Accueil du site > Cinéma > Celine & Julie Studies > Subversive fantasy 2

Subversive fantasy 2

Résumé d’un film non résumable

par Julia Lesage
27 février 2018

Le Département itinérant de Celine & Julie Studies est heureux de vous proposer la traduction française d’un long article paru en 1981 dans la revue états-unienne Jump Cut (« faux raccord »), publiée sur papier de 1974 à 2001 [1] et consacrée au cinéma, aux arts visuels et aux médias « dans une perspective de gauche non-sectaire, féministe et anti-impérialiste ». Julia Lesage, co-fondatrice de la revue et enseignante à l’Université de l’Oregon, y propose sa lecture féministe d’un film singulier, dont vient enfin de sortir – en DVD Blu-ray – la version restaurée : Céline et Julie vont en bateau [2].

Première partie

Comme tout film réellement moderne, Céline et Julie nous incite constamment à « recadrer » notre point de vue sur ce qui est en train de se passer [3]. Raconter simplement les événements de manière chronologique ne restituerait pas bien l’expérience du visionnage, je vais donc essayer plutôt de donner une idée du mouvement, de l’ambiance et de l’esprit du film. La richesse de Céline et Julie provient en partie de ses emprunts visuels et verbaux à d’autres films, notamment des films hollywoodiens des années 1940 et 1950, ou encore à la culture française, avec des éléments romantiques et romanesques : grand amour, aventure, rebondissements miraculeux ou inquiétants, quêtes désespérées...

Le film entrelace deux histoires : l’histoire de Céline et Julie, et « l’histoire dans l’histoire » (celle qui se déroule dans l’« l’autre maison »). La première commence par une course-poursuite en forme de parade amoureuse : Julie s’assoit dans un parc pour y lire un traité de magie, puis elle se lance à la poursuite d’une femme qui est passée à côté d’elle en laissant tomber son écharpe. La filature prend la forme d’une chasse érotique à travers les rues de Paris, et Céline l’interrompt provisoirement en s’arrêtant dans un petit hôtel pour y prendre une chambre. Le lendemain matin, Julie se présente à l’hôtel pour rendre l’écharpe à Céline, et elle commence à l’aguicher. Puis Céline prend le relais : elle passe à la bibliothèque où Julie travaille, avant de finir sur le palier de Julie, terrée, les genoux en sang, comme une enfant abandonnée.

À partir de ce moment, le film alterne des séquences nous montrant la vie des deux femmes dans l’appartement de Julie, et d’autres qui ont lieu dans une « mauvaise maison » où s’affrontent d’autres personnages, et enfin des séquences dans le cabaret où travaille Céline et dans la bibliothèque où travaille Julie. Dans l’appartement, Céline raconte à Julie des histoires invraisemblables sur sa vie passée – et notamment sur ses déboires professionnels comme infirmière dans « une grande maison » : alors qu’elle soignait une petite fille malade, elle a découvert un crime impliquant un homme et deux femmes. Le lendemain, Julie « devine » l’adresse de cette maison et elle s’y rend. Après une ellipse, nous la voyons littéralement « éjectée » de la grande maison dans un état second. Elle prend alors un taxi pour rejoindre Céline à Montmartre, dans le cabaret où celle-ci exerce comme magicienne. Pendant le trajet en taxi, Julie découvre un bonbon fluorescent dans sa bouche.

Céline de son côté veut en savoir plus sur Julie. Elle fouille dans ses affaires, et trouve dans une malle une photo de la mystérieuse grande maison. Gilou, un prétendant d’enfance de Julie, téléphone, Céline lui répond en se faisant passer pour Julie puis, dans une séquence comique parodiant les comédies romantiques et les musicals, elle le retrouve dans un parc, déguisée en Julie, et le ridiculise avant de l’envoyer balader. Plus tard, alors qu’elle boit des verres avec ses collègues du cabaret, Céline se vante de s’être liée avec une « riche américaine » qui a décidé d’être son « Pygmalion ». Face aux insinuations d’une collègue, elle se défend de s’être liée à « une gouiniasse ».

Les deux femmes vont ensuite retourner plusieurs fois, à tour de rôle, dans la grande maison. Une nuit, dans leur appartement, Julie décide de sucer à nouveau les restes du bonbon fluorescent, ce qui provoque en elle des visions : elle voit défiler des fragments d’une histoire inquiétante qui se déroule dans la « grande maison ». Enfin, elle découvre l’empreinte d’une main ensanglantée sur son épaule. Les deux amies se rendent à l’évidence : leurs images mentales renvoient à du réel.

Le lendemain, Céline se rend à la maison et s’en trouve à son tour éjectée, elle aussi avec un bonbon dans la bouche. Julie de son côté se rend dans une petite maison voisine, où elle retrouve sa vieille nourrice Poupie, avec qui elle évoque son enfance, « la petite fille d’à côté », et sa mystérieuse disparition. De retour chez Julie, Céline suce à son tour le bonbon, et revit des fragments de l’intrigue criminelle de la grande maison. Elle y retourne le lendemain, pendant que Julie reçoit un appel de l’impresario de Céline. Celui-ci convoque la magicienne pour une audition en vue d’un contrat juteux avec des producteurs libanais. Julie se rend à l’audition déguisée en Céline et sabote l’audition en traitant l’impresario et les producteurs de « maquereaux cosmiques ». De son côté, Céline est à nouveau éjectée de la grande maison, cette fois avec deux bonbons dans la bouche.

Cette nuit-là dans l’appartement, les deux amies ré-utilisent les bonbons pour « se faire un trip » ensemble. Filmées en plan large, assises sur une malle, elles fixent la caméra comme si elles étaient les spectatrices d’un film. Au cours de leurs différents trips, chacune à tour de rôle endosse le rôle de Miss Angèle, l’infirmière d’une petite fille malade.

Pour combler les « trous » qui demeurent dans leurs visions, les deux héroïnes décident d’aller cambrioler la bibliothèque où travaille Julie, et d’y dérober des traités de magie. Elles s’y rendent en patins à roulettes pendant la nuit, moulées dans des justaucorps noirs, comme la justicière Musidora, héroïne de la célèbre série de films muets de Louis Feuillade. À l’aide des livres de magie, elle concoctent un breuvage au persil qui leur permet de prolonger leurs trips et leurs visions, et de découvrir de nouveaux pans de l’intrigue. Mais chaque « vision » ne révèle toujours que des fragments. De vision en vision, les mêmes plans se répètent, parfois avec une légère variation dans la composition, le jeu ou le rythme. En tant que spectatrices ou spectateurs, rassembler ces fragments, repérer les variations formelles, puis élucider les nouveaux indices, occupe une grande part de notre esprit.

L’histoire qui se dévoile peu à peu est la suivante : dans un manoir isolé de style victorien, filmé à la manière des mélodrames de la RKO des années 1940-1950, un jeune veuf, Olivier (Barbet Schroeder [4]), père d’une petite fille malade nommée Madlyn, est courtisé à la fois par la soeur de sa femme défunte, la blonde Camille (Bulle Ogier), et par la gouvernante de la petite Madlyn, la brune Sophie (Marie-France Pisier). On découvre qu’en cachette Sophie injecte du poison dans des bonbons qu’elle offre à la petite fille.

On apprend plus tard qu’Olivier avait promis à sa femme mourante de ne pas se remarier mais de se consacrer à Madlyn : les deux prétendantes ont donc intérêt à la disparition de la petite fille. On voit Olivier se laisser courtiser par les deux rivales tout en essayant de séduire l’infirmière, Miss Angèle. Camille finit par revêtir la robe de sa sœur défunte pour séduire Olivier, mais elle ne réussit qu’à traumatiser Madlyn. En entendant le cri de frayeur de la petite, Camille se coupe la main avec un verre. On retrouve peu après, à côté de traces de sang, la petite fille étouffée avec un oreiller, mais on en sait pas par qui.

Les séquences de la « maison maudite » obéissent à une structure formelle particulère. La caméra reste fixe, avec un objectif grand angle, qui rappelle le style de William Wyler dans The little foxes ou Jezebelle [5]. Les héroïnes sont très habillées, dans des robes de soirée, Camille la blonde en rouge et Sophie la brune en bleu, comme des versions haute couture des tenues plus décontractées de Céline (la brune, plusieurs fois en bleu) et Julie (la rousse, plusieurs fois en rouge). Tous les protagonistes de cette intrigue, à l’exception de Madlyn à la toute fin, ont des postures figées et un langage corporel sans fluidité – et en nous remontrant plusieurs fois les mêmes clichés verbaux ou gestuels, Rivette souligne l’aspect étouffant de cet univers.

Le film entrelace les deux lignes narratives et les deux styles cinématographiques (« l’aventure intérieure » de la grande maison et « l’aventure extérieure » de Céline et Julie) jusqu’à les mélanger lorsque Céline et Julie retournent une dernière fois dans la maison (pour « sauver la petite », une fois qu’elles en ont « vu assez » pour soupçonner une tentative d’assassinat). Toute la mise en scène passe alors du mélodrame à la farce. Les deux comparses foncent droit au but, déterminées, armées seulement d’une ritournelle enfantine (« un, deux, trois, oeil de lynx et tête de bois ! ») et d’une bague en forme d’oeil de dinosaure. Le méchant et les méchantes errent désormais sans vie à travers la maison, le teint grisâtre et verdâtre, en répétant les mêmes répliques, sans même remarquer la présence des deux intruses. Céline et Julie découvrent ainsi qu’elles peuvent se déplacer et agir en toute impunité et, libérées de toutes leurs appréhensions, elles transforment l’interminable mélodrame en un show burlesque à la Mack Sennett.

Elles retrouvent la petite fille, qui leur montre comment s’échapper de la maison. Puis Madlyn, Céline et Julie se retrouvent, comme par magie, dans l’appartement de Julie. Le lendemain, elles partent toutes les trois faire un tour de bateau dans un parc. Elles croisent alors, sur une autre barque, Olivier, Camille et Sophie, figés comme des cadavres. Une dernière séquence enfin répète la toute première, mais avec des rôles inversés : Céline est assise au soleil dans un parc, Julie passe en courant, laisse tomber quelque chose, et Céline se lance à sa poursuite… Fin du film.

Troisième partie : Envoûtements et désenvoûtements

P.-S.

Ce texte est paru dans Jump Cut, no. 24-25, en mars 1981. Nous le publions avec l’autorisation de son auteure. Traduction, découpage en 6 parties, adaptation des sous-titres : Collectif Les mots sont importants.

Notes

[1] Et désormais en ligne.

[2] Tout au long de ce texte, l’auteure utilise le mot fantasy en déclinant toute la gamme de ses significations, différentes suivant les contextes : fantaisie, fantasme, rêve, imagination, fiction, féérie – et l’on pense aussi souvent à la « fonction fabulatrice » de Bergson. Le terme est par exemple utilisé par Julia Lesage pour décrire aussi bien un imaginaire aliénant et mortifère (la masochistic féminine fantasy de l’ordre symbolique sexiste, à laquelle sont assujettis les personnages de Camille et Sophie) et un « délire de résistance » qui permet de s’en extraire (la subversive fantasy de Céline et Julie). Nous avons donc pris le parti, pour une compréhension plus immédiate, de traduire fantasy de manière diverse suivant les contextes, mais le plus souvent par fantasme, tout en indiquant entre parenthèses la récurrence d’un même terme en anglais. Note du Collectif Les mots sont importants.

[3] J’utilise l’expression dans le sens où l’utilise Erwin Goffman dans Les cadres de l’expérience, Editions de Minuit, 1992. Goffman, à la suite de Gregory Bateson et Mary Douglas, affirme que nous définissons toujours les expériences que nous vivons à partir de principes sociaux implicites. Les féministes peuvent de fait appliquer ce concept de « cadre » pour penser les mécanismes institutionnels et symboliques qui « imposent » l’hétérosexualité, mais aussi notre résistance.

[4] Par ailleurs producteur du film

[5] Rivette reconnaît l’influence de Wyler dans « Phantom Interviewers over Rivette », Entretien avec Jonathan Rosenbaum, Lauren Sedofsky et Gilbert Adair, Film Comment, 10, No. 5 (September, 1974), 20