caroline-de-la-Gauche-Républicaine défend le troisième âge lepéniste

par Pierre Tevanian
13 juin 2015

Trois ans après un premier Yabon Award, l’incontournable Soeur Caroline Fourest vient de réaliser le doublé, en raflant le trophée 2015 de la catégorie Ils ont bien le droit de fantasmer. Pour cette nouvelle étape dans la reconnaissance d’une carrière tout entière vouée à la légitimation en domaine progressiste des idées chauvines, xénophobes et islamophobes, nous proposons de revenir sur un grand moment fourestien. Il s’agit d’un morceau d’anthologie, à faire étudier en cours de français : un monument de rhétorique réactionnaire, riche en sophismes, mensonges, demi-mensonges, effets d’autorité, poses, postures et autres stratagèmes, qui réussit un véritable tour de force : en partant d’un sondage qui nous apprend que 61% des Français sont favorables à l’extension du droit de vote des étrangers, que cette extension est voulue par les trois quarts de l’électorat de gauche, et que même au Front National près de 40% des électeurs l’acceptent, on arrive à la conclusion qu’il est urgent de ne pas voter cette mesure car… l’opinion n’est pas prête !

« La guerre, c’est la paix. »

« La liberté, c’est l’esclavage. »

« L’ignorance, c’est la force. »

Ces trois formules sont de George Orwell, ou plutôt elles figurent, dans le 1984 d’Orwell, la manière dont un pouvoir parvient, par une propagande faite de novlangue et de matraquage, à « faire accepter l’inacceptable » [1]. C’est à ce stade ultime de la manipulation politique que nous sommes lorsqu’une éditorialiste nous explique doctement qu’une loi mettant fin à une discrimination xénophobe (l’exclusion des étrangers en dehors de toute participation politique) risque de faire le jeu de… la xénophobie !

Jugez plutôt. L’article commence de la sorte :

« Ainsi 61 % des Français se disent favorables au droit de vote des étrangers aux élections locales. C’est une nouvelle plutôt réjouissante… »

Et il finit ainsi :

« Traversons-nous une période où la mondialisation est vécue comme heureuse au point de donner l’envie de s’ouvrir et de s’adapter ? Ou, au contraire, une période où cette adaptation peut être vécue comme une trahison supplémentaire de l’Etat-nation, et donc générer plus de mal (la xénophobie) que de bien (l’ouverture) ? Tenir compte de ce contexte permet de se faire une idée. »

Etonnant, non ? Comment est-il possible de prendre acte d’une approbation très majoritaire du vote des étrangers, de s’en « réjouir », et de finalement conclure à l’urgence de ne rien faire ?

Beaucoup d’aplomb, peu de scrupules, et une vingtaine de phrases : voilà ce qu’il faut pour réussir ce tour de force. Mais regardons de plus près. Par souci d’honnêteté, voici, in extenso, la tribune de Caroline Fourest intitulée « Le citoyen et le droit de vote des étrangers » (et publiée dans Le Monde le 2 décembre 2011), découpée par nos soins en dix actes, et assortie de quelques commentaires qui s’imposent.

Acte 1 : « Aie confiance ! » (ou : Le Cœur à Gauche)

« Ainsi 61 % des Français se disent favorables au droit de vote des étrangers aux élections locales. C’est une nouvelle plutôt réjouissante dans un climat où l’instrumentalisation de ces questions atteint parfois son paroxysme. »

Tout sophiste réactionnaire qui se respecte doit, pour se faire entendre par le plus grand nombre, commencer par se rendre sympathique, au moyen de ce que George Orwell a appelé des « pétitions de principe » : il s’agit d’afficher, de manière totalement formelle et abstraite, son attachement à des principes moraux hégémoniques ou quasi-hégémoniques parmi l’auditoire auquel on s’adresse – bref : caresser le lecteur dans le sens du poil.

En l’occurrence, puisqu’on est dans Le Monde, et que c’est au sein de la gauche que Caroline Fourest a entrepris, depuis quelques années, sa tâche de commissaire politique, il faut afficher un antiracisme bon teint, une sainte horreur de la xénophobie, ou pour le dire autrement suggérer en subliminal à ses lecteurs que sous la dure cuirasse de l’éditocrate multimédia se cache un petit cœur qui ne bat que pour la gauche. D’où ce caractère « plutôt réjouissant » que, dans la novlangue des sondeurs, ladite éditocrate reconnaît à ce 61%.

Tout cela bien entendu n’est que convention littéraire, puisque, si la nouvelle réjouissait vraiment Sœur Caroline, la suite de l’article aurait été quelque chose de ce genre :

« La gauche va donc enfin pouvoir voter cette mesure de justice au lieu de se défiler comme elle l’a fait depuis trente ans, au prétexte que l’opinion n’était pas prête ».

Or, comme vous vous en doutez, ce n’est pas vraiment cela que nous dit la suite. Fidèle à son habitude, Sœur Caroline préfère nous sortir son désormais célèbre jeu du « Oui Mais » - pour mémoire, voici ce qu’en disait CPPN il y a peu, ici-même :

« La spécialité de Caroline Fourest et ce qui l’a rendue si populaire auprès de médiacrates aussi peu soupçonnables de progressisme qu’Yves Calvi ou Arlette Chabot, c’est sa maîtrise du Oui-Mais :

- Oui, certes [placer ici les arguments traditionnels des mouvements de gauche dans leur version les plus compassionnelles, pendant un paragraphe]

- Mais [placer ici les postulats conservateurs dominants sur le même sujet, en lui passant un coup de vernis de gauche]. » [2]

Acte 2 : Savoir raison garder

« On se prend à rêver des débats sereins et constructifs sur l’immigration et la nationalité, où les arguments remplaceraient les réflexes pavloviens. »

Vous l’aurez deviné : ce qui est ici dénigré sous la méchante appellation de « réflexe pavlovien », c’est ce minimum de rigueur intellectuelle et de probité morale qui aurait pu faire passer Caroline Fourest d’une « nouvelle réjouissante » (61% d’approbation pour le droit de vote des étrangers) à une exigence politique : que la gauche vote enfin la mesure de justice qu’elle promet depuis trente ans, afin que l’on puisse vraiment se « réjouir ».

Soeur Caroline voit les choses autrement : s’il y a un petit cœur de gauche sous ma cuirasse d’éditocrate, nous dit-elle, ce petit cœur a ses raisons que la raison ne connait pas. Les élans du cœur se doivent d’être tempérés par une tête bien pleine, bien faite et bien froide : il faut savoir raison garder ! N’apprend-on pas, à l’Ecole des Hautes Etudes en Clichés Editocratiques, que « l’Enfer est pavé de bonnes intentions », et que celui qui « veut faire l’ange » ne peut faire que « la bête » ?

La raison contre les élans du cœur : c’est cette partition binaire, manichéenne, stupide disons-le, mais structurante dans tout sermon éditocratique qui se respecte, que joue ici Sœur Caroline - et qui lui permet, en douceur, presque imperceptiblement, de dévier sa route et de passer l’air de rien de sa pétition de principe progressiste (ce 61% pour le vote des étrangers est « réjouissant ») à un « Mais » qui ne dit pas son nom – car enfin, vous l’avez deviné, « tout n’est pas si simple ! ».

Acte 3 : (In-)juste milieu

« Dans cette France rêvée, on pourrait se demander s’il est judicieux de déconnecter le droit de vote local de la nationalité. Sans que Claude Guéant, le ministre de l’intérieur, vienne agiter le spectre de "maires étrangers", alors qu’il s’agit - au mieux - de pouvoir devenir conseiller municipal. Sans que l’extrême droite entame son couplet sur l’invasion. Mais aussi sans qu’une certaine gauche dégaine le soupçon de racisme envers toute personne non convaincue d’avance. »

Sœur Caroline nous sort ici encore une figure imposée de la langue de bois gouvernementale ou éditocratique, sa figure de prédilection, celle qu’on retrouve, comme une marque de fabrique - que dis-je : une griffe - dans chacun de ses sermons. Il s’agit du « juste milieu », ou plutôt du « ni-nisme » tel que Roland Barthes l’a analysé dans ses Mythologies [3] :

« ce procédé rhétorique fondé sur une "mécanique de la double exclusion" qui consiste à faire le compte avec une balance dont on charge les plateaux à volonté, de façon à pouvoir apparaître soi-même comme un arbitre impondérable et juste, à l’image du fléau qui juge la pesée. »

Je me contenterai ici de reprendre les mots de Danièle Lochak :

« Le ni-nisme, comme l’ont montré Pierre Bourdieu et Luc Boltanski [4], est une des figures privilégiées de la rhétorique politique qui aime à cultiver l’idée du juste milieu. Le procédé qui consiste à poser deux contraires et à les balancer l’un par l’autre de façon à les rejeter tous les deux, en transformant les alternatives en dilemmes, est d’usage commode pour imposer la légitimité d’un choix ou accréditer le bien-fondé d’une politique. Mais le milieu n’étant jamais que la double négation des extrêmes, il est facile de produire une fausse symétrie et de dégager une position centrale en manipulant les extrêmes : on engendre ainsi une position moyenne, médiane, modérée, parée de toutes les vertus. »

On retrouve partout, dans les discours droitiers en général et dans celui de Sœur Caroline en particulier, cette espèce bien particulière de « juste milieu » : par exemple, entre « l’extrêmisme de droite » qui consiste à vouloir expulser tous les étrangers et « l’excès inverse » qui consiste à vouloir n’en expulser aucun, soyons raisonnables-donc-modérés et expulsons un étranger sur deux !

Ou encore : entre l’odieuse instrumentalisation islamophobe de la laïcité par Marine Le Pen, Riposte Laïque et les Identitaires, qui veulent interdire le voile partout, et « l’extrémisme de l’autre bord » qui consiste à n’interdire le voile nulle part, soyons de vrais laïques raisonnables-donc-modérés, et interdisons le voile sur la moitié du territoire !

Ou encore (et celle-là, Sœur Caroline l’a vraiment faite, explicitement) : entre l’excès droitier d’un Fillon qui attaque Eva Joly sur ses origines étrangères, et la tout aussi funeste « partition gauchiste » (sic) d’une Eva Joly, qui consiste à remettre en cause le militarisme envahissant des cérémonies du 14 juillet, la posture médiane-donc-juste-et-raisonnable consiste à faire chanter la Marseillaise aux enfants et aux footballeurs...

Pour ce qui concerne le droit de vote des étrangers, notre éditocrate centriste oppose l’excès de droite d’une droite véritablement extrême et raciste (Claude Guéant agitant comme un « spectre » l’hypothèse d’élus étrangers, et « l’extrême droite » entonnant le refrain de « l’invasion ») à l’excès de gauche d’une « certaine gauche » (c’est qui, au fait ?) dont le tort (le très grave, le très grand tort !) est une tendance (très fâcheuse) à (tenez-vous bien, c’est très grave, vous dis-je) :

« dégainer le soupçon de racisme envers toute personne non convaincue d’avance. ».

Vous vous demandez de qui et de quoi il s’agit ?

Vous vous demandez en quoi il est si grave de simplement soupçonner de racisme quelqu’un qui s’acharne, envers et contre tout, à refuser le droit de vote aux étrangers ?

En quoi surtout cette suspicion peut être mise en balance et en équivalence avec « l’extrême de l’autre bord » qu’est le discours de peur et de haine que diffusent, à grande échelle et à haute intensité, un ministre de l’Intérieur et une fasciste surmédiatisée ?

Moi aussi je me le demande. En attente d’une réponse, nous appellerons cela : « le mystère Caroline ».

Acte 4 : Nouveau départ

« Car, non, la déconnexion de la nationalité du droit de vote, même aux élections locales, n’est pas une évidence. »

Ici commencent les choses sérieuses. Si vous avez bien suivi, trois phrases ont enchaîné trois topiques du discours réactionnaire qui, mises ensemble, forment le moyen le plus canonique d’introduire le fond de l’affaire, à savoir : la légitimation de l’illégitime, la justification de l’injustifiable. Ce triptyque est, je le rappelle :

-  1. Pétition de principe compassionnelle voire progressiste (« moi aussi j’ai un cœur », traduit ici en : « je me réjouis de l’ouverture d’esprit de mes compatriotes ») ;

-  2. Appel à la raison contre les égarements du cœur (ici : aux « arguments sereins et constructifs » contre les « réflexes pavloviens ») ;

-  3. Glissement de la raison à la « modération » et au « juste milieu » (comme si, soit dit en passant, il n’existait pas, de l’anti-esclavagisme aux luttes anticoloniales, en passant par le féminisme radical et l’activisme homo ou trans’, de bons extrémismes, fondés en raison [5]).

C’est seulement après une telle mise en condition que le fin mot de cette histoire de droit de vote des étrangers peut s’imposer sans paraître trop brutal, et ce fin mot est un tout petit mot pourtant assez brutal : « Non » !

« Non », nous dit Sœur Caroline, le droit de vote aux étrangers « n’est pas une évidence ». Il s’agit bien entendu d’une nouvelle euphémisation de sa position réelle, puisque, nous allons le voir, toute la suite du texte converge vers un ultime paragraphe sans appel dont le résumé serait plutôt :

« L’opposition à une ouverture du droit de vote aux étrangers s’impose comme une évidence ».

Mais bien entendu, une telle affirmation, à brûle-pourpoint, sans euphémisation ni détours introductifs, serait du plus mauvais effet, surtout quand l’actualité nous apprend que ce non catégorique au droit de vote des étrangers n’est plus porté que par la moitié la plus droitière de l’électorat UMP et FN.

Marquons en effet une pause et rappelons le contexte de cette tribune soeurcarolienne. Un sondage. BVA. Qui nous dit ce que de nombreux sondages nous confirment depuis des années, à savoir : que l’acceptation d’un droit de vote des étrangers progresse de manière à peu près continue dans l’opinion, au point qu’elle devient très nettement majoritaire. Et qui nous dit, plus précisément, ceci :

-  que les avis favorables à l’extension du droit de vote s’élèvent à 70% chez les 18-24 ans, à 75% chez les 25-34 ans, et que seules les personnes âgées de plus de 65 ans y sont majoritairement hostiles (51,4%) ;

-  qu’ils s’élèvent également à 75% chez les électeurs de gauche, à 63% chez ceux du Modem et à 58% chez ceux du Nouveau Centre, et qu’ils ne sont minoritaires (et pas tant que ça) qu’au Front National (38%) et à l’UMP (43%).

-  que l’approbation est majoritaire aussi bien chez les cadres supérieurs et les professions libérales (71%) que chez les employés (68%) et les ouvriers (60%), et que seuls les commerçants et artisans y sont majoritairement opposés (54% de « contre »).

On comprend mieux, dans un tel contexte, qu’il soit difficile à Caroline Fourest d’ouvrir sa tribune par un simple, franc et massif :

« Non, je ne veux pas qu’on ouvre le droit de vote aux étrangers ».

Ce qui se rapprocherait pourtant davantage du fond de sa pensée – jugez plutôt, en découvrant la suite !

Acte 5 : Leçon d’histoire

« Dans l’absolu, c’est même un renoncement à l’un des traits marquants du modèle hérité de la Révolution française, où l’exercice de la citoyenneté est conditionné par le désir d’appartenir à la nation. Il mérite donc qu’on en discute. »

Ici encore nous sommes dans le summum du classicisme de la rhétorique réactionnaire. Après la raison contre les sentiments et la modération contre les extrémismes, voici l’ultime stratégie d’intimidation (il ne manquait plus qu’elle) : l’érudition contre l’ignorance. Semblable en cela à son faux-frère ennemi, Eric Zemmour, Sœur Caroline se pique d’histoire de France et oppose les « leçons du passé » aux remous de l’actualité.

La référence historique n’est, au demeurant, pas anodine : là aussi nous sommes dans le schéma le plus pur et parfait de l’argument d’autorité. N’allez pas dire à Sœur Caroline que sa résistance au droit de vote des étrangers la situe objectivement (confère BVA) dans le dernier tiers sur la droite de l’échiquier politique, du côté des commerçants, des plus de 65 ans et de la frange ultra de l’électorat UMP et FN, puisque cette résistance se fonde, excusez du peu, sur un « modèle hérité de la Révolution française » !

Bien évidemment, nous sommes ici encore dans la posture et l’imposture. Tout comme la « raison » dont se réclame Sœur Caroline n’a rien de particulièrement raisonnable, tout comme son « juste milieu » n’a rien de juste et n’est même pas au « milieu » (du moins pas au milieu du champ de tous les positionnements possibles : seulement au milieu du champ des positionnements de la droite et de l’extrême droite), la posture érudite qu’elle adopte maintenant ne repose sur aucune érudition réelle, et sa « leçon de l’histoire » est aussi confuse qu’inexacte.

De manière toute zemmourienne, Sœur Caroline nous inflige un brouet de « clichés science-po » et d’anachronismes, d’où il ressort qu’il y aurait un « modèle » unique de la citoyenneté hérité de la Révolution (ce qui est inexact : plusieurs conceptions se sont opposées au fil des décennies) et que ce modèle se fonderait sur un « désir d’appartenir à la nation » (alors que le concept de nation ne s’est imposé qu’un siècle plus tard) - mais d’où il ne ressort pas, bizarrement, que la Constitution du 24 avril 1793 déclarait ceci :

« Tout homme né et domicilié en France, âgé de vingt et un ans accomplis, tout étranger de vingt et un ans, qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard, tout étranger enfin qui sera jugé par le Corps législatif avoir bien mérité de l’Humanité, est admis à l’exercice des Droits de citoyen français. »

Ce que surtout l’on ne comprend pas, c’est en quoi un moment politique qui a fait primer le désir de participer à la vie publique sur les origines nationales (car cela, c’est exact !) peut être si contradictoire avec une ouverture de la citoyenneté à des étrangers qui en formuleraient… le désir !

Avant de poursuivre, conseillons une lecture à celles et ceux qui souhaiteraient un éclairage historique sur la Révolution française et sur les modèles de citoyenneté qu’elle a fait émerger. Un éclairage un peu plus rigoureux que les fiches-révision approximatives d’une Caroline Fourest ou d’un Eric Zemmour : L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française, de Sophie Wahnich, Éditions Albin Michel (1997).

Acte 6 : Ou bien, ou bien

« On peut se demander, par exemple, s’il ne vaut pas mieux faciliter l’accès à la nationalité française plutôt que de fermer cette porte tout en laissant une fenêtre ouverte : le droit de vote aux élections locales. »

La fausse alternative : de cela aussi, Sœur Caro est spécialiste ! Le procédé est habile : il s’agit, pour mettre hors-jeu une politique progressiste qu’on désapprouve mais contre laquelle on est incapable d’argumenter, de construire de toutes pièces une alternative entre ladite politique progressiste et une autre mesure progressiste, beaucoup plus largement plébiscitée que la première, en pariant sur l’inattention de l’auditoire. Charmé par le caractère réellement progressiste de la proposition alternative, ledit auditoire peut, s’il manque de vigilance, en oublier que ladite mesure alternative n’a en réalité rien d’incompatible avec celle qu’elle prétend remplacer.

Le plus bel exemple de ce tour de passe-passe est un article mémorable publié en 2003 dans lequel Sœur Caroline nous expliquait que, plutôt que d’autoriser le port du voile aux élèves musulmanes au sein des écoles publiques, il fallait redonner un sens ouvert et progressiste à la laïcité en accordant plus de place à l’enseignement de la langue arabe, de l’histoire des religions ou encore de l’histoire des mouvements sociaux. En quoi cette réforme des contenus enseignés s’opposait, comme une alternative, à l’acceptation des élèves portant un foulard, voilà en revanche ce qui ne fut jamais expliqué par notre Sœur à tous.

Et c’est à nouveau ce type de fausse alternative qui sert aujourd’hui de rempart contre l’extension du droit de vote aux étrangers : plutôt que permettre à des étrangers de voter sans se naturaliser, facilitons la naturalisation pour ceux qui la désirent. Ici comme dans le cas précédent, la mesure alternative est tout à fait légitime, pertinente et progressiste (surtout quand on connait un peu la manière dont s’exerce aujourd’hui le pouvoir discrétionnaire de l’Etat en matière de naturalisation)… sauf qu’elle n’a absolument rien d’alternatif : ce sont deux mesures progressistes parfaitement distinctes, parfaitement compatibles, parfaitement complémentaires, tout aussi urgentes l’une que l’autre, que d’ouvrir d’une part la nationalité française à celles et ceux qui la demandent, et d’ouvrir d’autre part la citoyenneté à celles et ceux qui ne désirent pas devenir français.

Acte 7 : Effet Pervers et Mise en Péril

« On peut se demander si accorder cette concession ne contribue pas à dévaluer l’un des privilèges de la nationalité. Quitte à prendre le risque d’un retour de flamme : la revendication d’une conception plus ethnique de la citoyenneté. »

Ici recommencent les choses sérieuses. Après la caution intimidante de la Révolution française, voici le top of the pops de la rhétorique anti-immigrés, le Stigmate des stigmates, le Chantage des chantages : « le jeu du Front national » ! Plus exactement, mais cela revient au même :

« le risque d’un retour de flamme : la revendication d’une conception plus ethnique de la citoyenneté. ».

J’ai, ici, une pensée émue pour Albert Otto Hirschman, l’auteur émérite du désormais classique Deux siècles de rhétorique réactionnaire [6]. Dans ce livre, Hirschman répertorie et déconstruit trois grandes figures qui ont servi, pendant tout le dix-neuvième et le vingtième siècle, à s’opposer aux réformes progressistes, aussi bien sur le plan des droits sociaux (mise en place d’un « Etat-providence ») que sur celui des droits politiques (parmi lesquels, justement, l’extension du droit de vote, aux femmes ou aux Noirs !). Ces trois figures sont :

-  « La thèse de l’inanité » (futility), résumable ainsi : « votre réforme n’aura de toutes façons aucun effet, la nature humaine restant ce qu’elle est et a toujours été » ;

-  « La thèse de l’effet pervers » (perversity), résumable ainsi : « votre réforme aura des effets, mais des effets diamétralement opposés à ceux que, naïvement, vous escomptez » ;

-  « La thèse de la mise en péril » (jeopardy), résumable ainsi : « votre réforme atteindra peut-être les effets escomptés, mais au prix d’une chaîne d’autres effets, funestes et mêmes catastrophiques. ».

Sœur Caroline manie bien entendu les trois avec dextérité, mais c’est ici, et jusqu’à la fin de la tribune, un mélange d’effet pervers et de mise en péril qui vient porter le coup fatal à cette malséante extension du droit de vote.

Mise en péril (de notre si belle, si républicaine et si universaliste « conception de la nation ») : certes les étrangers voteront, une discrimination xénophobe aura donc été levée, mais l’extrême droite y trouvera une nouvelle jeunesse, avec sa « conception plus ethnique » !

Effet pervers (rebaptisé ici « retour de flamme ») : le but ultime de cette extension du droit de vote est de venir à bout de la xénophobie, eh bien c’est tout le contraire que vous allez provoquer - une poussée de xénophobie !

Ne demandez pas à Sœur Caroline des arguments à l’appui de ces deux thèses : Sœur Caroline se situe au-delà de tout ça. Par contre elle sait faire peur.

Acte 8 : Mayonnaise

« On peut rétorquer que, dans un monde ouvert, la fermeture de cette petite fenêtre n’a plus beaucoup de sens. Nous pouvons tous être amenés à vivre et à vouloir s’investir dans un autre pays que le nôtre, sans pour autant désirer devenir membre de cette nation. Si la nationalité doit absolument continuer à structurer le droit de vote aux échéances nationales, la vie locale, elle, relève plus de la démocratie participative que représentative. Vu ainsi, permettre à des résidents de longue date de s’investir dans la démocratie locale renforce plutôt l’appartenance citoyenne. »

Sœur Caroline marque ici une nouvelle pause, avant de porter le coup de grâce. Une nouvelle fois, elle donne des gages de gauchitude - ou a minima des gages d’ouverture à « tous les arguments sur la question ».
Cela aussi c’est un passage obligé : pour clore un débat tout en prétendant l’ouvrir et l’alimenter (car c’est bien de cela qu’il s’agit, rappelez vous, ou bien relisez le terrifiant dernier paragraphe de la tribune sœurcarolienne), il convient d’au moins donner l’impression qu’on en a « fait le tour ». « On vous a écouté » est un corollaire utile à « Maintenant taisez vous » et à « Laissez nous revenir aux choses sérieuses ».

Tel est le rôle de ce « on peut rétorquer que... », et de ces quelques phrases, au demeurant assez confuses, avec leurs concepts mayonnaise [7] (comme ce grotesque « monde ouvert ») et leurs dualismes foireux (comme cette sombre histoire de « démocratie locale », « participative plutôt que représentative » - alors qu’on est bien en train de parler, que je sache, de vote à des élections locales, et donc de démocratie locale représentative !).

Acte 9 : « Aie confiance 2 » (ou : Le retour du Petit Cœur de Gauche)

« Cette mobilité citoyenne, au coeur de la mondialisation en marche, a déjà généré des aménagements. Puisque les résidents de l’Union européenne ont le droit de voter aux élections locales en France. Dès lors, comment refuser ce droit à d’autres ? Peut-on accepter qu’un Britannique ayant acheté une maison de campagne en France puisse voter, mais pas les chibanis, ces travailleurs maghrébins ayant quitté leur pays et leur famille pour travailler dans nos usines depuis plus de quarante ans ? »

Pommade et mayonnaise, encore et toujours : un discours indirect libre argumentant (fort mal) le point de vue des partisans du vote des étrangers, avec toujours la même novlangue quasi-bénaliste - cf. cette « mobilité citoyenne, au coeur de la mondialisation en marche »... franchement !

Notons au passage le registre strictement misérabiliste que notre éditocrate se sent obligée d’adopter quand elle s’efforce de parler la gauche. Notons surtout le prix, fort élevé, que dans sa grande générosité, Sœur Caroline exige pour commencer l’esquisse d’une velléité d’octroi du droit de vote :

-  être un « travailleur » ;

-  « travailler quarante ans » ;

-  ne pas faire venir sa famille en France !

Acte 10 : La porte ouverte (ou : le retour de l’Effet Pervers)

« Voilà qui soulève des questions passionnantes. Reste à savoir s’il est urgent d’y répondre. Traversons-nous une période où la mondialisation est vécue comme heureuse au point de donner l’envie de s’ouvrir et de s’adapter ? Ou, au contraire, une période où cette adaptation peut être vécue comme une trahison supplémentaire de l’Etat-nation, et donc générer plus de mal (la xénophobie) que de bien (l’ouverture) ? Tenir compte de ce contexte permet de se faire une idée. »

Le coup de grâce ! Bande d’abrutis, vous aviez cru, bercés par les concessions qui précèdent, que oui, bien sûr, il est peut-être temps de franchir ce pas audacieux qui mène de l’exclusion à l’inclusion des résidents étrangers ? C’est que nous n’avez pas bien suivi, car enfin, la Révolution française ? Et ce risque d’une « conception plus ethnique » ? Et ces vilains gauchistes « pavloviens » qui tyrannisent la minorité visible des éditocrates en traitant tout le monde de racistes ?

En même temps, ce n’est pas grave. Vous n’avez pas eu franchement tort en vous laissant bercer, car vous avez au moins retenu une moitié de la leçon : Sœur Caroline a un cœur, et ce cœur est à gauche. Quant à la seconde moitié, vous allez enfin pouvoir l’assimiler, grâce à un dernier paragraphe qui vient tout recadrer, à nouveau à coup d’intimidation et de terreur.

Tout est millimétré :

-  d’abord une euphémisation de l’enjeu (l’urgence à inclure dans le jeu politique des étrangers qui en sont exclus, et notamment ces malheureux chibanis évoqués plus haut par notre éditocrate), réduit ici au rang de sujet de causerie pour diner en ville (cf. ce répugnant « Voilà qui soulève des questions passionnantes » !) ;

-  ensuite un nouveau « Mais » qui ne dit pas son nom (« Reste à savoir s’il est urgent d’y répondre. ») ;

-  ensuite une question rhétorique, taillée sur mesure pour dicter une seule et « évidente » réponse (« Traversons-nous une période où la mondialisation est vécue comme heureuse... » : évidemment que non !) ;

-  ensuite une thèse implicite beaucoup moins évidente mais présentée comme telle, dans la foulée de la première, et qui passe en contrebande au détour d’une fin de phrase (« … au point de donner l’envie de s’ouvrir et de s’adapter », sous-entendu : seul un partisan optimiste de la mondialisation libérale peut être assez « ouvert » pour accepter que des étrangers votent [8]) ;

-  ensuite une seconde question rhétorique, qui construit une nouvelle fausse alternative (puisqu’elle oppose, comme deux hypothèses « contraires », l’hypothèse d’une mondialisation heureuse et celle d’un « repli xénophobe » inéluctable « en temps de crise ») ;

-  une ultime fourberie enfin, consistant à nous dicter une réponse unique sans le dire, et même en prétendant ne pas le faire (que chacun se fasse « son idée » nous dit en substance Soeur Caroline, mais attention : la seule « idée » digne de ce nom sera celle qui a su « tenir compte » du « contexte » - un « contexte » apocalyptique que les phrases précédentes ont construit de toutes pièces.

Cette accumulation de stratégies rhétoriques malhonnêtes et rétrogrades, cette manière d’édicter la « seule politique raisonnable » tout en simulant le « simple éclairage objectif qui laisse chacun maître de son choix », cette façon de biaiser, digresser, emprunter mille et un détours rhétoriques tout en intitulant sa chronique « Sans détour » (si, si : elle a osé !), cette façon de crier au loup et d’entonner le refrain de « l’opinion pas prête » à l’heure précise où l’opinion manifeste massivement qu’elle est prête, bref : cette manière de nous vendre sans le dire un « Caroline n’est pas prête » en se défaussant sur une pauvre populace précaire qui n’aurait pas le petit cœur de gauche de Sœur Caro, cette manière enfin de justifier un statu quo xénophobe en accusant ceux qui le combattent de « générer » de la xénophobie, tout cela fait de ces cinq dernières phrases de Caroline Fourest ce que j’ai lu de plus pervers et de plus odieux depuis assez longtemps.

Ce dernier jugement est subjectif. Ce qui en revanche est objectif, ce qui est même arithmétique si l’on met l’hallucinante conclusion fourestienne en regard avec les résultats détaillés du sondage BVA, c’est que la « jeune, belle et rebelle » Caroline Fourest, avec son petit cœur de gauche, sa grande raison éditocratique et son « film sans concession sur Marine Le Pen », défend, de facto, la cause des commerçants retraités qui votent Front National.

P.-S.

Ce texte est repris dans le livre de Pierre Tevanian, Chronique du racisme républicain, paru en 2013 aux Editions Syllepses.

Notes

[1] George Orwell, « La politique et la langue anglaise », dans Tels étaient nos plaisirs et autres essais, Éditions Ivrea, 2005

[3] Roland Barthes, Mythologies, Rééd. Points Seuil, p. 144

[4] « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, juin 1976, p. 46 et s.

[5] Cf. Martin Luther King, Lettre de la geôle de Birmingham :

« S’il ne défoule pas, par des voies non violentes, ses émotions réprimées, celles-ci s’exprimeront par la violence. Ce n’est pas une menace mais un fait historique. Je n’ai pas demandé à mon peuple :« Oublie tes sujets de mécontentement. » J’ai tenté de lui dire, tout au contraire, que son mécontentement était sain, normal, et qu’il pouvait être canalisé vers l’expression créatrice d’une action directe non violente. C’est cela qui est dénoncé aujourd’hui comme extrémiste.

Je dois admettre que j’ai tout d’abord été déçu de le voir ainsi qualifié. Mais en continuant de réfléchir à la question, j’ai progressivement ressenti une certaine satisfaction d’être considéré comme un extrémiste.

Jésus n’était-il pas un extrémiste de l’amour – « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent » ?

Amos n’était-il pas un extrémiste de la justice – « Que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable » ?

(…)

Abraham Lincoln n’était-il pas un extrémiste – « Notre nation ne peut survivre mi-libre, mi-esclave » ?
Thomas Jefferson n’était-il pas un extrémiste – « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes ont été créés égaux » ?

Aussi la question n’est-elle pas de savoir si nous voulons être des extrémistes, mais de savoirquelle sorte d’extrémistes nous voulons être. Serons-nous des extrémistes pour l’amour ou pour la haine ? Serons-nous des extrémistes pour la préservation de l’injustice ou pour la cause de la justice ? »

[6] Albert O. Hirschman, Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991

[7] Oui, parfaitement : de même qu’il existe des cœurs grenadine, il existe des concepts mayonnaise.

[8] Alors qu’il est assez probable qu’on trouve, dans l’électorat UMP, de larges franges d’électeurs favorables à la mondialisation libérale, pas trop inquiétés par la crise, et farouchement opposés au droit de vote des étrangers ; et réciproquement qu’on trouve des « anti-mondialisation » ou des « inquiets » parmi les 75% d’électeurs de gauche, les 60% d’ouvriers et les 68% d’employés qui sont favorables à ce vote des étrangers.