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Trois thèses sur Houellebecq et Chevènement

Retour vers le futur

par Pierre Tevanian
7 janvier 2015

Le texte qui suit [1] est presque un document archéologique : il été écrit au tout début de l’année 2002, à une époque aujourd’hui oubliée où Michel Houellebecq faisait déjà la une des magazines de la bourgeoisie des grandes villes et où – c’est là ce qui est le plus oublié – un certain Jean-Pierre Chevènement, ex-premier flic de France et rescapé miraculeux de plusieurs semaines de coma, était devenu pour quelques semaines, sous le joli nom de « Troisième Homme », la coqueluche de cette même bourgeoisie, au point qu’on s’autorisait dans les milieux autorisés à le prophétiser au second tour de l’élection présidentielle... Ce sacre sondologique et éditocratique fut au final couronné par un piètre 5%, le bénéficiaire de cette étrange séquence fût un certain Jean-Marie Le Pen, un certain 21 avril, et l’on s’empressa bien entendu d’oublier cette blanche et sèche saison Chevènemento-houellebecquienne, qui n’était pourtant pas sans rapport avec le semi-triomphe de l’extrême droite pas encore plurielle [2]... J’oubliais : Michel Houellebecq faisait alors savoir, par médias interposés, et comme tant d’autres (Elisabeth Lévy, Natacha Polony, Alain Finkielkraut, Max Gallo, Paul-Marie Coûteaux, Renaud Camus, Alain Soral...), qu’il soutenait la candidature de Jean-Pierre Chevènement.

Thèse 1

Ce qu’il y a de franchement obscène, dans le chevènementisme comme dans le houellebecquisme, c’est cette propension qu’ont à se poser en victimes et en réprouvés des gens qui, à tous égards, sont nés du bon côté du manche – en gros : des bourgeois mâles, blancs et hétérosexuels – dans un pays où règnent le chômage, la précarité et la discrimination à l’égard des femmes, des homosexuels, des immigrés et de leurs enfants.

Thèse 2

Ce qui fait honte, chez Chevènement comme chez Houellebecq, c’est aussi cette tendance à prendre la pose du résistant, du rebelle ou de l’iconoclaste, alors qu’ils ne font que surfer sur un imaginaire majoritaire, profondément ancré dans la société française : la nostalgie de l’ordre moral d’avant 68 et le mépris des populations anciennement colonisées.

Lorsque Houellebecq fait l’éloge du catholicisme et le procès de l’islam, lorsqu’il traite les femmes musulmanes de « salopes en manque », lorsqu’il qualifie les Africains de « connards » qui « s’entretuent », il n’est ni iconoclaste, ni courageux : il est veule, réactionnaire et tout bêtement raciste.

Lorsque Chevènement vitupère les « sauvageons » et leurs parents « démissionnaires », lorsqu’il promet aux premiers la prison ou les maisons de correction, et aux seconds la suspension des allocations familiales, ou lorsqu’il parle de « bandes ethniques » qui sèment le désordre dans « nos » quartiers, son « courage » consiste à dresser la majorité des « braves gens » contre la minorité la plus pauvre et la plus discriminée.

Thèse 3

Lorsque Chevènement se scandalise du travail de mémoire qui est en train d’émerger sur les crimes coloniaux, lorsqu’il met en avant « l’actif de la colonisation », sans doute est-il républicain. Mais il existe une autre manière d’être républicain.

Au lieu de justifier et perpétuer ce que la tradition républicaine a de plus abject, il serait plus constructif de prendre au mot les principes républicains, en particulier le principe d’égalité. Être républicain, ce serait alors régulariser tous les sans-papiers, abroger la double peine et accorder le droit de vote à tous les étrangers – ce que Chevènement s’est toujours refusé à faire lorsqu’il était ministre de l’intérieur.

Ce serait aussi créer une police de la discrimination et organiser des opérations de testing, afin de rompre avec l’impunité dont bénéficie depuis des décennies le phénomène massif de la discrimination à l’embauche ou au logement – ce dont le ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement n’a jamais parlé.

Ce serait aussi abroger la condition de nationalité qui interdit aux « non-européens » l’accès à près d’un tiers des emplois existants en France – ce dont le ministre Chevènement ne s’est jamais préoccupé.

Ce serait aussi remettre en cause l’état d’exception permanent qui règne dans les prisons françaises, et réfléchir à des peines alternatives – ce qui n’a jamais effleuré l’esprit de Jean-Pierre Chevènement.

Ce serait enfin rompre avec la tradition d’impunité qui existe en France autour des violences policières – au lieu de couvrir publiquement les « bavures », comme l’a fait, en décembre 1997, un ministre de l’Intérieur nommé Chevènement.

Notes

[1] Précision philologique ! L’origine de ce texte est en réalité une commande du magazine Technikart, qui faisait à l’époque partie des soutiens organiques de Michel Houellebecq et des derniers ralliés à la Chevenemania – photo en une, sous titrée « Et si c’était lui qu’il nous fallait ? », plus un dossier expliquant qu’en ces temps de perte des repères, etc... Le hasard d’une rencontre de bar et d’une discussion engagée sur des bases très acerbes déboucha sur une proposition que me fit un des responsables du journal : résumer en trois feuillets à la fois le mal que m’inspirait cette récente conversion au chevènementisme, et la cohérence que j’y voyais avec la tradition houellebecquienne du journal. Le résultat fut donc publié dans Technikart... et même rémunéré !

[2] Huit ans plus tard, ce binôme Chevènement-Houellebecq est au pouvoir, sous la forme de deux avatars : respectivement Henri Guaino et Nicolas Sarkozy.