Accueil du site > Cinéma > « She lived and she died »

« She lived and she died »

De passer outre dans L’Arnaqueur (Dixième partie)

par Faysal Riad, Pierre Tevanian
6 octobre 2011

Au final, qui gagne, qui perd ? L’Arnaqueur met en scène la confrontation de deux philosophies : ce qui advient des personnages dans l’interaction narrative correspond à ce qui peut advenir philosophiquement de la confrontation des forces qu’incarnent Sarah, Eddie et Bert Gordon. Or, nous l’avons vu : ces philosophies n’ont pas la même logique, elles ne se situent pas sur le même plan. La victoire des uns peut, sur un autre plan, être interprétée comme une défaite, et inversement.

Partie précédente : « Fats et Fast »

Les forts sur un plan sont des faibles sur un autre plan, tout comme les losers, dans l’ordre social, peuvent aussi être considérés comme des winners – moyennant quoi les codes du tragique et du pathétique sont chamboulés, ou en tout cas, sérieusement compliqués.

Sarah se suicide, Eddie finit seul et abandonne le billard – tandis que Bert Gordon continuera sûrement à régner dans son petit monde, et à jouir de ce dont il aime jouir : l’argent, la gloire, les belles bagnoles, le sexe et « le plaisir aristocratique d’écraser les autres ». Si l’on se réfère à la logique des dominants, donc, la fin de L’Arnaqueur est triste, voire tragique – d’autant plus qu’un personnage positif meurt et qu’un autre renonce à sa passion. Et le monologue final d’Eddie est d’autant plus pathétique que plusieurs plans de coupe nous montrent Fats, bouleversé, en train de l’écouter, avant de donner à son alter ego ce conseil presque amoureux – inspiré en tout cas par un souci de l’autre, une affection, une envie de le sauver quand il met sa vie en danger :

« Paye-le, Eddie. »

(« Pay him, Eddie »)

La formule peut bien sûr être lue comme l’exact symétrique du « Don’t beg him » de Sarah (« Ne le supplie pas », « ne mendie pas auprès de lui », « ne rampe pas devant un tel individu »), mais précisément, si Fats conseille la soumission là où Sarah appelait à l’insoumission, les deux suppliques ont en commun de s’enraciner dans un profond amour d’Eddie. L’un comme l’autre n’ont en tête que le bien d’Eddie – la seule différence consistant dans l’idée que chacun-e se fait de ce bien : Sarah se soucie – pour son compagnon comme pour elle-même – de dignité, tandis que Fats, qui s’est résigné depuis longtemps au règne de Bert Gordon, ne se soucie plus – pour Eddie comme pour lui-même – que de survie.

En entendant ces mots, et plus encore en voyant les plans de coupe sur le visage de Fats, nous ne pouvons nous empêcher d’imaginer que ce dernier, se projetant sur son jeune semblable, est en train de se remémorer sa propre jeunesse, ce temps désormais révolu où il fut, lui aussi, un jeune arnaqueur dionysiaque et où, lui aussi, il sacrifia sa propre « Sarah » à l’appétit diabolique de Bert Gordon.

Mais si l’on adopte le point de vue nietzschéen qui s’impose maintenant à nous pour bien comprendre ce film, le renoncement final d’Eddie change de signification : par le mépris souverain qu’il oppose aux menaces de Bert Gordon (« on te cassera les bras ») comme à ses offres inédites (« les trois quarts pour toi, un quart pour moi », soit un complet renversement de ce qui jusque là demeurait une règle indiscutable), par la fidélité absolue à la mémoire de celle qui lui a permis de se grandir, par cette manière d’esquiver Bert Gordon pour ne plus s’adresser qu’à son semblable, son « frère de jeu » (« Fats, tu es un grand joueur de billard »), par cette manière enfin de tirer sa révérence et de quitter un petit monde pervers dominé par un escroc sournois, ce renoncement ressemble davantage à une victoire héroïque qu’à une défaite cinglante.

Cette sortie du « champ gordonien », nous l’avons déjà dit, n’est pas sans rappeler la leçon de Zarathoustra – surtout si l’on garde à l’esprit la disparition de Sarah :

« Où tu ne peux plus rien aimer, ni améliorer, de là il convient de passer outre ». [1]

Ariane et Dionysos

Tout n’est pourtant pas glorieux, et l’on ne peut nier l’amertume de cette victoire finale dans la mesure où elle a nécessité le sacrifice de l’être aimé. Mais Sarah n’est pas, dans ce film, un simple objet d’amour : elle est aussi, au sens le plus fort, un sujet, engagé dans une quête qui lui est propre – et de ce point de vue, la tristesse se double d’admiration.

On se souvient en effet que, lors de la partie de billard français à Louisville, quand Eddie s’humilie devant Bert Gordon, Sarah tente de le détourner de son coach « pervers, sournois, infirme ». Eddie refusant de l’écouter, Sarah décide dans un premier temps de simplement « renoncer » – de « passer outre », pour reprendre les mots de Zarathoustra – et de faire ses bagages pour quitter l’homme qu’elle aime et qui est alors cassé, détruit, mais surtout fermé à toute possibilité d’être convaincu et… amélioré. Et c’est seulement dans un second temps, lorsque Bert Gordon pousse jusqu’au bout son entreprise destructrice, que Sarah entrevoit une possibilité héroïque et sacrificielle, jusque-là insoupçonnée, de dénouer une intrigue « trop injuste » débouchant toujours sur la victoire des mêmes.

Désormais averti de la lucidité de Sarah, et du danger qu’elle représente par conséquent pour lui, le coach ne saurait se contenter d’une simple mise à l’écart : il s’agit désormais de la détruire. C’est dans ce but qu’il raconte à Sarah que c’est Eddie lui-même qui souhaite son départ, et qu’il lui tend, comme à une prostituée, une liasse de billets – en prétendant, là encore, que « c’est ce que Eddie veut ». Sarah, une fois encore, déchiffre parfaitement le message :

« Vous lui avez pris son argent, vous allez lui prendre aussi sa fierté ? ».

C’est alors que Bert Gordon, qui n’a cessé depuis leur rencontre de multiplier les sous-entendus sexuels [2], se saisit de son corps, la relève du lit, l’embrasse de force et retourne dans sa chambre.

Sarah devine parfaitement que Gordon ment au sujet des billets, mais elle comprend alors que si rien n’est fait pour retourner la situation, Eddie ne sera pas seulement exploité par son coach, mais détruit, comme elle-même est en train de l’être.

Lorsqu’elle avait rencontré Eddie, Sarah était déjà lasse, désespérée et écoeurée. Eddie l’avait momentanément touchée, rassurée sur le genre humain en général – et sur la gente masculine en particulier [3] – mais la déchéance de son amant n’a fait que confirmer ce qu’elle savait déjà et qui la détruisait à petit feu : le monde est dominé par des « pervers, sournois, infirmes ». Sans doute déjà tentée par le suicide, achevée certainement par ce qu’elle vient de vivre, qu’adviendra-t-il si rien n’est fait pour stopper l’éternelle victoire des faibles ? C’est Eddie qui sera détruit à son tour – et Bert Gordon aura gagné assez d’argent tout en rassasiant son « désir aristocratique de le voir s’écrouler » [4].

Mais il existe, là encore, un autre plan, sur lequel ce dénouement peut être envisagé tout autrement. Un plan sur lequel, d’ailleurs, Sarah, en tant que force, continuera de vivre après sa mort. Symboliquement, Eddie est déjà mort dans la mesure où il a tué en lui tout ce qui le faisait vivre (l’amour du beau jeu, et l’amour pour Sarah, qui elle-même aimait son amour du beau jeu) pour se plier à la logique mortifère d’un coach malade, « mort à l’intérieur » (dead inside) – et dans un tel monde, Sarah n’a plus envie de vivre. En se donnant à Bert Gordon avant de se suicider, Sarah retourne les pulsions du dominant contre lui-même, révélant ainsi d’outre tombe et de manière éclatante la vérité qu’Eddie ne voulait pas voir : sous ses dehors de coach bienveillant et paternel, Bert Gordon ne fait qu’exploiter, jouir et détruire.

La mise en scène de Sarah permet, un peu comme les jeux d’Ariane et Dionysos [5], de faire voir à Eddie ce qu’il n’avait pas su entendre lorsqu’elle n’avait fait que le verbaliser : Bert Gordon est « pervers, sournois, infirme ». Inscrits au rouge à lèvres sur un miroir, dans la salle de bains où gît le cadavre de Sarah, ces mots essentiels sont désormais irréfutables.

Nos Christ à nous

Métamorphosée en force, Sarah ne cesse pas de vivre après son suicide. Au contraire, c’est sa mort elle-même, et surtout sa mise en scène, qui a « ouvert les yeux » d’Eddie et l’ont même métamorphosé : il n’est plus ce fort-fragile, cet être doué mais naïf, vulnérable et perméable au bluff performatif d’un Bert Gordon. Dans la scène finale, Eddie semble au contraire porté par des forces surhumaines : non seulement il terrasse Fats, mais il ose ensuite ignorer aussi bien les avances que les menaces de Bert Gordon. D’une certaine manière, l’âme de Sarah vit en lui, et lui confère un savoir qui lui avait cruellement manqué avant la mort de la jeune femme – et sans même qu’il s’en rende compte, sa longue tirade ne fait que reprendre, presque au mot près, le long discours que Sarah avait tenu à Louisville, et qu’il avait alors superbement ignoré :

« Tu ne sais pas ce que c’est que gagner. Tu es un loser. Parce que tu es mort à l’intérieur, tu n’arrives à vivre qu’en tuant les autres. »

(Là où Sarah parlait d’Eddie comme du véritable « winner », et de Bert Gordon comme d’un « sournois, infirme, pervers », animé par « le plaisir aristocratique de voir les autres s’effondrer »...)

Si Sarah triomphe « en Eddie », c’est qu’il y a un vaincu : Bert Gordon. Contredit (« Tu te crois encore mon manager ? »), contrarié (un marché juteux lui échappe), ignoré (Eddie ne répond même plus à sa dernière mise en garde), il finit seul, pathétique, au milieu de l’écran, comme un roi sans amis et sans divertissement, lorsqu’après le départ d’Eddie, Fats quitte à son tour la salle, suivi par tous les autres clients de Chez Ames. La symétrie, là encore, est parfaite : tandis que Sarah, morte d’un point de vue extérieur, est vivante à l’intérieur d’Eddie, Bert Gordon, en apparence vivant, est qualifié – dans cette tirade finale d’Eddie Felson – de « mort à l’intérieur ».

Et au-delà, c’est en fait en nous tous et toutes, spectatrices et spectateurs, que Sarah survit. Si L’Arnaqueur est un si beau film, c’est aussi pour cela : en nous montrant dans sa terrifiante nudité le triomphe de Bert Gordon, en nous dévoilant sa misérable mécanique, Rossen déconstruit et désacralise ce qui se donne à vivre, d’ordinaire sous la modalité de l’évidence, de la fascination et du « charisme ». L’Arnaqueur est en somme, sous forme cinématographique et dans le champ de la micro-politique des groupes, un sublime équivalent du Prince de Machiavel ou des grands textes de Pierre Bourdieu sur la domination symbolique. Pour le dire plus simplement, Bert Gordon triomphe dans le film pour que tous les autres Bert Gordon, qu’ils se nomment coach ou conjoint-e, DRH, camarade ou Madame Verdurin, ne puissent plus jamais triompher. Sarah se suicide dans le film, et Eddie suicide son amour du billard, pour que dans la vraie vie toutes les Sarah et tous les Fast Eddie n’aient pas à le faire. Eddie et Sarah sont, en cela, nos Christ à nous.

Notes

[1] Friedrich Nietzsche, « De passer outre », Ainsi parlait Zarathoustra, Folio essais, 1985

[2] D’abord par des regards appuyés en direction de la jeune femme, ensuite par des propos plus qu’ambigus (« Je vous le revaudrais ! - Et comment ça ? - C’est à vous de me le dire ! »), enfin par des propositions salaces sussurées à son oreille au beau milieu d’une party.

[3] Une hypothèse, à ce propos, mérite d’être évoquée : même si rien n’est dit explicitement à ce sujet, il est tout à fait vraisemblable que Sarah n’ait pas été « simplement » abandonnée par son père, mais abusée sexuellement. Cela expliquerait :

- la radicalité de sa propre déchéance (ses stigmates physiques, son alcoolisme) ;

- son hypersensibilité et son hyper-acuité face au fond « pervers, sournois, infirme » des hommes murs et respectables qui se posent comme des figures paternelles (car c’est bien cela que, tout au long du film, prétend incarner Bert Gordon) ;

- le « substitut » humoristique qu’elle invente, dans un premier temps, pour « fictionner » l’origine mystérieuse de l’argent qu’elle reçoit par mandats mensuels (son père est remplacé, dans sa « fable », par un « riche ex-amant »).

[4] Ce sont les termes de Sarah elle-même.

[5] Ariane, soeur de Phèdre, fille de Minos et de Pasiphae, appartient à une famille maudite par Aphrodite : la malédiction familiale et le malheur en amour sont aussi des particularités de Sarah. En outre, et c’est l’élément le plus célèbre du mythe, Ariane est connue pour être une femme astucieuse et intelligente, prête à venir en aide à la personne qu’elle aime (notamment lors de son aventure avec Thésée, qui de la même manière que le fera Eddie à une étape de l’histoire, l’abandonne – certaines versions du mythe parlent même de tentative de suicide). Elle connaît le secret du labyrinthe – comme Sarah a percé le secret hideux du cerveau labyrinthique de Bert Gordon), ainsi que le moyen de ne pas s’y perdre, ce qui lui permet de venir en aide à la fois aux victimes du Minotaure et au héros capable de s’y opposer. Son astuce salvatrice consiste à pouvoir pénétrer un espace symbolisant la mise à l’écart absolue, le refoulement radical, afin d’accéder à une certaine vérité – et c’est d’une certaine manière ce que fait Sarah en transmettant sa vérité « d’outre tombe », « de l’autre côté du miroir ». Aussi, la mise en lumière que permet son acte n’est-elle pas sans rappeler celle du soleil – ancêtre d’Ariane – révélant à Héphaistos la vérité sur Aphrodite.