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Shadows ou les nuances de l’humiliation quotidienne

À propos d’un film de John Cassavetes

par Nellie Dupont
11 juillet 2012

Le texte qui suit propose quelques réflexions sur un beau film : Shadows de John Cassavetes, qui ressort cette semaine dans les salles de cinéma.

J’ai vu ce film il y a environ cinq ans et pourtant je ne m’en rappelais pas du tout, ni de l’histoire, ni du propos, ni des lieux, ni des personnages. Alors on m’a dit que si je ne me rappelais pas qu’il s’agissait de deux frères et une sœur aux teintes nuancées alors il était impossible que je l’eusse vu (c’est comme ça qu’on dit ?). Et bien en le revoyant « it started to ring a bell  ».

Alors, est-ce que parce que vraiment j’ai un problème de mémoire ou à cause du côté apparemment dilettante, anecdotique de ce qui est présenté par le réalisateur lui-même comme une « improvisation dramatique » ? En fait, je crois que c’est la première raison qui est la plus forte parce qu’il y a bien une trame narrative et que cette trame est très travaillée. Il y a une histoire qui sert un propos qui est surtout un sketch mais qui vaut comme essai subtil sur un problème particulier. L’improvisation dramatique étant alors peut-être au film ce que la nouvelle est au roman ou l’essai à la thèse. Mais son étiquette et son aspect particulier ne le dévalorisent en rien (me semble-t-il), bien au contraire ils lui donnent même plus de poids.

D’abord (je trouve) le fait que les acteurs conservent leur véritable prénom intéressant, en tout cas cela rend incontestablement la frontière entre le filmé et le vécu un peu plus ténu et c’était sans doute le but. Par ailleurs, il faut (je pense) garder à l’esprit d’abord que cette « improvisation » a été faite en 1958, c’est-à-dire avant que le Mouvement pour les Droits Civiques soit à son apogée. Ensuite (et il faut relier ça aux prénoms) qu’on est dans un milieu à part qui est celui que Cassavetes connaît le mieux puisqu’il s’agit du sien : le milieu artistique New Yorkais un peu bohème et en marge (Cassavetes produisait toujours ses films lui-même avec ses amis sans presque les payer. C’est en partie pourquoi son ami Peter Falk est devenu Colombo... parce qu’il fallait en vivre – et d’ailleurs c’était peut-être pour lui le même problème que rencontre Hugh dans le film : trouver un compromis entre vivre pour son art et chanter pour vivre).

À mon avis on doit voir Leïla, Ben(nie) et Hugh comme trois moments d’un même parcours, ou trois positions subjectives à la fois différentes et liées par rapport à un même problème et non pas comme trois individus avec des problèmes différents en fonction de leurs nuances différentes, ou s’ils sont trois individus différents alors ils sont les ombres des uns des autres. Ils partagent tous une certaine naïveté. Même s’ils s’opposent les uns les autres, ne se ressemblent pas, n’arrivent pas toujours à se parler, refusent de se parler, se maltraitent même un peu, ils sont toujours fondamentalement ensemble et ont besoin les uns des autres. D’ailleurs, l’amour fraternel qui participe à la beauté du film est peut-être ce qui met le plus en évidence négative le mépris et la superficialité des autres personnages.

Leïla, qui est vraiment le personnage fondamental et dont l’expérience cristallise celle des autres, pense pouvoir se contenter d’être naïve pour vivre sans être blessée par la vie (c’est visiblement la thèse qu’elle défend dans son livre et que son « mentor » David, trouve ridicule). Elle croit être à l’abri de toutes les menaces dont on la prévient et se fait prendre parce qu’elle ne veut pas voir. Par exemple : quand son frère lui recommande de prendre un taxi car elle risque en tant que jeune femme seule dans les rues de NY, d’être suivie, agressée par les hommes ; elle ne l’écoute pas et c’est justement ce qui lui arrive. Ce qu’elle ne veut pas voir c’est justement le regard de l’autre (et pour elle le problème de son sexe se surajoute au problème de la couleur et c’est pour ça et comme ça qu’elle est blessée dans cette histoire), qu’elle doit encore comprendre comme faisant partie d’elle-même. Et c’est ce que son partenaire de danse lui fait comprendre plus ou moins tendrement quand il la regarde dans les yeux :

« I don’t know who the hell you think you are but I saw the way that guy looked at me, and I can tell you that’s also the way he looked at you ».

Et elle pose son visage défait contre son épaule.

Je suppose qu’à ce moment elle comprend que la reconnaissance qu’elle cherchait dans un monde d’intellectuels blancs (auquel le danseur n’appartient très évidemment pas, ce elle s’efforce d’ailleurs de lui faire comprendre dès qu’on le lui présente), elle ne l’avait pas. Car son « amant-agresseur » peut être vu comme une ombre maléfique de son mentor (celui-ci prétendant ne pas s’être rendu compte du véritable caractère de son ami alors qu’il est censé être l’homme le plus intelligent que Leïla ait jamais rencontré). Mais elle l’a d’une autre manière grâce à celui qui lui ressemble (son cavalier), puisqu’il lui fait une remarque certes un peu machiste « just act as the pretty girl you are » – qui pourrait être un « sois belle et tais toi » mais qui est aussi une forme de reconnaissance puisqu’il l’apprécie pour sa beauté avec toutes ses nuances. Donc, celui à qui elle a voulu faire du mal, pour se venger de l’autre en tant que femme blessée, en le faisant languir alors qu’elle jouait à se faire belle pendant des heures – et alors qu’elle avait couché sans broncher avec l’autre – est finalement celui qui la traite le mieux parce qu’il a ce qu’il faut pour la comprendre : sa couleur et donc peut-être l’expérience d’être vu comme ‘de couleur’.

Si Leïla est celle qui ne veut pas voir, Ben est celui qui ne veut pas entendre et son frère le sait quand il dit « oh, nothing you want to hear about... only problems about race » à propos de la malheureuse expérience – à peine – amoureuse de Leïla. Mais il est plus sournois et même agressif. D’abord il se sert de son frère en lui taxant 20 dollars pour payer une dette sans montrer aucun égard pour le problème (racial et professionnel) que rencontre Hugh. Il n’aime pas les amis trop noirs de Hugh, il ne veut pas écouter celle qui lui dit qu’il devrait peut-être la laisser le toucher pour entrer dans l’ambiance lors d’une fête entre amis (noirs) chez eux. Elle aussi, il la fait taire. Il est le noir poursuivi par sa blancheur comme la petite Mary « who had a little white lamb and wherever Mary went the little white lamb was sure to follow » de la fameuse comptine qu’il chante. Bref, Ben a vraiment les fesses entre deux chaises.

Et pourtant, Ben traîne avec des jeunes certes un peu désaxés « rebels without a cause », mais qui ne se prennent pas au sérieux et qui restent lucides. Par exemple dans la scène du bar, le molosse sait qu’il drague et sait que les femmes savent qu’il drague. Alors quand l’une lui pose la question très rhétorique « What would you say about coming up to my place ?  » il lui fait comprendre qu’elle aurait pu ne pas la poser. Ils savent qu’ils vivent une vie frivole mais n’ont pas l’arrogance des professeurs (qu’ils devaient sans doute s’amuser à agacer) « who tried to teach them what they had failed to do or become ». Et la scène au Metropolitan (que je ne trouve pas super bien réussie) s’oppose en partie à celle de la fête où Leila rencontre l’amant irrespectueux et intolérant. Sans être pédants et même au contraire en reprochant à l’autre à tour de rôle de ne rien savoir à rien, ils finissent par s’arrêter sur l’objet qui les touche, comme elle est censée d’ailleurs toucher : cette statue aux formes généreuses : ils l’apprécient réellement en « connaisseurs » qu’ils sont de « pretty chicks » pour ce qu’elle est : une statue qui s’adresse au désir « masculin ».

Pourtant c’est lui, Ben, qui dans la scène des excuses de l’amant idiot blanc (annoncée par David lorsqu’il discute la pertinence de la thèse de Leïla (« one day, the guy hurts her and all he can says is "I’m sorry" ») est celui qui feint d’écouter et par là souligne précisément toute la bêtise de celui qui a fait du mal et qui ne sait que dire « I’m sorry ». C’est Ben qui est censé transmettre le message à Leïla alors qu’il est tout aussi concerné, du fait de sa couleur (qui est le fond du problème même si personne ne le dit tout à fait explicitement) mais lui n’a pas droit aux excuses et pourtant il s’engage à transmettre ce message à présent très visiblement vide de sens.

Quant à Hugh, c’est l’homme réconcilié avec lui-même sans l’être nécessairement avec les autres ni avec sa situation. Il n’est pas complètement lucide mais il est touchant parce qu’il fait des choix pour être bien, aussi bien qu’il peut l’être avec ce(ux) qui l’aime et qu’il aime : sa musique, son frère, sa sœur et ses amis. Il est celui qui discute et qui voit ce qui se passe tout en restant un peu naïf quand même. Son problème à lui c’est qu’il n’est pas reconnu comme l’artiste qu’il veut être mais qui ne serait à New York ou ailleurs que reconnu comme chanteur noir à la « voix de velours » comme dit sa sœur elle-même, c’est-à-dire comme ayant une certaine « fonction esthétique » pour public blanc, potentiellement aussi ridicule que deux mauvais comiques. Mais il y croit et il vit non seulement de cachets minables pour des interventions humiliantes mais surtout de blagues avec son ami-agent, d’affection pour son frère et sa sœur, de fêtes avec ses amis noirs où il y a bien plus de chaleur que dans la fête un peu pathétique des blancs où les danseuses exotiques blondes en congé maternité ne comprennent pas qu’on ne leur parle que pour éventuellement les emmener... ailleurs, pendant que d’autres glosent à vide sur Sartre et l’existentialisme.

D’ailleurs, la définition qui est donnée de l’existentialisme de manière mondaine à ce moment pourrait passer pour anodine, si le film ne tendait pas, en fait, à la reformuler : car en effet, ce n’est pas la conscience de « potentiellement ne pas être » qui travaille Hugh, sa fratrie et ses amis, mais la conscience de « effectivement ne pas être blancs ». Et pourtant Hugh semble avoir dépassé ce problème-là. Son agent sait que leurs difficultés sont liées au problème du racisme et voudrait aller ailleurs mais Hugh répond (avec sagesse) que le problème est partout et qu’on en peut pas le fuir, mais que la solution est de croire en soi et de croire en l’autre (ami).

Il est donc celui qui « enacts » le mieux la thèse de Leïla avec son fond de naïveté mais avec une variante qui serait :

« if you believe in yourself, you don’t get hurt ».

Leïla n’était pas elle-même parce qu’elle ne croyait pas en elle – d’ailleurs elle avouait tous ses doutes sur la manière dont elle est aussi – comme Bennie plus tard – menait sa vie, en passant à côté des choses, parce qu’elle avait besoin de son mentor pour la cautionner et lui donner une légitimité et peut-être une valeur qu’elle avait peur de voir être ternie par la seule présence de son frère et de ses amis à la fameuse fête. D’ailleurs si Ben la taquinait à ce moment là, c’est qu’il savait que ce qui la gênait c’est aussi sa couleur et pas seulement son manque de sérieux. Et c’est ça qui est à la fois triste et fort dans cette histoire, c’est que toutes les querelles et toute l’affection que l’on voit entre eux sont le symptôme de ce qui les travaille ou de ce que toutes les petites humiliations de la vie quotidienne les oblige à subjectiver.

À la fin Ben dit qu’il est fatigué de vire la vie qu’il mène avec ses deux copains et leur demande à quoi tout cela sert. Peut-être parce qu’il veut arrêter d’être poursuivi par l’agneau blanc (ses deux copains, qui où qu’il aille sont sûrs de le suivre...). Peut-être parce que ce qui est arrivé à Leïla lui est aussi arrivé, qu’il l’a entendu et qu’il est celui qui a finalement le mieux géré la situation en renvoyant l’autre sans violence (contrairement à ce que pouvait faire Hugh) à sa propre bêtise, à son nouveau problème (parce qu’il est quand même visiblement affecté).

L’histoire de Leïla aurait pu tous les séparer, les mettre dos-à-dos (Leïla aurait pu rester avec ce type qui ne l’aime pas, et Ben menacer de partir parce qu’il n’en peut plus), mais Hugh avec son petit fond paternaliste mais surtout très affectueux les rassure, les protège et les garde auprès de lui, il les rassemble après la tempête un peu comme le molosse ramasse ses copains après la bastonnade.

Ce film n’est pas une dénonciation du racisme, il ne s’agit pas tant de montrer combien est ridicule l’amant irrespectueux et intolérant de Leïla, mais de montrer comment cette famille vit avec un problème qui lui est devenu quotidien au point de faire partie d’eux-mêmes.