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« Twisted, crippled, perverted »

Du devenir-réactif dans L’Arnaqueur de Robert Rossen (Cinquième partie)

par Faysal Riad, Pierre Tevanian
1er octobre 2011

Bluffer, intimider, décontenancer, terroriser, séparer la puissance de ce qu’elle peut : tel est donc l’irrésistible pouvoir que détient Bert Gordon et qui lui permet, tout en étant un faible et tout en le restant, de plier et d’écraser celle (Sarah Packard) et ceux (Minnesota Fats et Fast Eddie) qui sont vraiment forts…

Partie précédente : « He’s a loser »

« Toute vie bien entendu est un processus de démolition »

(Francis Scott Fitzgerald) [1]

C’est bien en séparant Fast Eddie de ce qu’il peut (jouer au billard) que Bert Gordon arrive à faire de lui une loque, puis un nouveau poulain, plus performant mais tout aussi soumis que Minnesota Fats. Et c’est aussi en cassant Sarah qu’il arrive à obtenir d’elle ce qu’il veut – d’abord son corps (elle passe la nuit avec lui), puis sa mise hors-jeu définitive (elle se suicide). Comme le résume très bien Gilles Deleuze :

« La dynamique des forces nous conduit à une conclusion désolante : quand la force réactive sépare la force active de ce qu’elle peut, celle-ci devient réactive à son tour. » [2]

« Il ne faut pas dire que la force active devient réactive parce que les forces réactives triomphent ; celles-ci triomphent au contraire parce que, en séparant la force active de ce qu’elle peut, elles la livrent à la volonté de néant comme à un devenir-réactif plus profond qu’elles même. » [3]

Deleuze récapitule les choses ainsi :

« La force réactive est :

- 1. Force utilitaire, d’adaptation, et de limitation partielle.

- 2. Force qui sépare la force active de ce qu’elle peut, qui nie la force active (triomphe des faibles ou des esclaves).

- 3. Force séparée de ce qu’elle peut, qui se nie elle-même ou se retourne contre soi (règne des faibles ou des esclaves) » [4].

Typologie dans laquelle on aura reconnu, dans le film de Rossen :

- 1. Le pragmatisme minable, mesquin, de l’infâme et « infirme » Bert Gordon.

- 2. La puissance perverse que Bert Gordon développe à partir de son infirmité, et l’emprise qu’elle lui donne sur Minnesota Fats, sur Eddie et sur Sarah.

- 3. La docilité de Fats, l’effondrement d’Eddie, et le suicide de Sarah.

Et a contrario :

« La force active est :

- 1. Force plastique, dominante et subjugante.

- 2. Force qui va jusqu’au bout de ce qu’elle peut.

- 3. Force qui affirme sa différence, qui fait de sa différence un objet de jouissance et d’affirmation ».

Typologie dans laquelle on reconnaît de même :

- 1. La vocation, le « don » d’Eddie Felson, sa maîtrise du billard dont il parle avec amour lors du pique-nique, en comparant la table verte à un cheval de course parfaitement dompté.

- 2. Sa volonté de recommencer, rejouer, prolonger indéfiniment la partie, « aller jusqu’au bout ».

- 3. Sa volonté de « jouer des coups qui n’ont jamais été joués », la jouissance de le faire (son enfantin « Je suis le meilleur ! »), et la jouissance égale qu’il éprouve à voir Fats le battre (en début de première partie) en jouant lui aussi des coups qui n’ont jamais été joués.

Quant à l’écrasement des forts par les faibles, il est ainsi résumé par Deleuze – et là encore la ressemblance est troublante avec le synopsis de L’Arnaqueur :


- « 1. Force active, puissance d’agir ou de commander.

- 2. Force réactive, puissance d’obéir ou d’être agi.

- 3. Force réactive développée, puissance de scinder, de diviser, de séparer.

- 4. Force active devenue réactive, puissance d’être séparé, de se retourner contre soi ».

On aura en effet reconnu les quatre moments du film :

1. La splendeur d’Eddie Felson (l’arnaque parfaite qui ouvre le film).

2. L’efficacité de Minnesota Fats, coaché par Bert Gordon.

3. L’emprise de Bert Gordon sur Eddie Felson (déstabilisation, division, bluff performatif, « contrat de dépravation »).

4. La déchéance d’Eddie Felson (« Please don’t beg him ! », dixit Sarah).

Partie suivante : « Comme une danseuse »

Notes

[1] Francis Scott Fitzgerald, La Fêlure, Folio, 1981

[2] Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962, p.72

[3] Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962, p. 73

[4] Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962, p. 69