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SOS Homophobie et la banlieue

Construction de l’homophobie comme problème des banlieues françaises (partie 3)

par Elena Avdija
17 mars 2012

De 2004 à 2008, un groupe de personnes au sein de SOS homophobie était chargé de s’occuper des questions liées aux « banlieues ». Ce groupe a donné lieu à la publication consécutive de deux chapitres sur le sujet dans les rapports annuels de 2005 et 2006 [1]. Ces chapitres aboutissent à la même conclusion que le livre de Franck Chaumont. Ils dénoncent une homophobie spécifique aux « banlieues », plus grave, plus violente, portée par des « jeunes de banlieues » en se basant sur les mêmes statistiques que celles mobilisées par l’auteur de Homo-ghetto.

Partie 2

Le déni de la stigmatisation

SOS homophobie est une association qui entretient des liens spécifiques avec les autorités publiques, les administrations et les médias. Si elle se tient à la disposition de personnes en difficultés à travers la ligne d’écoute anonyme, c’est également à ces structures-là que sont destinées ses productions. Le fonctionnement de ces dernières aura donc toutes les chances de peser sur le registre de discours de l’association.

L’apparition du « Groupe Banlieue » ne peut ainsi pas être appréhendée en dehors du contexte socio-politique qui plaçait les banlieues françaises sur le devant de la scène politique et médiatique en 2004 et 2005 [2]. Elle est tributaire d’un certain « cadrage » (Benfort et Hunt, 2001, 163-194) des questions liées aux banlieues qui se met en place dans ce contexte précis. SOS homophobie est une association dont l’un des buts est de faire reconnaître l’homophobie comme un problème public légitime et existant. Il est important pour elle de maintenir une certaine visibilité dans l’agenda politique dominant. SOS homophobie étant une structure relativement importante dans le champ associatif LGBT, il s’agit pour elle d’être considérée comme une interlocutrice crédible auprès de certaines institutions. A cette fin, il est nécessaire de s’adapter aux registres discursifs, aux grilles de lectures, aux inquiétudes légitimes qui circulent au sein des sphères influentes et dominantes. Il s’agit dès lors de s’interroger pour comprendre ce processus de cadrage :

« De quoi parlent les interlocuteurs et de quoi ne parlent-ils pas ? (…) Comment font-ils apparaître des sujets et des objets, des actions et des événements, des faits et des représentations et quel lien se met en place entre ce qui se donne à voir et à entendre dans la conversation et la situation des locuteurs ?  » (Cefaï, 2007, 558).

Car « certaines versions de la ‘‘réalité’’ ont un plus grand pouvoir que d’autres de définir et de décrire cette ‘‘réalité’’. (…) Ces traits de la structure contribuent à ‘‘ce que tout le monde sait’’, le caractère du ‘‘sens commun’’ ou du ‘‘tenu pour allant de soi’’ qui indexe la production du monde objectif dans l’expérience vécue  » (Gusfield, 2006, 21).

En d’autres termes, il est impératif de coller aux « sujets prioritairement discutés dans l’espace public (…) ou, plus précisément, [à] la hiérarchie des sujets les plus côtés dans chacune des arènes qui déterminent le cours de l’action publique  » (Blanchard, 2009, 24).

Cette stratégie permet de multiplier les apparitions dans les médias en s’adaptant aux rhétoriques les plus légitimes, et de faciliter en même temps l’accès de l’association aux administrations publiques, sources de financement et de stabilité institutionnelle. « Les banlieues », à ce moment-là, sont au cœur des sujets journalistiques, des reportages (Sedel, 2009), mais également des discours sécuritaires des forces de police ou des autorités publiques. Elles font l’objet de mise en place de réformes administratives. Par dessus tout, les questions « du sexisme » et de la « délinquance en banlieue » sont déjà des enjeux présents dans les débats publics (Sedel, 2009 ; Tissot 2007 ; Guénif-Souilamas 2004). Les enquêtes lancées, les thèmes abordés sont également subordonnés à l’agenda politique du moment. Ce dernier, définissant les objets prioritaires à traiter, définit également les projets qui seront les plus à mêmes à obtenir des financements et des aides.

C’est donc précisément à cette époque (en 2005), qu’est lancé un questionnaire informatique sur la question spécifique de « l’homophobie en banlieue ». Si le « Groupe Banlieue » n’a a priori pas obtenu de financement particulier pour cette enquête, cette dernière a été relayée à plusieurs reprises dans les médias. L’association contribue ainsi à élargir le répertoire discursif concernant « les banlieues » qui circule au sein des sphères médiatiques et politiques en y ajoutant la question de l’homophobie.

L’enquête statistique constitue un langage à travers lesquels des informations circulent entre champs sans pour autant subir en apparence une modification trop importante. Très fortement liée à l’Etat dans son histoire (Desrosières 2000, 121-137), la discipline statistique constitue (avec par exemple le vocabulaire judiciaire) un langage couramment employé afin de décrire certains aspects des sociétés humaines. Sous leur forme la plus simplifiée, graphique, les chiffres statistiques sont rendus lisibles par des procédés d’homogénéisation et par certains choix techniques (comme celui de mettre en avant certaines variables et pas d’autres). Le langage statistique vulgarisé se plie volontiers à une lecture rapide et simple.

Le « Groupe Banlieue », les chapitres liés « aux banlieues » ainsi que les enquêtes à ce sujet ont disparu en 2008. Interrogé à ce sujet, un responsable actuel de SOS homophobie prend grand soin de se distancer.

* « Alors justement, j’ai vu que vous aviez un groupe banlieue

* Nan. On a plus. C’était y a très longtemps.

* C’était y a très longtemps, c’était y a combien de temps ?

*C’était y a au moins quatre ans.

*Et vous savez pourquoi il a disparu ?

* Pas du tout. Je suis arrivé dans l’association après. Et j’ai vu effectivement dans les archives un jour un groupe banlieue qu’on avait eu à un moment donné, je ne sais pas ce qu’il est devenu, je ne sais pas pourquoi il s’est arrêté. Non, je peux pas vous dire.

* Ok. Vous savez pas les gens qui étaient dedans par exemple ?

* Pas du tout.

* Donc vous savez pas du tout l’histoire de ce groupe alors ?

* Non.

* OK. » (Entretien avec Noé, SOS homophobie)

A première vue, l’association semble avoir subi un certain glissement de position depuis le dernier chapitre du « Groupe Banlieue ». La suppression du groupe banlieue depuis « très longtemps » ainsi que celle du chapitre qui y était lié au sein du rapport annuel de l’association en serait la preuve. Les membres active/fs interrogé-es, à l’image de Noé, sont conscient-es du fait que la banlieue engage un certain enjeu et qu’il est nécessaire d’être prudent-es sur le sujet.

* Et j’ai vu que y avait une enquête de SOS en 2005 ou 2006, il y avait un groupe banlieue, c’est ça ?

* « Oui. Il y avait un groupe banlieue, mais il a pas duré (…) les gens qui s’occupaient de ça, c’était un noyau de 4, 5 personnes qui ne sont plus dans l’association… donc c’est tombé… les questions de banlieue… y a eu des réflexions, des comptes-rendus, mais pas plus que ça… ça aurait mérité, ça mériterait effectivement un sujet en soi, mais là on est pris un peu dans une… là, avant de s’attaquer à ça… y a une réflexion à mener. C’est-à-dire que on ne peut pas se jeter à corps perdu dans l’analyse des questions de banlieue dès lors qu’on isole… de mon point de vue hein, dès lors que l’on isole un terrain de recherche, en quelque sorte, on l’isole c’est-à-dire qu’on éteint la lumière tout autour et on ne met que ça en lumière. Et ne mettre que ça en lumière, pour nous qui sommes très sensibles à ces sujets-là, on risquerait de stigmatiser tel ou tel contexte, tel ou tel lieu. » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

A l’instar de Noé, Paul semble conscient des limites de l’exercice. Il est délicat d’« isoler » la question de l’homophobie « en banlieue », car il existe des risques de stigmatisation. Se dire conscient-es de ses limites semble fonctionner au sein de SOS homophobie comme une façon de légitimer les actions entreprises par l’association. Au niveau statistique par exemple, reconnaître que les chiffres produits par l’association comportent certaines faiblesses et expliquer qu’il ne s’agit pas de pratiques professionnelles permet de se décharger en partie d’une certaine responsabilité liée aux effets potentiels de ces chiffres.

«  On a une statistique au niveau global, on a un paysage, un paysage en aquarelle, on a pas la précision d’une photographie. Et plus on rentre finement dans les détails, dans les calculs, moins la portée statistique des données est pertinente, on le sait. On sait les limites de tout ça… mais encore une fois, y a rien de mieux… moi j’ai fait de la science économique donc je sais comment les statistiques… ça m’amuse toujours ça parce que… ça n’est pas les statistiques qui sont dangereuses, c’est l’usage qu’on fait des statistiques, ce qu’on veut faire dire aux statistiques, et c’est là où ça peut devenir n’importe quoi… et nous on le sait. C’est-à-dire qu’on ne prétend pas faire dire à nos statistiques ce qu’elles ne disent pas. Mais on prétend quand même leur faire dire ce qu’elles disent. » (Entretien avec Paul, SOS homophobie)

Parallèlement à cet aveu de faiblesse, l’association signe un accord de collaboration avec Franck Chaumont, et ne dément pas les références erronées à des chiffres eux-mêmes déjà délicats de par leur processus de production. De même, la dissolution du « Groupe Banlieue » et du chapitre « Banlieues » du rapport annuel ainsi que la contribution d’Eric Fassin (2010) dans le rapport de 2010 [3] semblent fonctionner comme la caution d’une posture non stigmatisante envers les habitant-es de la périphérie parisienne. Pourtant, et si à partir de 2007, une partie du rapport n’est plus accordée aux « banlieues », le champ lexical utilisé pour désigner des agresseurs supposés « de banlieue » reste le même jusqu’à aujourd’hui : on parle encore et toujours de « jeunes » qu’ils soient « de banlieue », « de cité », ou « en bande ». Ainsi, s’il a subi quelques évolutions, le discours de SOS homophobie reste cependant le même qu’en 2005 et 2006 sur le fond.

« Etre gay ou lesbienne en banlieue, est-ce plus difficile qu’ailleurs ? Ce n’est pas pour stigmatiser la banlieue que nous nous posons cette question mais bien parce que nous avons remarqué que l’homophobie dans les banlieues avait des caractéristiques propres. (…) Les données analysées dans ce chapitre ne représentent que 3% des témoignages reçus par SOS homophobie en 2005, mais leur teneur justifie que nous consacrions un chapitre de ce rapport annuel à ce sujet  » (Introduction du chapitre « Banlieue » du rapport annuel 2006 de SOS homophobie)

Alors qu’elle verbalise et met en avant la volonté de « ne pas stigmatiser », l’association mobilise un certain registre lexical qui fonctionne en terme d’âge, de religion ou de race. A travers ses rapports et ses communiqués de presse, elle contribue à reproduire les représentations circulant sur les « habitant-es des banlieues ». Ce registre lexical s’illustre par exemple par le communiqué de presse commentant l’agression de deux lesbiennes à Epinay-sous-Sénart dans la cité des Gerbaux dans l’Essonne, le jeudi 2 juillet :

« Nicolas Sarkozy avait pourtant, parmi ses nombreuses promesses, affirmé qu’il remettrait les valeurs de la République au sein des cités. Pourtant, force est de constater une fois encore que ce sont des jeunes, imbibés de discours religieux sexistes, machistes et homophobes, qui font la loi dans certains quartiers. Où sont les valeurs laïques de la République ? Les discours et les pratiques religieuses intolérantes se développent à une vitesse inquiétante dans certaines banlieues. De multiples lieux de cultes divers et variés se développent dans l’indifférence des autorités, épandant un terreau d’intolérance et de haine notamment vis à vis des femmes et des homosexuel-le-s. »

Afin de réussir à faire tenir harmonieusement des positions qui semblent pour le moins opposées, une des stratégies mises en avant dans les rapports de 2005 et 2006 (dont le président actuel cherche à se distancer), est d’expliquer que si l’homophobie n’est peut-être pas plus grande « en banlieue » qu’ailleurs, elle se manifeste néanmoins avec plus de violence.

« Il n’y a peut- être pas plus d’homophobie en banlieue qu’ailleurs, mais en tout cas elle s’y exprime avec plus de force et de virulence » (rapport annuel SOS homophobie 2006, p. 74)

* Le fait que vous interveniez dans des milieux plutôt défavorisés vous pensez que c’est dû à quoi ?

* « D’une part, peut-être que les manifestations d’homophobie sont plus éclatantes et que donc de la part de l’équipe pédagogique il y a une conscience plus grande de la nécessité d’intervenir. Ca veut pas dire que y a plus besoin dans ces établissements-là que dans certains établissements parisiens où l’homophobie peut être beaucoup plus larvée, beaucoup moins visible et éclatante et spectaculaire d’une part. (…) Je pense vraiment que c’est parce que les manifestations de l’homophobie ne sont pas les mêmes. Mais comme on a très souvent cette image qui est assez fausse qu’il y a plus d’homophobie en banlieue que dans les villes… c’est faux. Les témoignages le prouvent et ça rejoint d’ailleurs les propos d’Eric Fassin, c’est parce que l’homophobie dans les cités est beaucoup plus éclatante, beaucoup plus marquée de façon visible qu’elle est considérée comme plus présente, alors qu’en réalité on a dans nos témoignages à nous à SOS homophobie autant de témoignages quand ça concerne Versailles ou St Denis, le centre de Paris ou le 20e arrondissement, enfin je veux dire… » (Entretien avec un responsable de SOS homophobie)

Ce mécanisme est particulièrement éclairant lorsqu’il s’agit des interventions en milieu scolaire (IMS). Une des stratégies de distanciation par rapport à la « stigmatisation » se situe ainsi dans le fait de parler de la forme de l’homophobie. Tout en ne posant pas explicitement une hiérarchie entre les typologies d’homophobie décrites, ce qui reviendrait à « stigmatiser », l’association les différentie par leur caractère plus ou moins « flagrant », « éclatant », ou « violent et virulent ». Le nombre d’interventions en milieu scolaire, plus élevé dans des milieux plus défavorisés est ainsi souvent repris comme symptôme d’une forme d’homophobie plus flagrante pour ne pas dire plus grande.

«  Alors en fait on a eu de la chance, on a jamais eu à démarcher. Pour l’instant. Y a eu suffisamment de bouche à oreille et on a été suffisamment visibles pour que ça soit systématiquement les établissements [scolaires] qui nous contactent de leur propre chef. Ca peut être des profs, des documentalistes, des infirmiers, des infirmières, des CPE, des proviseurs, » (Entretien avec Noé, SOS homophobie)

Pour Noé, les demandes plus nombreuses en provenance de lycées et de collègues situés dans des quartiers moins favorisés seraient le signe d’une homophobie plus flagrante. Le recours aux interventions de SOS homophobie est ainsi considéré comme un marqueur du degré d’homophobie présent, ou du moins du type d’homophobie. Dans cette optique, plus certaines catégories d’établissements font recours à l’association, plus leurs élèves seraient sujet-tes à des formes d’homophobie « virulentes ». Les établissements les plus demandeurs étant également les plus populaires, il en résulte selon cette logique que les formes d’homophobie virulentes interviennent dans les milieux les plus populaires.

Or on sait que les profils sociologiques des enseignant-es ainsi que du personnel pédagogique des établissements scolaire est directement déterminé par le type d’établissement par lequel elles/illes sont employé-es. Plus les écoles sont situées dans des zones socialement défavorisées, plus les enseignant-es qui y travaillent sont jeunes et précaires. « Par rapport aux lycées très ‘‘bourgeois’’, les établissements très populaires recrutent donc chaque année deux fois plus d’enseignants et, parmi ceux-ci, deux fois plus de très jeunes professeurs. La rotation du personnel s’accélère, par conséquent, régulièrement lorsque l’on descend la hiérarchie sociale des établissements, en même temps que s’accroît de façon considérable la part prise par les plus jeunes enseignants dans les arrivées » (Léger, 1981, 558). Si plus jeune et plus précaire ne signifie pas automatiquement plus sensibilisé-es aux questions liées à l’homophobie, l’âge, l’orientation politique des enseignant-es, leur profil sociologique, en somme, ou leurs représentations concernant « l’homophobie en banlieue » influe directement sur l’intérêt pouvant être porté aux interventions en milieu scolaire. Il devient dès lors incontournable de prendre en considération le profil sociologique du personnel pédagogique afin de comprendre la distribution dans l’espace urbain des interventions en milieu scolaire de l’association. Une telle démarche permet de rompre avec l’idée de sens commun selon laquelle l’association intervient aux endroits où l’homophobie serait effectivement un problème plus important qu’ailleurs.

Conclusion : une crédibilité institutionnelle et ses effets

Les membres de SOS homophobie sont dans une certaine mesure conscient-es des limites des statistiques produites par leur association. Dans certains cas, comme chez Paul, cet aveu de faiblesse est associé à une certaine réflexivité quant à la composition sociologique des membres de l’association et des risques d’ethnocentrisme dans la volonté d’étudier « l’homophobie en banlieue ». Ces doutes s’arrêtent cependant à la table d’entretien, et ne transparaîtront jamais dans l’utilisation médiatique et politique des chiffres et des rapports annuels de l’association. Ces remises en question contrastent sensiblement avec la manière dont SOS homophobie est mobilisée dans les médias.

Si le chiffre statistique est bricolé et branlant, sa quantification, son indexation, sa mise en page puis sa diffusion le dotent d’un vernis de scientificité, de sérieux, et contribuent à renforcer la crédibilité de l’association auprès des interlocutrices/eurs légitimes qui peuvent à leur tour contribuer à sa stabilité, voir à son agrandissement. Par l’intermédiaire d’un acteur dont la promotion du livre dépend en partie de l’existence des statistiques, les glissements heuristiques qui accompagnent la vie du chiffre politique contribuent à renforcer l’existence de la question de « l’homophobie en banlieue » comme pertinente, actuelle et urgente.

* « Est-ce que vous avez des sollicitations de la part de médias ?

* Oui. Parce que c’est le seul document qui existe aujourd’hui en France qui produit des statistiques sur les formes d’homophobie en France, et du coup c’est le seul document sur lequel tout le monde s’appuie pour les chiffres. Et on est la référence, et c’est triste à dire d’ailleurs, parce qu’on est pas une référence institutionnelle du tout. Enfin, c’est tant mieux pour nous, je veux dire, mais on aimerait que les pouvoirs publics ou la police, ou j’en sais rien, les personnes qui sont dans les institutions administratives puissent produire des chiffres réels, parce que nous on se base sur les témoignages qu’on a, mais toutes les victimes ne témoignent pas, donc c’est la face émergée de l’iceberg, et… voilà. Mais c’est le seul document qui existe du coup c’est la base… c’est celui qui est utilisé pour… je sais pas, là y a M. O qui vient de nous demander d’utiliser nos chiffres pour les mettre, les ministères utilisent nos chiffres, les autres associations se basent sur nos chiffres, et les médias se basent sur nos chiffres. Donc on publie le 17 mai, journée mondiale de lutte contre l’homophobie, et en général on le publie une ou deux semaines avant pour la presse, le temps de potasser un peu. » (Entretien avec Noé)

La torsion du chiffre est rendue d’autant plus aisée qu’elle n’émane pas directement des responsables ou des membres de l’association, mais d’un tiers (l’auteur) qui s’en fait le relais. La crédibilité institutionnelle et publique de l’association laisse ensuite la place à celle des journaux (ou des médias en général) qui relaient l’information. A partir de ce moment, le chiffre n’est plus lu dans le rapport annuel de l’association, mais entre les pages d’un journal connu et reconnu (tels que Le Nouvel Observateur, Marianne, etc…). Désormais, ce n’est plus tant SOS homophobie qui déclare que « 46% des agressions physiques homophobes proviennent de banlieue », mais le média qui relaie cette information. Ainsi, SOS homophobie, profitant de cette aubaine publicitaire, ne relève pas le glissement sémantique du sens de ses chiffres qu’elle contribue par son silence à rendre « vrais » et à cristalliser.

La naissance des statistiques comme méthode d’observation et de mesure des populations est intimement liée à l’histoire des Etats. Desrosières distingue dans la construction sociale des statistiques, les étapes de la qualification et de la quantification. « Pour compter ou mesurer des objets, il faut les identifier et les qualifier au préalable, ou définir des étalons de mesure à partir de propriétés qualitatives  » (Desrosières, 1995, 14). Cette première étape, «  issue plutôt du droit, de la vie administrative, de la médecine, construit des classes d’équivalence, des catégories, et affecte des cas singuliers à celles-ci à travers des jugements, des décisions, des diagnostics ou des procédures de ‘‘codage social’’ (Thévenot 1983) ».

Une fois le contour de ces éléments dessinés, l’on peut dès lors leur associer des chiffres. Ceci illustre relativement bien le phénomène de qualification puis de quantification qui a donné sens aux notions de ‘‘banlieues’’ ou de ‘‘quartiers sensibles’’. Sylvie Tissot (2004 ; 2007) a montré comment les pratiques de certains statisticiens travaillant en collaboration avec les autorités publiques ont contribué à l’apparition de la catégorie des quartiers dits sensibles. Cette opération a ainsi ouvert la voie à la production, sur la même catégorie, de toutes sortes de statistiques, qu’elles soient menées par des institutions liées à l’Etat ou par des associations qui en sont plus éloignées mais qui restent tributaires des pouvoirs publics, telles que SOS homophobie.

Pour comprendre comment s’installent certaines représentations de la sexualité, il s’agissait ici d’étudier le processus par lequel une grille de lecture particulière de l’homophobie désignant les quartiers dits sensibles et leurs habitant-es comme étant plus homophobes que celles et ceux des centres villes français, en vient à s’installer au sein des discours médiatiques et politiques. Pour cela, cet article s’intéresse à la production de chiffres statistiques largement relayés dans le champs médiatique qui participent à la construction de cette grille de lecture de l’homophobie. J’ai montré qu’au-delà des modes de production des statistiques (qui peuvent être délicats), c’est avant tout l’usage politique qui en est fait qui est primordial dans la construction de certaines questions en véritables enjeux publics. Dans ce cas, l’importante « erreur » de lecture de Franck Chaumont, le manque total de réaction de la part de SOS homophobie, le relais massif de ces informations erronées par les médias et finalement le fait que leur véracité et leur pertinence ne soit à aucun moment interrogée, montrent à quel point cette grille de lecture de l’homophobie en termes culturalistes et racisés façonne d’ores et déjà les visions dominantes et légitimes des rapports à la sexualité en France.

P.-S.

BIBLIOGRAPHIE

* AVDIJA Elena, « La construction de l’homophobie comme problème des banlieues françaises », Mémoire de recherche Master 2, Pratiques de l’interdisciplanirité, ENS/EHSS, sous la direction de Sylvie Tissot, 2011.

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Notes

[1] Voir les rapports 2005 et 2006 de SOS homophobie. Les rapports sont disponibles sur le site Internet de l’association.

[2] Il faudrait faire tout une enquête sociologique sur le « Groupe Banlieue » de SOS homophobie pour
mieux comprendre le rapport de l’association aux « banlieues ». Travail que je n’ai pas pu effectuer ici, faute de temps et d’espace.

[3] Eric Fassin intervient dans le rapport 2010 de SOS homophobie sous la forme d’une page d’opinion placée au début du rapport : « Le point de vue d’Eric Fassin ». La fin de son intervention met le doigt sur certains mécanismes de stigmatisation de classe. Cette intervention, hautement légitime pour les dirigeant-es de l’association, contribue à leur donner le sentiment d’aller à l’encontre de cette stigmatisation que dénonce l’intellectuel dans sa contribution : « (…) Mais il faut mettre en garde contre les effets pervers de cette norme nouvelle : l’homophobie n’est-elle pas surtout illégitime dans des groupes sociaux illégitimes ? C’est un peu comme le racisme : l’homophobie, c’est les autres ! La lutte contre l’homophobie apparaîtrait alors comme l’instrument d’une stigmatisation des classes populaires et des jeunes des banlieues. Le risque, c’est qu’en retour l’homophobie soit brandie comme une arme de résistance au racisme (de classe). Oublier l’homophobie “distinguée” pour ne dénoncer que l’homophobie “ vulgaire ”, c’est donc entrer dans un cercle vicieux, qui alimente l’homophobie au moment de la combattre »