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Sur la bouche

Retour freudien sur une « bonne blague » onfresque

par Faysal Riad
31 mai 2010

Tout vient à point pour qui sait attendre : à ceux qui se demandaient comment un télé-philosophe nietzschéo-hédonisto-virilo-libéral-libertaire pouvait en arriver à vouloir embrasser un ministre de l’identité nationale sur la bouche, le dernier livre de Michel Onfray nous apporte une réponse aussi claire et limpide que le sont les petites phrases de Gérard Longuet : comme le débonnaire sénateur « libéral », nous pouvons considérer Michel Onfray comme une « image grossie » qui rend parfaitement ostensible la vérité de la philosophie télévisuelle : une philosophie nulle, faussement subversive et vraiment servile, mais parfaitement décomplexée dès qu’il s’agit de cracher sur ce que l’histoire des idées a produit de meilleur. Si de nombreux passages de ses livres laissent entrevoir l’abyssale nullité de sa pensée, le plus révélateur reste malgré tout son attitude dans les médias qu’il aime tant. Revenons par exemple sur un curieux épisode...

Le 5 novembre 2009, sur le plateau de « Ce soir ou jamais », alors que la porte-parole des Indigènes de la république, Houria Bouteldja, lui reprochait son paternalisme, le philosophe répondit ceci :

« Arrêtez, sinon je vais finir par embrasser Éric Besson sur la bouche ! ».

De quoi s’agissait-il ?

Les fans de Michel Onfray diront tout d’abord que ce n’était qu’une plaisanterie, à ne pas prendre au pied de la lettre : Michel Onfray ne voulait pas vraiment embrasser le ministre sur la bouche.
Admettons.

De quoi voulait-il rire alors ? De qui se moquait-il ? Car nous pouvons remarquer que cette plaisanterie répondait à une remarque critique sérieuse (ses propos étaient qualifiés de paternalistes – ce qui peut être problématique pour un philosophe prétendument de gauche), et qu’au lieu de fournir un argument nous permettant éventuellement de récuser le grief d’Houria Bouteldja, Onfray a préféré une plaisanterie qui, cela est notable, n’a pas fait rire tout le monde… même si le ministre sarkozyste, pour sa part, a ri avec complicité. On ne riait pas unanimement et innocemment de la cocasserie d’une situation abstraite, on ne se moquait pas non plus courageusement de la férocité d’un puissant : non, on riait plutôt aux dépens d’une personne présente qui, elle, ne riait pas.

Mais qu’y avait-il de risible chez cette personne ?

Décryptons ce que pourrait en penser un fan de Michel Onfray :

Elle ne voyait pas que le philosophe était de son côté, qu’il était la caution intellectuelle, virile et blanche permettant de légitimer la colère irrationnelle de la jeune indigène. En ne s’inclinant pas devant sa parole, en n’étant pas reconnaissante de la générosité du philosophe libéral-libertaire, en osant même avoir quelque chose à y redire, elle fit preuve d’une intransigeance qui pouvait paraître, pour ces hommes, assez ridicule. Michel Onfray paternaliste ? Une blague suffit à ridiculiser une telle aberration. Lui dont tout le monde connaît les combats acharnés contre l’ordre établi, s’il parle d’embrasser sur la bouche un ministre de l’identité nationale, c’est forcément pour dire par là que cette petite indigène devait arrêter d’être si intransigeante.

Pour résumer, les remarques d’Houria Bouteldja ne pouvaient être si risibles, au point d’en rire entre hommes blancs dominants [1], que si l’on considère qu’à l’évidence – pour reprendre le tic de langage le plus récurrent de notre philosophe – Michel Onfray ne saurait être paternaliste. À moins de considérer, mais cela est difficilement tenable, le paternalisme comme une vertu dont la critique serait forcément ridicule.

Mais qu’advient-il si, en bon rationaliste, je ne postule pas a priori l’infaillibilité onfresque, et si je considère le paternalisme comme une manifestation insupportable du mépris raciste ?

Analyse

Dans ce cas, s’il s’agissait simplement de plaisanter en évoquant un acte que l’on n’a pas envie de commettre, je peux déjà me demander pourquoi Michel Onfray a choisi de rire d’un acte positif (le baiser, symbole d’un rapprochement) et non d’un acte négatif (une claque ou un coup de poing). Et s’il s’agissait d’être absolument positif, pourquoi ne s’est-il pas contenté de plaisanter en menaçant de « voter pour le ministre » ; ou en évoquant une poignée de main, quitte à la qualifier de « fraternelle » ?

Et puisqu’il choisit finalement de parler « d’embrasser » (verbe qui peut signifier aussi en français « entourer de ses bras ») pourquoi ajouter « sur la bouche » ? S’il ne s’agissait que de choquer, si tant est qu’il y ait quoi que ce soit de choquant dans un baiser, pourquoi contenir si courtoisement la métaphore érotique et ne pas évoquer carrément une relation sexuelle ?

Bref : vu l’infinité de toutes les blagues possibles, pourquoi le philosophe a-t-il choisi de se focaliser sur cette possibilité-là ?

Sans doute à cause du caractère plus incongru qu’un tel baiser est censé avoir – mais là encore : pourquoi ? Où résiderait exactement l’incongruité d’un tel baiser ?

À cause de son caractère homosexuel ? À moins qu’Onfray ne soit homophobe, l’incongruité pourrait aussi se fonder sur le décalage idéologique supposé entre le philosophe et le ministre.

Mais puisqu’il s’agissait précisément de répondre sans répondre à une critique d’Houria Bouteldja, de s’en moquer sans aucune volonté de rester solidaire dans le débat, en d’autres termes de prendre idéologiquement ses distances avec la seule femme présente sur le plateau tout en se rapprochant inévitablement (par la connivence automatique créée par le rire d’un groupe aux dépens d’une seule victime) des autres hommes présents, comment le philosophe peut-il suffisamment garder ses distances avec l’homme blanc dominant complice de la plaisanterie… auquel il avait jusqu’alors passé tout son temps à s’opposer ?

Vu la facilité avec laquelle il s’est désolidarisé d’Houria Bouteldja en plaisantant avec le ministre, si – comme le soulignait dernièrement la S.P.I.N.O.Z.A – aucun décalage majeur et évident du strict point de vue des idées ne peut s’observer entre Onfray et Besson, où peut bien encore résider l’incongruité d’un tel baiser ?

Revenons un instant sur la forme de la phrase :

« Arrêtez, sinon... »

Il s’agit donc d’un impératif, d’une injonction, d’un ordre assorti d’une menace. Laquelle menace consiste en un acte – le baiser sur la bouche – touchant une tierce personne. Mais qu’est-ce exactement qui doit être « arrêté » ? Et en quoi cette menace humoristique est-elle censée convaincre l’interlocutrice d’arrêter : qu’y a-t-il d’effrayant et de dissuasif dans l’évocation d’un baiser qu’Onfray donnerait à Besson ?

Ce qui doit être « arrêté », c’est évidemment ce qui vient de se produire : la distance critique d’une femme qui s’oppose, qui résiste opiniâtrement au « charme » de plus en plus autoritaire du philosophe [2]

En quoi donc le baiser au ministre peut-il constituer une menace censée convaincre la femme de mettre un terme à sa résistance ? Puisqu’il n’y a absolument rien de choquant et d’horrible à voir Onfray embrasser Besson, pourquoi craindre un tel baiser ? Qu’avait-elle à y perdre ?

Est-ce que ce baiser était plutôt censé dans l’esprit du philosophe être donné à la femme ? Part-on du principe qu’un tel baiser ne peut être que souhaité par une telle femme ? Pourquoi ? La plaisanterie signifierait alors :

« Arrêtez de résister, laissez-vous faire, soyez enfin séduite, soumettez-vous à mon charme irrésistible sinon je ne vous honorerais pas d’un baiser sur la bouche que vous espérez forcément et que je donnerais plutôt, à votre grand malheur, à monsieur le ministre de l’identité nationale ».

Puisque la femme arabe rejette avec dédain mon ouverture relative et ma trop généreuse tolérance (symbolisée par mon acceptation théorique d’une exogamie relative), si elle n’a pas conscience du sacrifice que je ferais en me rabaissant à bien vouloir l’aider, elle ne mérite qu’une seule chose : que je la rejette à mon tour et que je me renferme pour la punir : sur ma race, ma communauté, ma classe sociale et mon sexe, en embrassant plutôt mon semblable, incarné par la personne de monsieur le ministre.

Mais malheureusement pour Michel Onfray, il ne semble pas que ce « privée de baiser ! » soit perçu par toutes les femmes arabes comme une punition.

D’un point de vue idéologique, si l’on choisit encore de considérer le détour érotico-humoristique comme une métaphore, cela signifie toujours que selon Michel Onfray, les Arabes – et singulièrement les femmes arabes – méritent d’être rejetés, moqués et discriminés lorsqu’ils ne se révèlent pas assez conciliants, lorsqu’ils font preuve de tant d’ingratitude. Dans ce cas-là, monsieur le ministre a raison de les tourmenter et les Blancs ont raison de ne pas être trop tolérants. Et le message implicite de cette plaisanterie adressée à tous les Arabes pourrait se résumer par la phrase suivante :

« soyez plus gentils avec les Blancs paternalistes de gauche, calmez-vous, faites un effort sinon vous perdrez notre soutien... que nous apporterons plutôt au ministre de l’identité nationale. »

Éclairage freudien

Si nous nous sommes jusqu’à présent dispensés d’y faire référence, l’œuvre de Freud constitue un outil précieux pour saisir le sens d’une telle « blague » et les motivations de son auteur. Que nous apprend en effet Freud sur l’humour et les mots d’esprit ? Ceci :

« L’essence de l’humour consiste à économiser les affects que la situation devrait occasionner, et à se dégager par une plaisanterie de la possibilité de telles extériorisations affectives. » [3]

Dans la troisième leçon sur la psychanalyse, il explique qu’une plaisanterie peut tenir lieu d’injure, qu’elle « en a la même valeur, la même signification », qu’elle en est « le substitut » et que ses « mobiles profonds » ont une parenté avec ceux qui font surgir une idée dans la conscience des malades au cours d’une analyse. À côté du désir de parler net, des motifs contraires peuvent agir sur la personne qui choisit de faire une plaisanterie pour exprimer un désir ou une angoisse inconsciente. Et son célèbre ouvrage Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient conclut que « l’humour est la contribution apportée au comique par l’intermédiaire du surmoi ».

L’acting out, le transfert, la projection, sont en effet des notions intéressantes pour comprendre ce qui a pu pousser Michel Onfray à sortir précisément cette blague-là, ce soir-là, à cette femme-là [4]. Moyennant quoi nous pouvons conclure par cette hypothèse : la furie pamphlétaire de notre philosophe hédoniste à l’encontre du fondateur de la psychanalyse s’explique sans doute non seulement par le caractère vendeur d’une telle entreprise, mais aussi par la volonté d’en découdre avec une pensée dont il pressent avec effroi le pouvoir de dévoilement. Il s’agit, en d’autres termes, non pas de « tuer le père » mais de tuer une pensée et une méthode susceptibles de mettre au grand jour son irrésistible pulsion de domination.

Sur ce, nous attendons maintenant le moment où Michel Onfray traitera Molière d’islamiste pour s’être moqué des Trissotins et autres Diafoirius...

Notes

[1] La composition du plateau, à l’exception d’Houria Bouteldja, était exclusivement blanche et masculine : outre l’animateur Frédéric Taddéi, le ministre Éric Besson et notre philosophe, il y avait l’historien Daniel Lefeuvre et l’essayiste Alain-Gérard Slama.

[2] Pour résumer : Houria Bouteldja reprend d’abord Onfray lorsqu’il appelle généreusement à « écouter » la « souffrance » de « madame » – « Ce n’est pas de la souffrance, c’est une analyse » – puis elle le reprend une seconde fois lorsqu’agacé il lui impose « bon, pas souffrance, alors la colère, ça vous va ? » – puis elle l’interrompt lorsqu’il lui fait dire ce qu’elle n’a de fait pas dit – « Vous présentez l’Afghanistan comme un modèle de démocratie » / « Non, je n’ai pas du tout dit ça ! » – et enfin elle le corrige lorsqu’il la gourmande en lui reprochant de rejeter ceux qui lui « tendent la main » – « Non, c’est juste que je n’aime pas le paternalisme ».

[3] Freud, « L’humour », 1927.

[4] Comme l’a reconnu Freud lui-même, d’autres que lui et bien avant lui ont découvert l’inconscient. Son seul et unique but était plutôt selon ses propres termes de créer une « méthode » permettant de l’étudier. C’est pourquoi, comme l’a écrit Starobinski, l’intérêt de la psychanalyse réside peut-être avant tout dans la volonté de produire un « discours clair » pour décrire et appréhender les « conflits intérieurs embusqués dans le silence des ténèbres », que d’autres, notamment de nombreux poètes romantiques (mais aussi des moralistes jansénistes du dix-septième siècle et des philosophes matérialistes du dix-huitième siècle) avaient ressentis et décrits plus ou moins efficacement.

Évidemment, qu’il s’agisse des critiques éclairantes d’un Deleuze ou d’un Guattari ou de celles sans concession mais extrêmement pertinentes que Didier Eribon a formulées contre Lacan (ou celles d’un tout autre ordre mais tout aussi importantes venant d’un auteur comme Wittgenstein), il n’en demeure pas moins que l’œuvre de Freud reste essentielle ne serait-ce que pour sa méthode encore opérante dans plusieurs domaines de pensée et sa production éminemment heuristique de concepts quasiment irremplaçables qui méritent d’être passés au crible de l’analyse d’auteurs importants et sérieux, mais qui n’ont aucun besoin d’être bêtement souillés par les délires sans intérêt de Michel Onfray.