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Sex, city and class

Conclusion de Good Neighbors (Quatrième partie)

par Sylvie Tissot
6 novembre 2015

Ce livre étudie la manière dont un espace a été réhabilité et approprié par un groupe d’habitants bien plus aisés que ceux qui l’occupaient initialement, et ce sans réduire la gentrification aux logiques contemporaines du capitalisme ou aux pulsions répressives d’un groupe privilégié. Mais il n’a pas seulement pour objectif d’expliquer, en évitant les schémas simplistes, comment les centres-villes se métamorphosent. Partant des pratiques des habitants d’une grande agglomération des Etats-Unis, il s’agissait aussi de mettre au jour les transformations de la structure sociale elle-même, à travers l’émergence d’un groupe spécifique au sein des classes privilégiées.

Troisième partie

Une autre spécificité marque la formation de ce groupe social : non seulement celui-ci présente un mélange particulier d’exclusion et d’inclusion dans son rapport aux autres, non seulement l’espace local est fortement investi, mais le genre et la sexualité participent directement de la redéfinition de cette identité de classe. L’adhésion au principe de l’égalité entre hommes et femmes est étroitement associée, chez ces populations, à un rejet des codes de la génération précédente, mais aussi, plus récemment, à ceux, supposés, des classes populaires. Les bons voisins du South End sont prompts, en effet, à évoquer le sexisme des « autres », et notamment des hommes les plus modestes fréquentant les associations caritatives. Le contrôle de ces derniers ne repose pas explicitement sur la couleur de la peau ; des comportements considérés comme déviants comme la cigarette, l’alcool et leur attitude, souvent décrite comme insultante, par rapport aux femmes, sont pointés du doigt.

Même si elles participent de formes subtiles d’exclusion, ces logiques de distinction liées au genre ont des effets chez ceux qui les manient. Les engagements associatifs, dont on a vu qu’ils étaient à l’origine de notabilités solides, donnent à voir un effacement, certes relatif, des différences de rôle. L’accès de femmes à des postes de pouvoir s’y voit facilité, ailleurs que dans les clubs qui leur étaient traditionnellement réservés, tandis que la gestion des affaires politiques locales cesse d’être un attribut masculin et que les restaurants et les cafés ne sont plus occupés exclusivement par des hommes.

Il n’en reste pas moins que ces discours égalitaires, répandus dans les classes supérieures, ne se retraduisent qu’imparfaitement dans les pratiques [1]. La même réorganisation, mesurée et prudente, de l’hétéronormativité s’observe dans les relations à l’homosexualité. Qu’il s’agisse du sexisme ou de l’homophobie, l’exclusion est toujours exotisée, renvoyée à des autres, dont les bons voisins, ouverts et gay-friendly se distinguent soigneusement. La diversité désormais promue par une partie de l’élite ne se limite pas, en effet, aux populations définies par la race et la classe, mais englobe l’orientation sexuelle. Les migrations résidentielles n’ont pas été sans effet, là encore, dans la mesure où elles ont facilité la recomposition des normes sexuelles, à travers lesquelles se construisent aussi les clivages de classe. La plongée ethnographique au sein de la sociabilité du South End révèle un certain relâchement de l’impératif conjugal, familial et hétérosexuel. Celui-ci peut être lié au déménagement hors des banlieues traditionnelles, même si celles-ci aussi connaissent d’importantes mutations.

La présence des gays dans les quartiers centraux recompose également les sociabilité, très connectées aux engagements associatifs. Pour de nombreuses femmes hétérosexuelles, la vie de famille n’est plus une condition stricte d’intégration sociale et celle-ci se déploie sur la base d’amitiés solides avec des hommes gay. Les couches supérieures amatrices de diversité retravaillent donc, par l’intégration relative des gays (et dans une bien moindre mesure des lesbiennes), la domination hétérosexuelle. Affichant une attitude gay friendly, ces membres des classes supérieures partagent une sociabilité qui ne repose plus exclusivement sur l’hétéronormativité. Cependant, gays et non-gays se retrouvent dans des pratiques ancrées dans un même statut socioéconomique et dans des normes amoureuses mettant toujours fortement en avant le couple et la famille et effaçant dans une certaine mesure le rôle qu’ont joué les « politiques sexuelles » dans la culture et les mouvements gay.

Si les hiérarchies de genre sont loin d’être ébranlée, si l’acceptation de l’homosexualité n’empêche pas la mise à distance de la sexualité, la gay-friendliness structure désormais l’identité de ce groupe social. Loin de constituer un processus linéaire amenant inéluctablement une plus grande acceptation, cette attitude a certaines caractéristiques et des limites strictes. Au nom de la « diversité », tous les clivages ont été ébranlés, que ce soit l’homophobie de bon aloi de la bourgeoisie, le caractère central de l’institution du mariage et de la différence des sexes, ou encore l’application à inscrire strictement les frontières sociales et raciales dans l’espace. Pourtant, à chaque fois, ces ouvertures sont mesurées et exigent un contrôle serré, à la fois des populations gay, et plus encore parmi elles des plus pauvres et des Noirs. Les autres gays, pas assez riches, non blancs et moins attirés par la conjugalité et la parentalité, restent largement exclus de cette célébration de la mixité sociale.

P.-S.

Good Neighbors. Gentrifying Diversity in Boston’s South End est paru chez Verso en juin 2015.

Notes

[1] Kathleen Gerson, The unfinished Revolution. How a new Generation is Reshaping Family, Work, and Gender in America, Oxford University Press, 2010.