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Retour sur une exclusion

Flers, 1999 : pour mémoire

par Georgette Hamonou
10 août 2015

Publié pour la première fois en 2003, au moment où fut lancée l’immense campagne de propagande qui allait déboucher sur la loi antifoulard du 15 mars 2004, ce texte revient sur l’une des exclusions illégales qui ont précédé et préparé l’offensive finale et la victoire des prohibitionnistes. Il nous parait utile, pour mémoire, de le republier plus de quinze ans après.

A l’heure où le gouvernement rallume la "guerre du foulard" à l’école et met de l’huile sur le feu en annonçant une loi d’interdiction, je crois entendre la voix des porte-drapeau du laïcisme s’apprêtant à célébrer leur victoire. Mais qui seront les vainqueurs si cette loi est votée ? Tous ceux qui, plus ou moins consciemment représentent le nationalisme, l’autoritarisme et surtout la peur : peur de l’Islam en France comme au temps de Charles Martel et des Croisades, peur de l’affirmation des cultures immigrées et du message qu’elles adressent à nos sociétés dites "avancées". Notre société française se "voile la face" quand elle brandit l’étendard de la citoyenneté pour , en fait, uniformiser, les individus . La France n’a-t-elle rien d’autre à proposer que cette défense quasi martiale d’une République qui serait en danger ? 

Lorsqu’éclate l’ "affaire" du foulard au Collège Jean Monnet de Flers en décembre 1998, j’étais professeur de Français dans cet établissement classé ZEP, où nous étions censés avoir une attention bienveillante vis à vis des différences culturelles, des éventuels problèmes qui pouvaient en découler, bref, la "discrimination"se devait d’être "positive" : il en fut tout autrement en ce triste hiver 98-99...

C’est l’histoire d’Esma-Nur et de Belgin, deux fillettes kurdes de 12 ans, élèves de sixième, qui ont été exclues de l’Ecole publique le 11 février 1999, victimes d’un acharnement inouï. Non seulement 68 enseignants du collège, mais la quasi totalité de leurs collègues du primaire et du secondaire de la région, se sont ligués contre les deux familles musulmanes comme s’il en allait de la vie ou de la mort de l’Education Nationale ! J’étais seule, avec une autre collègue, à essayer de défendre le droit de ces deux enfants à l’Education. Car, bien entendu, je n’ai jamais défendu le port du foulard, étant personnellement athée et dubitative quant à la contrainte que représentent pour les filles ,non pas principalement le foulard ,mais surtout la jupe longue et la veste étroite noires que les gamines arborent en pleine chaleur au mois de juin !

Mais la position juste de l’enseignant selon moi, et quelles que soient ses convictions philosophiques , doit être celle de la confiance dans l’Education comme étant un instrument de culture, un outil d’émancipation, un apprentissage du refus du racisme et des intégrismes. Il fallait, à mon avis, accepter à l’école les deux filles, comme n’importe quel enfant, pour qu’elles puissent apprendre et comprendre par elles-mêmes afin d’être, un jour, en mesure de faire leurs propres choix d’existence.

Peu de gens connaissent l’épilogue provisoire de cette affaire : alors que le contentieux est encore entre les mains du Tribunal administratif et du Conseil d’Etat,les deux jeunes filles ont été discrètement réinscrites dans l’autre collège de la ville en septembre 2000, à la demande de Jack Lang alors Ministre de l’Education. Mais celui-ci s’est bien gardé de s’expliquer sur cette décision inattendue ; aujourd’hui, il se déclare favorable à l’ interdiction absolue du foulard.

Entre ces deux dates, celle de l’exclusion et celle de la réinscription, que de mots, de discours, de passions, d’articles de presse, d’émissions de radio et de télévision, en France, en Grande-Bretagne, en Hollande et même en Turquie !Rarement un sujet de société n’a suscité autant de réactions épidermiques, ce qui donne la mesure de la part d’irrationnel sous-jacente dans l’affaire du foulard : irrationnelle l’idée que ces deux enfants pourraient faire du prosélytisme à l’école. Irrationnel l’argument selon lequel une coiffure porterait atteinte au principe de sécurité en sport et en technologie - les filles avaient accepté de porter un bonnet comme le font certains sportifs en hiver ou certaines ouvrières d’usine qui portent une coiffe au travail - Irrationnelle l’idée que ce foulard dégraderait la femme alors qu’aujourd’hui on voit de brillantes étudiantes, docteurs en sociologie défendre à la fois leurs ambitions et leur droit à l’expression libre de leur foi.

Que proposons-nous, nous , arrogants occidentaux , comme image d’émancipation des femmes ? Qui réagit de nos jours à l’utilisation des corps dénudés, souvent féminins, pour vendre n’importe quoi, via la publicité ? Qui oserait remettre en cause l’utilisation de la séduction comme moyen d’ "arriver"dans la société ? Et si ce foulard n’était pas un symbole religieux mais une façon de contester nos sacro-saints modèles qui n’ont aucune légitimité, si ce n’est celle que leur accordent les lois du "marché" ? Je souris lorsque j’entends Mme Badinter s’insurger contre le foulard qu’elle distingue à peine de la burka afghane, et qui ne dit mot de la façon dont on galvaude le corps féminin, cent fois plus qu’il y a 30 ans, au bon temps du féminisme !

Où sont passés nos idéaux, nos Droits de l’Homme (voir l’article 18 sur la liberté religieuse) où est passé le droit tout court ? Quand la famille de l’une des filles a demandé son inscription au collège en septembre 98, elle en avait le droit ! Quand le Principal a refusé, il s’est mis hors-la-loi et c’est pourquoi le Rectorat a annulé ce refus d’inscription , sommant le collège d’accueillir les deux filles. La levée de boucliers et la grève qui s’en sont suivi de la part des profs, voilà ce qui a provoqué le désordre et le blocage du dialogue qui aurait du avoir lieu dès la rentrée, si le Principal n’avait pas eu peur d’entamer le débat avec l’ensemble de la communauté scolaire.

 Le Recteur d’Académie s’est déplacé à Flers, avec la médiatrice de l’Education Nationale, Mme Hanifa Chérifi, pour expliquer aux grévistes qu’il fallait admettre le droit des familles, faire preuve de patience et de tolérance. Peine perdue. Toutes les organisations syndicales des enseignants de Basse-Normandie ont apporté, sans condition et sans débat, leur soutien aux "anti-foulard".

Et que dire de la prise de position de Ségolène Royal, alors ministre de l’enseignement scolaire, qui déclare au journal La Croix (12/1/99) : "...en Turquie, même les mouvements les plus traditionnels acceptent le principe de laïcité qui empêche tout port de signe religieux dans les écoles". Que n’a-t-on appris à Mme Royal que la Turquie, à cause de son régime autoritaire, pour ne pas dire sa dictature, a obligé des familles kurdes comme celles d’Esma-Nur et Belgin à immigrer en France, pays de liberté et de démocratie ?

C’est alors que, galvanisés par tant d’éminents soutiens, les professeurs grévistes de Flers ont décidé, en pleine période de Ramadan, d’organiser un défilé "anti-foulard" à travers les rues de la ville, au risque de provoquer affrontements et violence .Finalement annulé, ce projet de manifestation n’avait pas échappé à Bruno Mégret qui, de passage dans la région, est venu apporter son soutien aux profs de Flers sous la forme de tracts imprimés tout exprès et d’une conférence de presse plutôt houleuse. Odieuse récupération du problème par l’extrême-droite mais surtout irresponsabilité des enseignants et avertissement à ceux qui veulent à nouveau "allumer le feu" de l’anti-Islam...

Toute cette histoire s’est terminée par le triste Conseil de discipline qui a exclu Esma-Nur et Belgin le 11 février 1999. Ni les centaines de signatures de la pétition que j’avais diffusée dans toute la France, ni la plaidoirie de l’avocate des fillettes, rien n’y fit. Cette exclusion signifiait un an et demi de réclusion au domicile familial. Les cours du CNED ? bien trop compliqués pour une famille qui ne parle ni ne lit le français. J’ai suivi Belgin tous les mercredis durant cette pénible période et je l’ai vue, petit à petit, sombrer dans la tristesse, la dépression, puis la maladie psychosomatique et enfin l’hospitalisation d’elle-même et de sa mère.

Aujourd’hui, Esma-Nur et Belgin terminent leurs études au collège et le problème va à nouveau se poser à l’entrée au lycée.

Bien sur, je connais les arguments de mes adversaires : il ne faut pas être naïf, le danger islamiste menace notre société, que dis-je, notre civilisation ! Alors M.Bush a raison quand il part en guerre contre "le Mal" comme au temps des Croisades ? Et de toute façon, est-ce à l’école qu’on peut régler à coup de loi le problème de la montée de l’islamisme si islamisme il y a : je dirais plutôt, en l’occurrence, la poussée de l’orthodoxie religieuse quand je pense à ces deux familles parfaitement installées à Flers depuis deux générations , qui ne demandent qu’à pratiquer leur religion de façon rigoureuse.

Les conséquences de toute cette "affaire" pour moi furent très douloureuses. J’avais vraiment choisi, après 25 ans de métier, par "vocation pédagogique", de travailler à Flers, en ZEP, où je croyais pouvoir trouver des gens ouverts, bienveillants, intelligents sur les problèmes de société. Or, le principal, les personnels du collège grévistes, des parents d’élèves bien manipulés, ont monté contre moi, et dans le but de me faire partir, un dossier diffamatoire qui m’a conduit un beau jour au commissariat de police. On m’accusait de "violences sur mineurs" tout simplement parce que j’avais discuté, pendant l’affaire, avec deux élèves de 6°, dans ma classe, à la récréation. Le Principal a fait dire à leurs parents que j’avais séquestré les enfants. Avant même que le Procureur de la République ne classe rapidement cette plainte absurde, j’étais convoquée par le Recteur qui m’a aussitôt menacée d’une sanction grave. Tous les jours, au collège, j’étais harcelée par le Principal qui me convoquait pour faire pression sur ma décision : j’ai donc, en désespoir de cause, demandé ma mutation et depuis 5 ans je travaille dans un autre établissement scolaire, dans une autre ville. Je suis encore pleine d’amertume quand je repense à toute cette histoire mais j’ai toujours le sentiment d’avoir fait mon devoir d’enseignante et d’individu responsable Et puis j’ai eu le bonheur, à cette occasion, d’avoir découvert ces deux filles formidables, Esma-Nur et Belgin. Je ne suis pas peu fière non plus d’avoir eu, entre autres, le soutien de M.Pierre Bourdieu qui incarne pour moi toute l’intelligence et la sensibilité des intellectuels dont, je le croyais, les professeurs faisaient partie...