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Contre l’anti-homophobie sélective

Sexisme et homophobie : le traitement médiatique et ses impasses (Deuxième partie)

par Collectif Les mots sont importants, Les Blédardes
17 mai 2006

C’est à la lumière de cette histoire des " Ni putes ni soumises " [1] qu’il faut envisager la médiatisation des violences homophobes. Comme dans le cas des violences sexistes, on ne peut que se réjouir de voir sortir ces violences de l’invisibilité. Mais comme dans le cas précédent, il existe des logiques médiatiques et politiques (ou plutôt politiciennes) qu’il vaut mieux ne pas méconnaître car elles risquent de faire jouer à cette médiatisation un rôle très pervers.

Première partie

En effet, plutôt que de voir dans la médiatisation des pires violences physiques à caractère homophobe l’occasion d’engager une réflexion et une action d’ampleur sur le continuum de regards, de propos et d’attitudes discriminatoires et violentes qui aboutissent à ces formes extrêmes de brutalité, il est à craindre que la classe politique choisisse de couper ces violences de leur contexte d’ensemble homophobe, et divise à nouveau la France en deux :

- d’un côté, ou plutôt au centre, une France vertueuse, " tolérante " et " ouverte à l’autre " (le discours dominant parle rarement d’égalité  !), à laquelle appartient bien entendu toute la classe dirigeante, qu’elle soit UMP ou PS, ainsi que tous les " faiseurs d’opinion ", de TF1 à Arte ;

- de l’autre côté, à la marge, une poignée de " déséquilibrés ", d’ " extrêmistes " ou d’ " intégristes ", auxquels on peut déjà redouter que viendra s’ajouter, à la première occasion, ce bouc émissaire qui a décidément bon dos : " la jeunesse issue de l’immigration ", ainsi bien sûr que son alter ego " la communauté musulmane ".

Voleurs, violeurs, voileurs, mais aussi antisémites, sexistes, et bientôt homophobes !

Une pétition ambiguë

Cette ambiguité est déjà présente dans la récente pétition de personnalités " de culture musulmane " contre " la mysogynie, l’homophobie, l’antisémitisme et l’Islam politique ". Il n’y a évidemment rien d’infâmant, bien au contraire, dans le fait de s’opposer à l’antisémitisme, au sexisme, à l’homophobie, et plus largement à l’ordre moral que véhiculent à des degrés divers différents courants de " l’Islam politique ". Ce qui pose problème est d’une part la posture d’auto-justification adoptée par les signataires, d’autre part les non-dits de la pétition - sur la question du racisme anti-maghrébin et de l’islamophobie, mais aussi sur l’existence du sexisme, de l’homophobie et de l’antisémitisme en dehors de " l’Islam politique ".

Tout aussi problématique : les signataires condamnent à juste titre l’homophobie en affirmant que l’État n’a pas à interférer dans les choix sexuels des individus, mais lorsqu’il est question du voile, ils omettent de dire que l’État n’a pas à intervenir dans les choix religieux et vestimentaires des individus. Ils se contentent d’afficher leur division sur l’opportunité de l’interdiction du voile dans les écoles, tout en exprimant une opposition unanime " au port du voile ".

La pétition véhicule pour toutes ces raisons une signification implicite beaucoup plus problématique que son contenu explicite, aux grandes lignes duquel on souscrit aisément : ils laissent entendre qu’il existerait dans la France d’aujourd’hui un problème majeur d’antisémitisme et d’homophobie (jusqu’ici, rien de contestable), directement importé en France par " l’Islam politique " - ce qui revient à occulter la longue histoire, et le profond ancrage dans le présent, non seulement du racisme anti-maghrébins et anti-musulmans, mais aussi d’un antisémitisme, d’une homophobie ou encore d’un sexisme franco-français, au sein de la tradition catholique, mais aussi dans la tradition laïque et républicaine.

Du racisme, du sexisme et de l’homophobie dans la laïcité

Rappelons par exemple que les lobbies les plus actifs contre le PACS, le droit au mariage homosexuel et le droit à la parentalité, ont été des réseaux catholiques, mais que, côté " laïque ", les forces n’ont pas manqué non plus : nombre de psychanalystes ont participé au " rappel à l’ordre symbolique ", apportant ainsi leur caution aux mises en garde apocalyptiques contre les progrès de l’égalité de traitement entre homosexuel-le-s et hétérosexuels.

Rappelons que l’école publique, laïque et républicaine a très longtemps été une école puritaine, dans laquelle tout ce qui avait trait à la sexualité était évité, et qu’encore aujourd’hui, malgré quelques initiatives récentes, les cours d’éducation sexuelle n’accordent que très peu de place à l’homosexualité.

Rappelons aussi que certains courants d’extrême droite antisémites affichent une identité catholique, tandis que d’autres n’ont aucune référence religieuse.

Rappelons également qu’au début du vingtième siècle, parmi les plus acharnés des opposants au droit de vote des femmes, on trouvait les courants les plus " laïcards " de la gauche française, arguant que les femmes, si elles devenaient électrices, risquaient de voter en masse pour " le parti clérical ".

Rappelons enfin que ce sont les groupes nationaux-républicains et " laïcards " et les mouvances de l’extrême gauche la plus sectaire (comme Lutte ouvrière ou le Parti des Travailleurs), porteurs d’une forte identité athée et " matérialiste " , qui ont milité en faveur de la loi interdisant le voile, une loi véritablement sexiste puisqu’elle frappera quasi-exclusivement des femmes, et qu’en les excluant de l’école, elle les privera des savoirs et des diplômes qui comptent parmi les instruments les plus précieux de l’émancipation et de l’autonomie.

On pourrait multiplier les exemples qui viennent complexifier le tableau simpliste en passe d’être construit : contrairement à ce qu’affirment aujourd’hui nombre d’idéologues " républicanistes ", l’histoire et le présent montrent que la laïcité, malgré tout le bien qu’on peut penser à juste titre de certains acquis comme la séparation (malheureusement inachevée !) des Églises et de l’État, n’est pas par essence le remède miracle à tous les maux, et qu’elle n’est en particulier pas par essence l’antidote du racisme, du sexisme et de l’homophobie - de même que la référence musulmane ne pousse pas par elle même à devenir antisémite, sexiste et homophobe.

Un continuum homophobe

Il ne s’agit pas de dire que l’homophobie n’existe pas en banlieue, ni chez des musulmans. Il ne s’agit pas non plus de minimiser la gravité des agressions physiques contre les homosexuel-le-s. Il s’agit simplement de reconnaître que, si l’on se focalise sur quelques faits ou quelques populations, sans les relier à un contexte plus général qui concerne toute la société française, la médiatisation des violences physiques homophobes n’aboutira qu’à la construction d’un nouveau bouc émissaire, qui permettra d’une part de nourrir un peu plus le mépris de classe et les racismes anti-arabes et anti-musulmans, d’autre part de dispenser à bon compte la classe dirigeante, et plus largement la bourgeoisie " blanche ", de tout regard critique et de tout travail sur sa propre homophobie (comme sur son propre sexisme, son propre antisémitisme et plus largement son propre racisme).

Car enfin, comme a pu l’écrire Didier Eribon, l’injure ou le passage à l’acte homophobe ne sont que l’une des formes les plus immédiatement visibles d’un continuum de violences qui commence par exemple avec l’invisibilité de l’amour homosexuel dans les contes pour enfants ou la mention implicite " interdit aux homosexuel-le-s" qui opère sans avoir même besoin d’être inscrite à l’entrée de la salle des mariages des mairies. Du mariage à la parentalité, en passant par le Droit des conjoints étrangers, la liste serait longue des discriminations juridiques qui demeurent entre couples homosexuels et couples hétérosexuels, même après le vote du PACS.

De cette homophobie-là, qui est une homophobie institutionnelle, dont sont comptables nos dirigeants, saura-t-on en parler, ou bien choisira-t-on de ne dénoncer que quelques agressions physiques ?

Choisira-t-on de se focaliser uniquement sur le passage à l’acte, ou bien s’intéressera-t-on à ceux qui incitent à la violence homophobe, parmi lesquels nombre de députés UMP qui, lors des débats sur le PACS, tenaient dans l’enceinte du Parlement les propos les plus orduriers sur les homosexuel-le-s ("les pédés je leur pisse à la raie "), les assimilaient à des " pédophiles " ou à des " zoophiles ", les rendaient responsables de la propagation du sida, ou défilaient dans un cortège haineux où l’on pouvait lire des banderoles comme " Les pédés au bûcher " ?

En d’autres termes : l’homophobie, comme le sexisme, ce ne sont pas seulement " les autres " (" les banlieues ", " les musulmans ", " les intégristes ", " les cathos ", etc.) - de même que le racisme, ce n’est pas seulement Le Pen, les " ratonnades " et les violences physiques anti-juives ou anti-arabes : c’est aussi une infinité de regards, de propos, d’attitudes, de refus d’embauche, de promotions professionnelles indéfiniment ajournées, de titres de séjour refusés, de sanctions pénales disproportionnées, etc .

Conclusion

Comme l’a récemment écrit Christine Delphy, il existe en France un sexisme profond et structurel , qui traverse toutes les milieux sociaux, de même qu’il existe une homophobie profonde et structurelle, de même qu’il existe des racismes anti-juifs, anti-arabes, anti-noirs, anti-roms, profonds et structurels. Ce n’est donc pas en se focalisant sur quelques cas " extrêmes ", et encore moins en construisant des boucs émissaires (" l’intégriste ", " le mâle arabo-musulman ", mais aussi le " beauf lepéniste ", abusivement assimilé à la classe ouvrière " blanche "), qu’on affrontera efficacement ces formes de stigmatisation, d’exclusion ou de domination.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons décidé de lancer le manifeste intitulé " Homophobie, judéophobie, islamophobie, mêmes combats, pour l’égalité de traitement, contre la concurrence des victimes et pour la convergence des luttes minoritaires " [2] : contre la logique du bouc émissaire, les récupérations politiques, les blocages idéologiques et les replis sur soi, nous prenons le parti de miser sur l’expérience vécue, les rencontres et les luttes communes.

P.-S.

Ce texte a été publié pour la première fois en mai 2004.

Notes

[2] Lire ce manifeste sur le site LMSI