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Suivant que vous serez Siné ou Hortefeux...

... Les jugements (barbichus) de presse vous rendront blanc ou noir

par Sebastien Fontenelle
14 septembre 2009

Force est de constater : certains de nos plus fameux éditorialistes ont l’antiracisme qui varie (très) considérablement, suivant qu’il s’applique à, disons, Maurice Sinet, also known as Siné, ou à, mettons, Brice Hortefeux, also known as Brice Hortefeux. Prenons, ainsi, deux pointures, mondialement renommées, du commentaire de l’actualité (la plus chaude). L’excellent Claude Askolovitch, du Journal du dimanche, que nous appellerons Asko, d’une part. Et le barbichu Laurent Joffrin, de Libération, que nous appellerons Barbiche, de l’autre. Et regardons ce qui se passe quand ils tombent de Maurice en Brice.

L’an dernier, Asko dénonçait (hardiment), à l’antenne d’une radio périphérique, « une chronique antisémite », signée Siné, parue dans Charlie Hebdo. Aussitôt, Barbiche, n’écoutant que son (légendaire) courage (nous parlons ici de l’homme qui a notamment osé interviewer Carla Bruni-Sarkozy), s’engouffrait dans la brèche, en témoin zélé de l’accusation : « Les défenseurs de Siné clament que son texte n’a rien d’antisémite – je tiens qu’il l’est ».
Proclama-t-il.

Siné fut rapidement viré de Charlie Hebdo – après quoi un tribunal jugea, mais un peu tard, que sa chronique n’avait, de fait, rien d’antisémite : Asko et Barbiche avaient gravement divagué.

Un an plus tard, des militants UMP montrent un « Arabe » à Brice Hortefeux, qui s’exclame :

« Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes ».

Et là, que font nos deux justiciers ?

Que font Asko et Barbiche, les zorros de l’édito ? Réagissent-ils à ce crâne propos comme ils ont l’année d’avant réagi à la chronique de Siné ? Peeeeenses-tu, Lulu !

Ce matin, Barbiche...

... dans un éditorial qui marquera l’histoire de la presse engagée, souligne d’abord que Brice Hortefeux

« nie avoir explicitement désigné un quelconque groupe dans sa (mauvaise) plaisanterie ».

Beaucoup moins combatif qu’un an plus tôt contre Siné, Barbiche concède gentiment qu’

« au pied de la lettre, c’est exact »,

et que d’ailleurs,

« on ne saurait désormais pratiquer, dans la vie courante ou en politique, une sorte de police du langage »

– comme lui-même a pourtant fait un an auparavant contre Siné –

« qui interdirait tout écart, tout relâchement, toute sortie humoristique, serait-elle de mauvais goût, dès qu’il s’agit de telle ou telle minorité ou de tel ou tel groupe ».

Au reste, foi de Barbiche :

« En régime démocratique, le comportement quotidien doit disposer d’un certain jeu, faute de quoi la liberté de parole serait partout et en tout lieu en liberté surveillée ».

(Qu’est-ce que c’est beau, sans déconner...)

Ce n’est qu’après avoir (longuement) dispensé à son (petit) lectorat cette magnifique leçon de tolérance, que Barbiche, interrompant brièvement son tortillage culier, admoneste enfin – mais assez doucement – Brice Hortefeux, en (lui) redisant d’abord, cinquante précautions valent mieux qu’une, que

« c’est une marque de liberté de s’autoriser toutes les provocations ou toutes les formes d’humour »,

sauf bien sûr quand on est ce gros nazi de l’espace de Siné,

« mais » que, tout de même,

« c’est une marque de civilisation que de prendre en compte, aussi, la sensibilité particulière de ceux qui ont collectivement souffert, quels qu’ils soient. »

Foutre : la charge est rudement rude !

Aussi Barbiche, probablement effaré par sa propre (insigne) audace, la tempère-t-il aussitôt en citant, pour clore son téméraire éditorial, un humaniste de haut renom, et non le moindre, puisqu’il s’agit de... Brice Hortefeux.

Barbiche écrit :

« Le mot de la fin appartient à Brice Hortefeux lui-même : “Quand on exerce une fonction ministérielle, l’expression est publique et personne ne peut s’en exonérer” ».

(Pourrais-je maintenant, Altesse, vous léchouiller le fondement – ou m’en exonèrerez-vous ?)

De son côté, Asko...

... trouve, un an après avoir (courageusement) dénoncé Siné, des accents moins directement rageurs, pour se porter au prompt secours de Brice Hortefeux. Dans son Journal Du Dimanche, Asko estime en effet que, certes, des

« gens ordinaires (...) ont pris dans la figure les mots d’Hortefeux », et que du coup « de simples Français (...) se disent qu’on peut rigoler avec les Arabes, même quand on est ministre, et cela n’aurait aucune importance ».

De même : Asko suppose qu’après sa « blague », Brice Hortefeux, « dans d’autres pays où l’on fait attention, ne serait plus ministre », car « il aurait démissionné, il serait parti de lui-même ».

Mais, aussitôt après, Asko s’empresse de préciser que cela aurait été profondément « injuste » – et que lui même l’aurait (courageusement) dit comme ça, en ces termes précis : « C’est injuste ».

(J’aurais tellement préféré que vous restassiez, Altesse – mais pourrai-je tout de même continuer de vous lustrer le mocassin (à glands) ?)

Même : une démission de Brice Hortefeux eût été, ajoute Asko,

« humainement ignoble ».

Car en effet :

« Il n’y pas de fond, derrière sa blague, même pas de méchanceté ».

Le gars trouve qu’un Arabe, d’accord, mais que dès que les Arabes deviennent « beaucoup » ça crée des problèmes ? Tout va bien, répond l’excellent Asko : c’est pas méchant, et ça manque de fond.

(Pas comme en son temps la chronique de l’abominable Siné.)

Dès lors, il est parfaitement juste que Brice Hortefeux soit toujours à son poste, car enfin, demande Asko :

« Doit-on tomber pour rien ? »

(Le rien étant, on l’aura compris, l’idée follement novatrice qu’il ne faut surtout pas que les Arabes soient trop nombreux ?)

Adoncques : Asko et Barbiche, un an après avoir durement rossé Siné, se font beaucoup, beaucoup, beauuuuucoup plus caressants, à l’heure de commenter, avec des pincettes en velours, la nauséabonde logorrhée de Brice Hortefeux.

Je sais pas ce que tu en penses, mais pour ce qui me concerne, j’envisage de proposer nos deux héros pour un prix Nobel de l’irrévérence.