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« Tous ensemble » ?

Réflexions sur les ambivalences de « l’internationalisme prolétarien »

par Sadri Khiari
9 mars 2006

L’universalisme peut être raciste en ce que, déterminé par l’histoire de l’expansion occidentale, il a pu justifier la « mission civilisatrice » et les horreurs qui l’ont accompagnée. Mais l’internationalisme prolétarien, lui, peut-il être raciste ?

Oui, l’internationalisme prolétarien peut être raciste. De même que le slogan
« Travailleurs français-immigrés : même patron, même combat » est faux et juste à la fois, le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » est lourd d’ambivalences. Il est vrai qu’il a pour finalité l’abolition de toutes les formes d’exploitations de l’homme par l’homme [1] mais, outre qu’il plonge ses racines dans un certain universalisme idéaliste, il présuppose une homogénéisation de l’espace et du temps par la domination capitaliste, conçue comme la forme ultime de la société de classes et, par là, la plus progressive, toutes les autres formes sociales n’étant que les résidus destinés à disparaître des anciennes sociétés de classes. Si Marx a soutenu le mouvement national en Irlande, ce n’était sans doute pas tant pour défendre les droits nationaux des Irlandais que pour affaiblir le capital anglais, considéré comme la pointe avancée de la domination bourgeoise. Dans les articles où il analyse la Guerre de sécession aux Etats-Unis, il prend naturellement parti contre l’esclavage. « Le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri », écrit-il dans Le Capital [2] :

« Tant que les travailleurs (américains blancs) se glorifièrent de jouir - par rapport aux Noirs, qui avaient un maître et étaient vendus sans être consultés - du privilège d’être libres de se vendre eux-mêmes et de choisir leur patron, ajoute-t-il plus loin, ils furent incapables de combattre pour la véritable émancipation du travail, ou d’appuyer la lutte d’émancipation de leurs frères européens. Toute velléité d’indépendance de la part des ouvriers est restée paralysée aussi longtemps que l’esclavage souillait une partie du sol de la République. » [3]

Marx n’appelle pas les esclaves à se joindre aux travailleurs privilégiés « d’être libres de ne pas se vendre » dans une lutte commune contre le capital, comme l’auraient fait de nombreux gauchistes français. Il considère au contraire que le devoir révolutionnaire des travailleurs américains blancs est de soutenir la lutte de libération des esclaves noirs pour leur libération. Reste que, indépendamment des convictions humanistes anti-esclavagistes qui sont les siennes, il appréhende la lutte contre l’esclavage à travers le prisme d’une histoire confondue avec la lutte des classes et fléchée par l’émancipation des travailleurs.

(...)

En vérité, l’ « émancipation » dite universelle, pensée comme la mise au jour de relations sociales débarrassées de toutes formes d’aliénation individuelle, n’est pas seulement illusoire, elle est lourde d’ambivalences. La revendication universaliste peut, en effet, facilement se dévoyer en ruse des dominants. L’histoire du colonialisme et de l’impérialisme occidental en a montré maints exemples. Un ethnocentrisme - au sens donné par Claude Lévi-Strauss consistant « à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions » [4] - peut se nicher dans la prétention universaliste. Elle devient raciste lorsqu’elle disqualifie comme archaïque, réactionnaire, retardataire, la recherche tâtonnante, par des peuples occidentalisés malgré eux, de formes sociales où, tout simplement, on se sente bien. Elle devient aveugle à ses propres apories lorsqu’elle refuse de s’interroger sur elle-même à partir des résistances des peuples qu’elle veut soumettre à ses présupposés/finalités. Un certain fondamentalisme universaliste parlant au nom de « l’émancipation » a davantage d’analogies avec l’intégrisme islamique qu’il ne le croit.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes, jeunes de banlieue [5]

Notes

[1] Il n’envisage pas, soulignons-le, les différentes formes de domination et d’oppression qui ne sont pas constitutives en tant que telles du « mode de production capitaliste ».

[2] Marx, Le Capital, livre I, Gallimard, La pléiade, Paris, 1965, p.835

[3] Marx, Le capital, livre I, tome I, Editions sociales, Paris, 1962, pp.19, 294-295.

[4] Dans Race et histoire (1e éd. : 1952), Paris, Denoël/Gallimard, coll. « Folio-essais », 1987, p.19.

[5] S. Khiari, Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes, jeunes de banlieue, à paraître aux éditions Editions Textuel, avril 2006