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Tartarin, les sous-hommes et les grands travaux

Retour sur la vie et l’oeuvre de Georges Frêche, et sur l’hommage qui lui a été rendu

par Faysal Riad
28 octobre 2010

« Sa carrure, sa démarche, son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d’où, quelques distributions de gros sous et de taloches aux petits décrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le Lord Seymour de l’endroit, le Roi des halles tarasconnaises. » [1]. Vous l’avez reconnu ?

Qu’est-ce qui fait qu’on n’en veut pas tellement à cet homme qui, lors de son voyage chez les « Teurs » (c’est-à-dire les « Turcs », englobés dans le même groupe que les Arabes, les Berbères et les Juifs qui peuplaient l’Algérie du dix-neuvième siècle), a fait preuve de tant de racisme ?

Sa bonhommie méridionale, pardi !

Tartarin de Tarascon, le personnage de Daudet si bien incarné par Raimu, est devenu dans notre culture l’archétype du fanfaron et du gros type sympa, au fond pas méchant, bon enfant, exubérant et hâbleur – caractéristiques du « bon géant » du Midi bien de chez nous, qui ne saurait évidemment faire de mal à une mouche.

Est-ce un effet Tartarin qui pousse aujourd’hui la plupart des représentants politiques à euphémiser les propos racistes de feu Georges Frêche, devenus pour Martine Aubry et Benoît Hamon de simples « désaccords », pour Laurent Fabius de simples « propos contestés », pour Ségolène Royal des propos simplement « polémiques » et pour François Hollande « des phrases qui ont pu blesser » – sans parler de Jean-Christophe Cambadélis qui sublime le racisme en « gouaille », et de Jack Lang qui l’élève au rang de « liberté de ton peu commune » [2] ?

Nos dirigeants socialistes préfèrent, disent-ils, se souvenir du « bâtisseur » – c’est le mot qui revient systématiquement pour honorer le défunt. Sans s’interroger sur le fait que cette compétence – faire construire de grands bâtiments – fut tout aussi bien portée par les plus sinistres tyrans, sans nous dire non plus en quoi, pour les bons humanistes universalistes qu’ils sont censés être, ces « grands travaux » peuvent excuser des « dérapages » racistes contrôlés et répétés [3], sans nous dire enfin pourquoi il faudrait à tout prix oublier – c’est l’autre leitmotiv des dirigeants socialistes [4] – lesdits dérapages, ces éloges funèbres quasi-unanimes oublient du même coup la dignité des « tronches pas très catholiques » et des « trop nombreux dans l’équipe de France » [5], qui sont pour leur part tout à fait fondés à ne pas s’attrister de la disparition d’un tel personnage – et à se sentir de nouveau insultés par tant de complaisance et d’amnésie. Comme s’ils étaient, en définitive, une seconde fois traités en « sous-hommes »… [6]

Tartarin pouvait éventuellement, avec beaucoup de bonne volonté, ne pas nous énerver trop, parce que l’auteur en avait fait, en plus d’un raciste, un mythomane inoffensif plein de candeur. Mais qu’en est-il d’un professeur honoraire de l’Université, plusieurs fois député et maire d’une des plus grandes villes de France pendant 17 ans, président de la Communauté d’agglomération de Montpellier et du Conseil régional du Languedoc-Roussillon ?

Et puisqu’il a tellement été question du « bâtisseur », faut-il rappeler que le racisme est une construction sociale, que ses reculs et ses avancées dépendent donc des forces sociales qui le déconstruisent ou le reconstruisent, et qu’il y a donc lieu, si l’on prend vraiment au sérieux le mal et si l’on entend réellement le combattre, de ne rien pardonner, oublier ou euphémiser des « grands travaux » d’un grand bâtisseur de racisme ?

Notes

[1] Alphonse Daudet, Tartarin de Tarascon, Folio Junior, 1997

[2] Extraits choisis :

- Jean-Christophe Cambadélis : « Il était libre, autoritaire, batailleur, gouailleur, claniste au charisme choquant. Mais une personnalité de gauche qui ne laissait pas indifférent. » ;

- Jack Lang : « Georges Frêche restera comme l’un des grands bâtisseurs des années 80. Il aura transfiguré la ville de Montpellier par des constructions d’une grande beauté et aura redonné élan et souffle à sa région. »

- Gérard Collomb : « Georges Frêche était une grande gueule, il disait ce qu’il pensait. Parfois un peu trop fort, je vous l’iaccorde. Mais, contrairement à l’image qui a été véhiculée de lui, c’était quelqu’un de très cultivé. Il était un grand professeur qui faisait l’admiration de ses étudiants. En somme, ce n’était pas le beauf qu’on a voulu dépeindre. Loin de là. »

[4] À titre d’exemple :

- Martine Aubry : « Au-delà des désaccords que nous avons pu avoir, je souhaite me souvenir d’un homme courageux et engagé. »

- François Hollande : « Les phrases s’oublieront même si elles ont pu blesser, mais la trace qu’il laisse, c’est celle du maire de Montpellier qu’il a été et du président de région qu’il a été. (…) De Georges Frêche, je veux retenir davantage ce qu’il a fait que ce qu’il a pu dire, et ce qu’il a fait, c’est une transformation de sa ville et une vision de sa région. (…) C’était un bâtisseur et un constructeur, un homme qui savait voir loin. »

- Laurent Fabius : « C’était un personnage controversé. C’est vrai qu’il avait tenu des propos contestés dans différentes circonstances, mais je crois qu’au moment où il s’en va, il faut prendre un peu de recul, de hauteur, et se rappeler surtout ce qu’il a fait de positif pour sa région et pour sa ville. » ;

- Ségolène Royal : « Au-delà des polémiques, Georges Frêche restera un grand élu local qui a donné sans compter son énergie au développement des territoires que les électeurs lui ont confiés depuis 1973 ».

[5] Pour mémoire :

« Ici [dans le tramway de Montepellier], c’est le tunnel le plus long du monde : vous entrez en France et vous sortez à Ouarzazate. » (juin 2000)

« Vous [Harkis] êtes allés avec les gaullistes de Palavas. Ils ont massacré les vôtres en Algérie et encore, vous allez leur lécher les bottes ! (...) Vous êtes des sous-hommes, vous n’avez rien, vous n’avez aucun honneur ! » (février 2006)

« Dans cette équipe [de France de football], il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en ait trois ou quatre. (…) S’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls. (…) Bientôt, il y aura onze Blacks. Quand je vois certaines équipes de foot, ça me fait de la peine. » (novembre 2006)

« Voter pour ce mec [Fabius] en Haute-Normandie me poserait un problème, il a une tronche pas catholique. » (22 décembre 2009)

[6] Signalons malgré tout l’exception qui confirme la règle au parti socialiste, la réaction de l’élu de Paris Christophe Girard (« Georges Frêche était certes un homme cultivé, un très fin politique, mais sans aucune morale, donc son décès ne peut pas m’attrister, sa mort ne m’attriste pas particulièrement »), et saluons le communiqué du NPA 34.