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Ricine, terroristes et sans-papiers

Retour sur une « illusion de masse » britannique (Troisième partie)

par Naima Bouteldja
13 septembre 2011

Depuis les années 1990, et surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et les États de l’Union européenne ont multiplié les initiatives censées « répondre aux menaces du terrorisme islamiste » : durcissement des législations, renforcement de la coopération antiterroriste internationale, actions ouvertes ou clandestines violant souvent le droit international. Les effets de sidération produits par des attentats spectaculaires et meurtriers ont largement inhibé l’attention critique des citoyens face aux autres menaces que beaucoup de ces initiatives font peser sur les démocraties. C’est de ce constat qu’est né il y a deux ans un important livre collectif, plus que jamais d’actualité : Au nom du 11 septembre. Coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, il analyse la centralité de cet « antiterrorisme » dans la nouvelle géopolitique mondiale et son impact sur la vie politique des États démocratiques : opérations militaires, surveillance généralisée, pratiques d’exception et de désinformation... Après les contributions d’Anastassia Tsoukala et Thomas Deltombe, nous revenons avec Naima Bouteldja sur une édifiante « illusion de masse » qui s’est emparée de la société et de la presse britanniques entre 2002 et 2005 : l’affaire de la ricine.

Première partie

Deuxième partie

Mohammed Meguerba est la figure centrale du prétendu « complot à la ricine ». Il est la seule source sur laquelle se sont appuyées les autorités britanniques pour affirmer que des terroristes, liés à Al-Qaida, avaient produit de la ricine et s’apprêtaient à la répandre dans les rues de Londres. Pourtant, ses « aveux » ne seront jamais présentés au jury du « procès de la ricine » [1].

L’étrange M. Meguerba

En octobre 2003, dix mois après les raids de Londres, trois officiers de la brigade antiterroriste britannique et un agent du Security Service (ex-MI5) obtiennent l’autorisation de venir interroger Meguerba en Algérie. Ils ne pourront cependant le faire qu’en présence des membres des services secrets algériens et d’un magistrat. De plus, les autorités algériennes exigent des Britanniques qu’ils envoient avant l’interrogatoire les questions qu’ils vont soumettre à Meguerba. Celui-ci refusera ensuite de répondre à toute autre question.

Les incohérences de ses récits sont telles que ce sont les avocats de l’accusation, et non ceux de la défense, qui refusent que son témoignage soit utilisé comme pièce à conviction devant la cour [2]. Mohammed Meguerba a bien « révélé » aux Algériens que deux pots de crème Nivea se trouvaient dans l’appartement de Wood Green, mais il aurait aussi avoué que de la ricine avait été produite et se trouvait dans ces pots. Il a affirmé s’être entraîné avec Bourgass dans des camps en Afghanistan à une date improbable (en juillet 2002, soit plusieurs mois après le début de la guerre et alors que des camps similaires avaient été bombardés par l’aviation américaine). Son « témoignage » détaille avec précision deux camps d’entraînement terroriste, mais il refuse de parler aux agents britanniques de son séjour en Afghanistan, expliquant que « ses réponses se limiteront au Royaume-Uni » [3]. Dans les rapports envoyés par les autorités algériennes, il aurait admis son implication dans le prétendu « complot de la ricine ». Mais, interrogé par les officiers britanniques lors de leur visite en Algérie, il nie toute implication (« je vendais des chocolats et des bonbons et je n’ai pas préparé de poison » [4]) et dément avoir prêté des intentions criminelles à Kamel Bourgass (« je n’ai pas dit qu’il voulait tuer des personnes » [5]). Il donne aussi des explications contradictoires au sujet des photocopies des recettes de poison et dément avoir vu ou touché les articles sur lesquels les policiers britanniques ont retrouvé ses empreintes digitales.

L’utilisation de ses « aveux » devant la justice britannique aurait également soulevé la question de l’usage de la torture par les services secrets algériens, qui ne fait aucun doute pour les avocats de la défense. Après le procès, Julian Hayes, avocat de Sidali Feddag (colocataire de l’appartement de Wood Green), déclarera au Guardian qu’une source sûre leur avait confié :

« Meguerba était dans un sale état. Le fait que Meguerba ait été torturé ne fait pas de doute. L’Algérie a une réputation épouvantable ».

Les accusations de torture seront soulevées par de nombreux commentateurs et paraissent fort probables. Coécrit par Réda Hassaine (basé à Alger) et Sean O’Neill, un article publié par le Times en mai 2005 décrira un Meguerba pesant 35 kg avec plusieurs dents manquantes [6].

Une autre thèse circule cependant sur le compte de Meguerba qui, elle, amène à plus de circonspection. The Observer révèle en avril 2005 que les autorités algériennes ont forcé Meguerba à passer deux coups de fil de l’Algérie au Royaume-Uni : le premier pour « localiser » un individu qui intéressait les services algériens, tandis que le second aurait servi à « provoquer » une autre personne. Des informations qui, selon les journalistes de l’hebdomadaire, Jason Burke et Martin Bright, ont conduit « à soulever la possibilité que Meguerba ait été, en réalité, un agent provocateur travaillant pour les Algériens » [7]. Harry C. explique pour sa part :

« L’hypothèse que Meguerba était un agent double est aussi liée au fait qu’il a mystérieusement réussi à passer entre les mailles des services de sécurité internationaux et ce à plusieurs reprises. »

Cela semble être en particulier le cas de son étrange séjour au Pays-Bas en 2001, relaté par plusieurs journalistes dont Hassaine et O’Neill dans The Times le 9 mai 2005 [8]. Arrêté à l’aéroport de Schiphol, en provenance de Téhéran, par les services de l’immigration hollandais en août 2001, Meguerba est détenu pendant six mois pour détention de faux passeport. Il demande l’asile politique à cinq reprises, sans succès. Mais en février 2002, il est soudainement relâché et peut voyager à Paris, où il obtient un passeport à l’ambassade d’Algérie…

Des terroristes aux sans-papiers

Décontenancés par le verdict du jury rendu en avril 2005, après plus de six mois de procès, nombre de responsables politiques et de journalistes – avec tout de même d’appréciables exceptions – vont se concentrer sur l’inculpation de Kamel Bourgass, à la fois meurtrier de Stephen Oake et « immigré illégal », et réaffirmer que les services de sécurité ont réussi in extremis à déjouer une attaque terroriste de grande ampleur. Le Daily Star réclame en gros titre :

« Pendez cette terreur dégénérée ».

Le Sun publie la photo de Bourgass, ainsi légendée :

« Il voulait votre mort » [9].

Quant à l’Evening Standard, il vitupère :

« Deux suspects [du complot] de la ricine peuvent rester au Royaume-Uni ; l’asile politique pour les associés du meurtrier d’un policier » [10].

À quelques semaines des élections générales, les conservateurs ne manquent pas une si belle occasion pour pointer du doigt la politique de l’immigration du gouvernement travailliste, qualifiée de « chaotique ». Le prétendu laxisme du gouvernement envers les demandeurs d’asile et les immigrés en situation irrégulière fait, au lendemain du verdict, les choux gras de la presse conservatrice.

N’accordant pas la moindre valeur à une décision de justice, de nombreux journalistes vont simplement passer outre le verdict, comme si une cellule terroriste liée à Al-Qaida et fabriquant de la ricine pour semer la terreur au cœur de la capitale avait réellement existé. Le 13 avril 2005, le Times, autre propriété de Rupert Murdoch, publie un article intitulé « Le complot d’Al-Qaida pour empoisonner la Grande-Bretagne » [11]. Le même jour, la BBC cite l’ancien ministre de l’Intérieur David Blunkett, qui affirme avec un cynisme sans faille :

« Il est absolument certain qu’Al-Qaida planifiait et préparait des attaques coordonnées. Nous étions en effet très proches d’un désastre. En réalité, nous apparaissions beaucoup plus calmes et rassurants vis-à-vis du public que nous ne l’étions réellement. » [12]

Dans le même registre, le Sunday Telegraph publie un article intitulé « Le gang terroriste de la ricine “projetait de déclencher une attaque terroriste sur le Heathrow Express” » dans lequel le journaliste David Bamber explique que des sources officielles l’ont informé que Kamel Bourgass et ses associés voulaient « répandre de la ricine, un poison fait maison qui agit rapidement et qui est potentiellement mortel, sur les rampes des trains et dans les toilettes ». Il cite également un haut responsable de Scotland Yard, qui affirme :

« Cela allait être notre 11 septembre, notre Madrid. Il n’y a aucun doute là-dessus, si cela avait réussi, cela aurait été l’un des plus grands coups d’éclat d’Al-Qaida. » [13]

Tout se passe donc, dans l’esprit des autorités et de certains journalistes, comme si les membres du jury avaient acquitté des coupables. Le week-end qui suit le verdict, le 17 avril 2005, Sir Ian Blair, commissaire général de la police de Londres, exprimera publiquement sur la BBC sa déception quant à la décision du jury. Il va falloir, dit-il, « regarder comment notre système légal traite ce genre de cas » :

« Il a fallu beaucoup de temps pour que le procès se tienne, ce fut un procès extrêmement long et je pense que nombre de questions doivent être posées pour déterminer si la législation est assez juste ».

En septembre 2005, le jour où le gouvernement publie la première mouture d’un nouveau projet de loi antiterroriste, sept Algériens sont arrêtés, dont deux des acquittés du « procès de la ricine » [14]. Le gouvernement veut les extrader en Algérie et justifie sa décision en prétextant que, sur la base des informations fournies par la police et les services secrets, ces personnes présentent un risque pour la sécurité nationale du pays.

Le mythe du complot à la ricine a donc probablement encore de beaux jours devant lui. Trois ans après le verdict, des articles de presse reprenaient encore les plus évidentes mystifications de l’affaire, pourtant clairement éventées par une poignée d’experts et de journalistes scrupuleux, mais aussi par la justice. Dans cette étonnante histoire de désinformation, la collusion entre le gouvernement, les services secrets et la quasi-totalité de la presse britannique, de la BBC au Sun, est profondément inquiétante. Instrumentalisant l’extrême complexité du dossier et ses zones d’ombres (le cas Meguerba, les motivations des gouvernements algérien et britannique), ainsi que les dramatiques et bien réelles attaques du 7 juillet 2005, elle a démontré l’efficacité de la manipulation visant à convaincre l’opinion publique qu’une cellule liée à Al-Qaida s’apprêtait à semer la désolation dans les rues de Londres.

P.-S.

Ce texte est paru initialement, sous le titre « Le complot de la ricine au Royaume-Uni, une illusion de masse », dans le recueil Au nom du 11 septembre, coordonné par Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe, publié aux éditions La Découverte, et accessible intégralement pour les usagers des bibliothèques abonnées à Cairn.info en cliquant ici. Nous le publions avec l’amicale autorisation des coordonnateurs et éditeurs.

Notes

[1] Les « témoignages » de Meguerba ne sont pas signés ; ils se présentent sous la forme de divers rapports envoyés par les autorités algériennes aux Britanniques.

[2] Severin Carrell et Raymond Whitacker, « Ricin : the plot that never was », The Independent, 17 avril 2005.

[3] Vikram Dodd, « Doubts grow over Al-Qaida link in ricin plot », The Guardian, 16 avril 2005.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Réda Hassaine et Sean O’Neill, « I was tortured, says ricin plotter », Times Online, 5 mai 2005.

[7] Jason Burke et Martin Bright, « Met police chief demands tighter anti-terror laws », The Observer, 17 avril 2005.

[8] Réda Hassaine et Sean O’Neill, « Convert to jihad whose travels took him to Bin Laden », The Times, 9 mai 2005.

[9] « British press review », BBC News, 14 avril 2005.

[10] Ben Leapman, « Two ricin suspects can stay in Britain ; asylum for police killer’s associate », The Evening Standard, 14 avril 2005

[11] Stewart Tendler et Sean O’Neill, « The al-Qaeda plot to poison Britain », The Times, 14 avril 2005.

[12] Mark Easton, « Trials give terror battle insight », BBC News, 13 avril 2005

[13] David Bamber, « Ricin terror gang ‘planned to unleash terror on the Heathrow Express’ », The Sunday Telegraph, 17 avril 2005.

[14] Duncan Campbell, « Algerians held without trial in despair, says lawyer », The Guardian, 30 septembre 2005.