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Save the babies, save the babies (Quatrième partie)

L’Evangile de Marvin & John

par Pierre Tevanian
30 septembre 2016

Avant de connaître, à peu près en même temps et au même âge, le même destin atroce, tragique au sens exact du terme (assassinés par un être censé les aimer : John Lennon abattu par un fan, Marvin Gaye par son propre père), leur vie et leur oeuvre est pleine d’autres ressemblances, troublantes et belles. C’est de ces ressemblances que je voudrais parler, et surtout d’un moment particulier qui a enfanté, entre décembre 1970 et septembre 1971, deux oeuvres merveilleuses, extrêmement singulières, quasi-jumelles : Plastic Ono Band / Imagine et What’s goin’ on. Il est toujours question, dans cette quatrième et dernière partie, d’héroïsme et d’anti-héroïsme, d’un point de vue esthétique, éthique, politique et théologique.

Partie précédente

« Nous parlions de l’éducation que nous avions reçue, nous n’avions le droit de rien faire, tout était mal. Et nous partagions une vision similaire sur la manière dont les gens devraient vivre leur vie : traiter les autres comme on veut être traité. Marvin était très timide. Il est devenu comme un frère pour moi. » Kim Weston [1]

« Pour notre génération, les enfants mâles sont censés être durs, ils ne pleurent pas, ils ne montrent pas leurs émotions. Toute cette éthique puritaine, ne touchez pas, ne réagissez pas, ne ressentez rien, nous a endommagés, et je crois qu’il est temps de changer. » John Lennon [2]

J’emploie depuis le début le terme héroïsme, absent du disque de Marvin, mais pas de ceux de John. Remember par exemple s’ouvre sur une évocation de l’enfance, ce pays peuplé de héros justement, qui parviennent toujours à s’en sortir :

« Remember when you were young how the hero was never hung, always got away »

Puis Lennon consacre tout au long de ses deux albums plusieurs formules cinglantes aux figures les plus grossières de l’héroïsme, celle du macho qui brandit sa bite comme un trophée, celle des winners qui ont appris à tuer leur prochain en gardant le sourire, celle des leaders qui jouent les prima-donnas :

« Some of you sitting there with your cock in your hand, don’t get you nowhere, don’t make you a man » (I Found Out)

« There’s room at the top they are telling you still, but first you must learn how to smile as you kill » (Working Class Hero)

« I’ve had enough of watching scenes of schizophrenic ego-centric paranoiac prima-donnas, all I want is the truth, just gimme some truth » (Gimme Some Truth)

Mais c’est avant tout des figures héroïques de son propre camp que John veut se débarrasser : les héros qu’il a pu avoir, ou celui qu’il a pu être ou vouloir être – ce fameux « héros de la classe ouvrière » auquel il consacre une chanson dans son premier album. Et au-delà encore ce sont tous les gourous et toutes les idoles qui sont révoqué-e-s dans le sublime God, en une longue litanie de « I don’t believe » (je n’y crois pas) : Hitler, Jesus, Kennedy, Buddha, Zimmermann [3], Kings, Elvis... Une litanie qui aurait pu inclure la grande idole du moment, Mao, si John ne l’avait pas déjà déboulonnée avec les Beatles dans l’acerbe (et clairvoyant) Revolution, et qui finit par :

« I don’t believe in Beatles ! I just believe in me, Yoko and me, and that’s reality ! Dream is over, what can I say ? I was the dreamweaver but now I’m reborn, I was the walrus but now I’m John, and so, dear friends, you just have to carry on, the dream is over »

The dream is over

Je suis John, ni plus ni moins. Je crois en moi et en Yoko, la femme que j’aime. Je ne vends plus de rêve, je ne raconte plus de belles histoires de walrus, et surtout vous aussi vous existez, et vous aussi vous êtes, ni plus ni moins, ce que vous êtes. Et il va juste falloir continuer votre route. C’est en somme l’égalité qui est affirmée ici, et l’utopie d’un nouveau rapport avec le public, amical. Tel est le sens de cette singulière adresse, « dear friends » : je ne suis plus votre leader, votre modèle, votre prophète, je suis pourtant bien en relation avec vous puisque j’enregistre des chansons que vous écoutez, et je vous aime puisque je m’adresse à vous, mais considérez moi comme un ami, c’est-à-dire un égal. Dans cette sublime conclusion, sur une musique lumineuse, apaisée, c’est tout autre chose qu’un nouveau mythe ou une nouvelle épopée qui est offert au public : c’est le réel, dans ce qu’il a de trivial, de banal (« That’s reality ! »), mais qui nous est présenté comme plus intéressant que nos rêves de grandeur. C’est le vent, les arbres, les nuages, le ciel, mais aussi l’amour, et la tristesse toujours :

« I see the wind, I see the trees, everything is clear in my heart, I see the clouds, I see the sky, everything is clear in our world »

« I feel sorrow, I feel dreams, everything is clear in my heart, I feel life, I feel love, everything is clear in our world » (Oh my love)

Tel est bien aussi le rapport que très profondément Marvin Gaye ne cesse d’établir dans What’s goin’ on entre sa parole, si souvent murmurée, comme en confidence, et celui ou celle qui l’écoute – interpellé-e comme un-e intime, « my friend » ou encore « baby » (dans Flyin’ high), comme un frère, « brother » (par exemple dans What’s happening brother ?). Le frère afro-américain sans aucun doute, mais possiblement aussi le frère humain :

« Il se trouve que je suis un artiste noir mais je pense que What’s going on est affranchi de toute orientation raciale et qu’il a en effet une portée universelle. C’est en tout cas la dimension que je souhaitais lui donner car les problèmes sont les mêmes partout dans le monde. » [4]

Et Marvin enregistrera cinq ans plus tard une sublime prière, écrite par lui, et demeurée inédite jusqu’à sa mort, qui s’ouvre aussi sur ce registre de la confidence entre amis :

« This is a story, about life, mostly about my life, and people, I wanna share it with you... » (Life’s opera)

L’anti-héroïsme va en somme bien plus loin qu’une simple révocation des héros. On n’en reste pas au combat, encore héroïque, contre l’héroïsme – un rejet héroïque des héros pourrait-on dire, qui permettrait de devenir à soi-même son propre héros. Quand Lennon sort son premier album, cette révolte-là a déjà eu lieu – dans le single Instant karma, venu au monde le 6 février 1970, qui ironise contre les superstars et répète en boucle que nous brillons tous comme la lune, les étoiles et le soleil [5]. C’est désormais l’idéal héroïque lui-même qui est aboli, c’est-à-dire l’idée qu’il faudrait soi-même devenir autarcique, impassible, infaillible, infatigable, sans peur et sans reproche. Le vrai antidote, plus que les mots d’ordre contre les héros, ce sont donc tous ces moments où John envoie balader cet idéal du moi et se dévoile comme Marvin tel qu’il est – simple être vivant pensant, sentant, donc souffrant, vulnérable, qui n’arrive pas à « gérer » :

« You got to live, you got to love, you got to be somebody, you got to shove but it’s so hard, it’s really hard, sometimes I feel like going down »

« You got to run, you got to hide, you got to keep your woman satisfied but it’s so hard, it’s really hard, sometimes I feel like going down » (It’s So Hard)

« People say we got it made, don’t they know we’re so affraid ? » (Isolation)

« When they’ve tortured and scared you for twenty odd years, then they expect you to pick a career, when you can’t really function, you’re so full of fear » (Working Class Hero)

Il faut vivre, aimer, devenir quelqu’un, se sauver, se cacher, satisfaire sa femme, mais tout cela est vraiment dur et parfois on s’écroule… On dit qu’on s’en sort mais on ne voit pas à quel point on a peur... Vingt ans de torture et de terreur, on ne peut plus fonctionner, on a trop peur… Cette conscience et cet aveu des limites, des faiblesses, des incapacités, des peurs, Marvin ne cesse lui aussi de la manifester, en particulier dans le poignant Flyin’ high où il se met dans la peau – qui sera la sienne quelques années plus tard, et sans doute le pressent-il déjà – d’un homme tellement perdu, souffrant, qu’il ne peut s’empêcher de fuir la violence du monde, à coups de doses d’héroïne, vers un « ciel » plus amical (« friendly sky »). Avec la nuit vient la peine, c’est stupide, je m’auto-détruis, mais c’est plus fort que moi :

« So stupid minded, I can’t help it, so stupid minded, but I go crazy when I can’t find it, in the morning I’ll be alright my friend, but soon the night will bring the pain, the pain, the pain… »

« And I go to the place where the good feelin’ awaits me, self destruction in my hand, oh Lord, so stupid minded, and I go crazy when I can’t find it… ».

God is love

Il y a un point enfin sur lequel les disques de Marvin Gaye et John Lennon résonnent étrangement : la référence à Dieu. Deux chansons semblent se répondre, l’une intitulée God où John qualifie Dieu de concept-étalon permettant de « mesurer sa peine » (« God is a concept by which we measure our pain ») et inclut Jesus et Bouddha dans la liste des prophètes et maîtres-penseurs, religieux ou séculiers, auxquels il ne croit pas, l’autre intitulée God is love où Marvin réaffirme l’existence de Dieu et nous conjure de ne pas nous en détourner (« I know there’s a god, don’t deny him »). Et cet apparent antagonisme semble confirmé par d’autres moments où John nous demande d’imaginer un monde sans paradis ni enfer, avec rien d’autre que le ciel au-dessus de nos têtes (« Imagine there’s no heaven », « no hell below us », « above us only sky »), ou semble mettre en cause « la religion » :

« I seen through junkies, I been through it all, I seen religion from Jesus to Paul, don’t let them fool you with dope and cocaine, no one can harm you, feel your own pain »

« There ain’t no Jesus gonna come from the sky, now that I found out, I know I can cry » (I Found Out)

Mais Lennon demeurera toute sa vie passionné de religions, de spiritualités, d’ésotérismes [6], et ce qui ressort de ces mots, plus qu’un refus de toute religiosité, c’est une obsession, que ses deux albums ne cessent de ressasser : la nécessité qu’il éprouve de vivre soi-même, seul, ses propres contradictions, ses propres démons, ses propres traumatismes (« feel your own pain »), sans les fuir (« Children don’t do what I have done, I couldn’t walk so I tried to run » chante-t-il dans Mother), sans les dénier, les enfouir, les cacher (« one thing you can’t hide is when you’re crippled inside ») et sans les déléguer non plus, par conséquent, à quelque prophète ou gourou que ce soit. Jésus ne descendra pas sur terre pour prendre en charge ma souffrance, et si cette révélation est libératrice c’est qu’elle m’autorise à enfin vivre, ressentir et exprimer, et peut-être alors, autant qu’il est possible, me libérer des maux qui, sans cela, ne cesseront jamais de m’habiter : « now that I found out, I know I can cry ». Ce n’est en somme pas Dieu qui est en question mais bien la religion, c’est-à-dire la relation des hommes à leur Dieu, et plus spécifiquement encore certaines modalités de relation : l’idée que Dieu ou son prophète nous débarrasserait de nos souffrances, l’attente grisante d’un au-delà paradisiaque, bref : toutes les conceptions religieuses qui, au même titre que d’autres expédients non religieux comme la dope ou les idoles (Kennedy, Elvis ou les Beatles), nous empêchent de pleurer, construisent une carapace et nous incitent ou nous aident à évacuer (en apparence) ou enfouir (en réalité) notre souffrance. Et nous rendent ainsi incapables de voir, sentir (cf. Oh my love), ressentir, donner, aimer (How ?, Jealous guy).

Ce qui est troublant aussi, dans God, c’est la forme religieuse, quasi-gospel, de la musique (ces splendides accords de piano churchy, joués par le grand Billy Preston), et le registre proprement religieux dans lequel s’énonce ce qui se présente comme une profession de foi irréligieuse – le registre de la renaissance : « now I’m reborn ». Le rêve est fini, essayons la réalité, conclut John, et cette réalité c’est la croyance en soi-même et l’être aimé (« Yoko and me »). Le message irréligieux de John s’avère du coup plus convergent qu’antagonique avec le message religieux de Marvin. Car le Dieu de Marvin Gaye est bien le Dieu du christianisme dans lequel il a été élevé, mais dans toutes les invocations qui ponctuent What’s goin’ on ce Dieu n’est rien d’autre qu’amour. Il est frappant en effet, a fortiori là encore quand on se rappelle dans quelle éducation religieuse Marvin a grandi, de voir à quel point les commandements, les interdits, les possibles châtiments, se sont absentés de son propos :

« Oh don’t go and say things about my father, God is my friend, I love Him, he made this world for us to live in, he gave us everything and all he asks of us is we give each other love »

« He loves us whether or not we know it and He’ll forgive all our sins, and all He asks of us, is we give each other love » (God is Love)

Cette théologie, si on y prête bien attention, réalise l’utopie d’Imagine : ni promesse d’un Paradis, ni menace d’un Enfer. Dieu est mon ami : cet énoncé singulier dit tout. Comme en écho des paroles de Jesus dans la Seconde Apocalypse de Jacques [7] – « Je ne suis pas un Seigneur, je suis un secours. Je suis le frère en secret. ». Dieu n’est plus le père fouettard qu’a pu connaître Marvin enfant, au contraire il nous pardonne d’avance tout, à tous, il nous donne un monde et ne nous demande rien en échange, rien d’autre que de nous donner, les uns les autres, de l’amour. La foi en Dieu et en Jésus, telle que Marvin en résume la quintessence, n’est rien d’autre que la foi, la confiance, que nous pouvons nous accorder les uns aux autres :

« Wholy holy we should believe in one another, believe in Jesus » (Wholy holy)

Et finalement ce message de Marvin, « Believe in one another, believe in Jesus », mais aussi « War is not the answer », « Only love can conquer hate », « God is love », annonce les exercices spirituels (Mind games, 1973) de John et leur dénouement : le fameux refrain « Love is the answer ». Ce qui sépare Marvin et John est plutôt l’itinéraire (le point de départ, la socialisation, l’éducation) et non le point d’arrivée. John est parti d’une éducation chrétienne superficielle, vite récusée [8], il est passé ensuite par la méditation transcendantale auprès du Maharishi Mahesh Yogi, pour aboutir en 1968 à une mise à distance de toutes les autorités religieuses – avec le féroce et mélancolique Sexy Sadie. Marvin au contraire a baigné dans la religion, il s’en est imprégné et ce qu’il entame dans What’s goin’ on s’apparente davantage à une entreprise – difficile, éprouvante, tragique – de Réforme d’un héritage paternel empoisonné. Le legs empoisonné, c’est cette concomittance, dans la figure du père prédicateur, de l’amour du prochain et de la maltraitance, du puritanisme et de l’adultère, du trouble dans le genre et du virilisme. Tout l’effort de Marvin portera dès lors, dès What’s goin’ on mais aussi dans toute la suite de son oeuvre, en apparence plus légère, sur la mise en cohérence, la réconciliation, entre le sexe, l’amour du prochain et la spiritualité, que les principes rigoristes de son père – et plus encore sa pratique contradictoire et violente – avaient séparés et opposés :

« Dans What’s goin’ on, je pose comme préalable à toute chose, à tout progrès de la condition humaine, la découverte de l’amour. Il se peut que cette découverte se fasse à travers le sexe. Le sexe peut être une des formes les plus élaborées de communication. Le sexe apporte la proximité, le dialogue (...) Jouir de l’autre avec légèreté n’est en rien préjudiciable à condition d’être vigilant à son égard, de ne pas l’entraîner dans la souffrance (...) J’aime tout faire, j’aime le sexe et j’aime en expérimenter toutes les facettes. Je m’efforce de rendre une femme heureuse de toutes les manières possibles. Et je ne vois pas pourquoi je m’interdirais d’exprimer cela musicalement. Je ne vois pas pourquoi on devrait être effrayé par ce genre d’émotions, il n’y a aucune raison de le dissimuler, cela fait partie de la vie. Je suis simplement honnête, je suis un artiste honnête. J’aime le sexe et je veux que les gens le sachent. Cela fait partie de moi. Je ne crains pas d’exprimer mon goût pour le sexe, ce que cela représente pour moi, comment j’aime faire l’amour. Ce n’est pas nécessairement de l’exhibitionnisme et si cela peut contribuer à rendre certaines personnes heureuses, à les libérer, c’est bien. D’autres interpréteront cela à leur manière, moi je sais à quel point je suis honnête. Et je ne vois rien de sale dans le sexe. C’est la manière dont certains l’envisagent qui rend cela sale, déviant. Mais quand votre approche du sexe est saine, que vous faites en sorte de ne blesser personne moralement, alors le sexe est beau. » [9]

C’est dans Right on qu’est établi ce lien, et ce sont ensuite les albums Let’s get it on (1973), I want you (1976) et Midnight Love (1982) qui le travailleront :

« Ah true love can conquer hate every time, give out some love and you’ll find peace sublime, and my darlin’, one more thing, if you let me, I will take you to live where love is king » (Right On)

« Love gives you a good feeling, something like sanctified » (Let’s get it on)

Il est significatif que cette sanctification de l’amour physique se retrouve dans l’un des tous derniers enregistrements de Marvin Gaye, le fantastique Sanctified Lady, Dame sanctifiée, qui évoque dans certains couplets un « sanctified pussy » – une baise sanctifiée. Et Sexual healing aussi peut être entendu comme un chant religieux, tant la métaphore de la guérison (healing) est canonique dans le discours religieux, tout comme celle du réveil, que réactivent les « Get up get up get up, wake up wake up wake up » qui ouvrent la chanson. Ce que dit à chaque fois cette concomitance de la chair et de l’esprit, de l’érotique et du théologique, c’est que doit être établie une équivalence ou une union, une réconciliation quelle qu’elle soit entre l’amour physique, l’amour du prochain, l’amour pour notre planète, l’amour de Dieu. Et le meurtre de Marvin par son père, de ce point de vue, n’est pas seulement une manifestation extrême de la violence parentale, il peut aussi être inscrit dans la longue histoire des persécutions religieuses, Marvin père et fils incarnant les deux forces antagonistes qui depuis la nuit des temps travaillent, de l’intérieur, tous les univers religieux : la tendance cléricale, patriarcale, autoritaire, punitive, et la tendance gnostique, libertaire, fondée sur rien d’autre que l’amour et la miséricorde – vouée à être éternellement marginalisée, excommuniée, suppliciée.

Et il en va de même au fond de la mise à mort de Lennon par un fan, qui lui non plus ne supporta pas la légèreté avec laquelle l’idole s’était détachée de son devoir-être [10]. Il me semble en tout cas que c’est bien quelque chose comme la simple aspiration à inventer de nouvelles possibilités de vie, non-héroïques, que John Lennon comme Marvin Gaye ont si cher payé. On a souvent évoqué les accents prophétiques du « shoot me » (bute moi) de Lennon dans le Come together des Beatles, mais plus prophétique encore est la Ballad of John and Yoko que Lennon a enregistré la même année (en 1969), seul avec McCartney à la basse et à la batterie, et qui est une sorte de version légère, enjouée, insouciante, de Working class hero :

« Christ ! You know it ain’t easy ! You know how hard it can be ! The way things are going, they gonna crucify me ! »

Car cette crucifixion est bien ce que, un 8 décembre 1980, se chargera d’accomplir un « fan déséquilibré » dont le nom ne mérite pas d’être immortalisé.

Wholy Holy

Ce qui est immortel est Plastic Ono Band, What’s goin’ on, Imagine. Beaucoup plus qu’un passage à la maturité, disais-je. Beaucoup plus qu’un simple désenchantement – même si celui-ci existe bien, chez Marvin comme chez John, mais en amont, dans les années qui précèdent. Car le désenchantement après tout aurait très bien pu être vécu sur un mode encore héroïque. Le mode cynique ou sarcastique par exemple, celui d’un Bob Dylan, d’un Mick Jagger, d’un Leonard Cohen. Ou cette modalité plus commune encore, et plus mutilante encore pour nos existences : celle du ténébreux (ou de la ténébreuse) qui reste stoïque voire souriant(e) face à la dureté du monde, et ne s’interdit la plainte que pour mieux laisser le reste du monde le (ou la) plaindre – et dans le même temps admirer sa virile et stoïque impassibilité. Et dans le même temps redoubler d’inquiétude [11].

Je suis même tenté d’être un peu plus catégorique : on met en garde souvent contre le potentiel tyrannique de la plainte, sous le nom de chantage affectif par exemple, ou simplement d’égocentrisme [12], mais pas assez contre l’interdit de la plainte qui pourtant est lui aussi, dans une large mesure, un mode de gouvernement, pas simplement de soi, pas essentiellement de soi, mais bien d’autrui. Un mode de domination. Pas seulement parce qu’implicitement on impose une maxime générale qui disqualifie et donc interdit du même coup toute plainte de l’autre, mais aussi parce qu’on construit, par sa propre soumission à l’interdit, une mise en scène de soi qui entretient des formes de de fascination et de dévotion malsaines (pour le dire autrement, dans la maxime « Je suis pudique et je n’étale pas mes souffrances » se donne à entendre ce message implicite : « Vous pouvez – et devez – donc supposer à tout moment que pudiquement je suis en train d’endurer le pire »). Et enfin parce que ce qui ne se dit pas en une plainte articulée finit de toute façon par se déverser un peu partout autour de soi dans des actes, des gestes, des symptômes, sur un mode souvent bien plus brutal et anxiogène. Pour le dire encore autrement, la prétention à l’absolue domination de soi n’est que la face présentable d’un triste penchant à la domination de l’autre, et si je qualifie les oeuvres de John Lennon et Marvin Gaye de bienfaisantes, c’est parce qu’en réinvestissant la douceur d’une part, la fragilité et la plainte d’autre part, elles nous sortent radicalement de cette comédie étouffante et mortifère, et ré-ouvrent un autre monde relationnel possible, avec soi-même et avec les autres.

Ni John Lennon ni Marvin Gaye n’ont été des Saints. Nous savons peu au fond ce qu’ils ont vraiment été dans leur propre vie, dans leurs propres relations, et le peu que nous savons nous rappelle que les saints n’existent pas. Avec les femmes en particulier, ni John ni Marvin n’ont été, dans la suite de leur vie, toujours à la hauteur de leurs sublimes Evangiles de 1971. L’un comme l’autre ont connu des rechutes, avec l’aide de l’alcool ou de la dope, dans une certaine violence. Pas une violence fréquente, pas une violence assumée, pas au même niveau que la violence subie enfant par Marvin Gaye, ou que la violence exercée par Lennon jeune, mais une violence quand même, indéfendable – je renvoie sur ce point au livre de Michael Eric Dyson (pour Marvin), à Cara Kulwicki et aux Mémoires de May Pang (pour John). Marvin Gaye s’est même publiquement laissé aller à déblatérer en interview (en octobre 1979 dans le magazine Sepia) sur la « supériorité masculine », et si John Lennon a toujours professé à partir de 1970 un point de vue féministe, c’est un féminisme dont l’expression a été offensante pour les Noirs – je fais allusion à la fameuse chanson Woman is the nigger of the world [13]. Mais en matière d’anti-héroïsme moins encore qu’en d’autres matières, ce n’est pas d’icônes infaillibles que nous avons besoin : ce que John et Marvin dans leurs meilleurs moments ont senti, pensé, exprimé, ce à quoi ils ont aspiré, ce à quoi ils se sont efforcés, c’est de cela que – par la musique, qui a cette faculté – nous avons la chance de pouvoir nous laisser pénétrer.

P.-S.

Merci à Pacôme, Faysal, Aurélien, Sylvie, Noelle et Azouz dit Az Navour, qui ont accompagné et nourri cette écriture.

Notes

[1] Kim Weston, citée par Michael Eric Dyson dans Marvin Gaye. L’ange de la soul, Naïve, 2006

[2] John Lennon, Interview donnée à RKO Radio le 8 décembre 1980, quelques heures avant son assassinat.

[3] Bob Dylan, appelé ici par son véritable patronyme.

[4] Marvin Gaye, Entretien avec Francis Dordor, réalisé en 1976, publié en 2001 dans Les Inrockuptibles.

[5] « Who in the hell d’you think you are ? A superstar ? Well all right you are ! And we all shine on like the moon and the stars and the sun »

[6] Cf. Pacôme Thiellement, dans un beau livre à paraître en mai 2017.

[7] Seconde Apocalypse de Jacques, Bibliothèque de Nag Hammadi.

[8] Cf. les allusions acerbes de la chanson Girl, avec les Beatles : « Was she told when she was young that pain would lead to pleasure ? Did she understand it when they said that a man must break his back to earn his days of leisure ? »

[9] Entretien avec Francis Dordor, réalisé en 1976, publié en 2001 dans Les Inrockuptibles.

[10] Les motivations du tueur ne sont évidemment pas élucidables. On sait simplement, selon ses propres dires, qu’avant d’accumuler les échecs et les frustrations, professionnelles et amoureuses, il a été un fan des Beatles, qu’il a longtemps considéré Lennon comme un « héros », qu’il est passé par la drogue, le retour à la religion, une tentative de suicide, et même un mariage avec une femme japonaise plus âgée que lui – pour faire comme son ancienne idole, toujours selon ses propres dires. On sait enfin qu’il a, le matin du 8 décembre 1980, sollicité et obtenu un autographe de John Lennon. Dans un entretien donné en 2006 l’assassin invoque toute une série de motivations, tournant toutes autour de l’idée d’une trahison du héros, lui reprochant à la fois sa richesse et ses attaques contre la religion. La simple envie de devenir célèbre est aussi manifeste, puisqu’il reconnait avoir envisagé un « plan B » en cas d’échec : l’assassinat d’Elisabeth Taylor.

[11] Sur le paradoxal soubassement hyper-narcissique et exhibitionniste de cette « pudeur », Nietzsche a beaucoup écrit. Cf. notamment Le gai savoir, §306 : « L’épicurien se choisit les situations, les personnes et même les événements qui cadrent avec sa constitution intellectuelle hypersensible, il renonce à tout le reste – c’est-à-dire à la plupart des choses – puisque ce serait là pour lui une nourriture trop forte et trop lourde. Le stoïcien au contraire s’exerce à avaler des cailloux et des vers, des tessons et des scorpions, et cela sans dégoût : son estomac doit finir par être indifférent à tout ce qu’offre le hasard de l’existence. Il rappelle cette secte arabe des Aïssaouas que l’on apprend à connaître en Algérie et, pareil à ces “insensibles”, il aime à avoir un public d’invités au spectacle de son insensibilité, dont se passe volontiers l’épicurien – ce dernier n’a-t-il pas un “jardin” ? » .

[12] Cf. François Roustang, La fin de la plainte, Odile Jacob, 2001