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« Un Gala pour les riches »

Quelques aventures de Laurent Joffrin

par Sebastien Fontenelle
12 décembre 2009

Ses employeurs changent, un peu : il prend le pli d’effectuer, à intervalle régulier de quelques années, des rotations entre la rédaction du Nouvel Observateur, sise place de la Bourse, à Paris, et celle de Libération, près de la place de la République. Mais qu’importe que son environnement soit boursier ou républicain : Laurent Joffrin est, assurément, l’homme d’une absolue fidélité au capitalisme. Le doute, il est vrai, le saisit parfois, comme il arrive dans toute idylle : l’amour (du capitalisme), on le sait bien, ça s’en va et ça revient – l’important étant, bien sûr, que ça revienne.

En 2001, par exemple, dix-sept ans après la parution de La Gauche en voie de disparition, il confectionne un autre essai, Le Gouvernement invisible, non moins burlesque, mais (un peu) moins hystériquement reagano-thatchérien. Sa thèse, précise-t-il dès l’abord, n’est certes pas de « réinventer l’ancien marxisme-léninisme » – on a eu chaud. Mais tout de même, l’auteur, donnant l’impression d’être frappé d’un accès de gauchisme, entrevoit que

« sous la poussée du capitalisme nouveau [qui était pourtant, dix-sept ans plus tôt, l’“avenir de la gauche”], le pouvoir s’est privatisé ».

L’ouvrage reçoit en 2002 le « prix du livre politique », d’un montant de 5 000 euros, distinction fameuse décernée par un jury de journalistes.

(Où siège, notamment, au jour où ces lignes sont écrites, un certain… Laurent Joffrin : le monde est, certaines fois, d’une rondeur qui réjouit.)

Quatre ans plus tard, en avril 2006, nouvelle publication : il s’agit d’une ambitieuse Histoire de la gauche caviar, où l’auteur semble cette fois-ci complètement oublier que lui-même n’a cessé depuis vingt ans de clamer que le capitalisme était l’avenir du socialisme et relève, étonné, que la gauche a trop largement succombé au chant des sirènes du marché, avec ce résultat que, du coup :

« À l’inverse des expériences du passé, elle a été incapable de réduire le chômage, de vaincre l’exclusion, d’assurer l’égalité des chances »…

… pour la simple et bonne raison qu’elle a, horreur…

« oublié le peuple ».

À noter que Laurent Joffrin, à ce moment-là, dirige, pour quelques mois encore, la rédaction du Nouvel Observateur. Hebdomadaire « de gauche » qui, justement, fait au mois de mai 2006, dans ses pages dédiées aux « choses de la vie », la réclame de quelques montres un peu originales, comme

- le modèle Calisson, de chez Cartier, à 32 300 euros

- ou le modèle Reflet Icare Medium, de chez Boucheron, nettement plus accessible aux smicards, puisqu’il ne coûte que 23 100 euros.

En clair : pendant que l’essayiste Laurent dénonce une gauche coupée du peuple, Joffrin, l’homme de presse, continue de confectionner un hebdomadaire que lui-même présente volontiers comme un « Gala pour les riches ». Mais que serait l’éditocratie, sans ses minimes contradictions ?

En 2007, ça revient : Laurent Joffrin est absolument guéri de ses doutes. Réinstallé en sauveur à Libération, il règne désormais en maître incontestable sur une rédaction atterrée qui, réunie en assemblée générale, lui demande

« de renoncer aux pressions individuelles sur les salariés, de respecter les personnes et le droit du travail, d’adopter dans les relations professionnelles et sociales le ton nécessaire au respect des individus » [1].

Incontestablement : l’éditorialiste a retrouvé le mordant réactionnaire de ses jeunes années – lorsqu’il proclamait, fièrement :

« Nous sommes tous, nous avons tous été, ou nous serons tous, à un moment ou à un autre, des “réacs de gauche”. » [2]

C’est à cette époque que, définitivement établi en prince de l’éditocratie, trouve dans un jeune et prometteur journaliste, Renaud Dély, un fidèle disciple qui le suivra, jusqu’au mimétisme le plus étroit, sur la voie (exigeante) de la giscardisation de la gauche. Pendant l’année où il travailleront ensemble à Libération (Dély rejoindra Le Parisien en septembre 2007), il sera difficile de savoir qui écrit quoi, de Laurent ou de Renaud, tant leurs mots se ressemblent.

Dans un navrant essai paru en octobre 2006 et dont le titre à lui seul, Les Tabous de la gauche, est un long poème libéral, Renaud Dély demande par exemple :

« À l’approche de l’élection présidentielle, la gauche française saura-t-elle enfin s’affranchir des tabous qui la corsètent ? Pour l’emporter en 2007, d’abord et réussir au pouvoir, ensuite, comblera-t-elle ce défaut de lucidité qui l’a envoyée se fracasser contre le mur du réel ? »

Un an plus tard, Laurent Joffrin renchérit, dans La Gauche bécassine :

« La gauche peut-elle gagner ? Et surtout la gauche peut-elle réussir au pouvoir ? (…) Il lui manque le réalisme des analyses. »

Dély :

« [La gauche] reste prisonnière d’une grille de lecture poussière, brandit des références obsolètes et se sert d’outils devenus inefficaces ».

Joffrin :

« Une série de tabous et de totems pèse encore [sur la gauche]. Une orthodoxie dépassée entrave l’action du camp progressiste. Une bien-pensance paralysante empêche la gauche d’épouser son temps. La gauche procède toujours par réflexes, par idées toutes faites, par dogmes assénés. »

Et ainsi de suite...

Épilogue : au mois de mai 2008, l’hebdomadaire Marianne publie un article dont les auteurs dénoncent la « nouvelle pensée unique », qui « sert la domination des élites » et qu’ils présentent comme un

« lieu de giscardisation de la gauche des banquiers libérés et des technocrates branchés ».

Cette normalisation droitière, estiment-ils, c’est la « ligne Olivennes-Joffrin-Ockrent ».

Surprise : l’un des deux signataires de cette vigoureuse mis en cause n’est autre que Renaud Dély, passé du Parisien à Marianne en janvier 2008, où il a, d’après Frédéric Lordon, « un peu de mal à se faire (…) à son nouvel employeur, qui lui commande de fracasser tout ce qu’il a toujours adoré » [3]. Mais il est vrai aussi que les aspirants éditocrates ont l’échine souple.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre collectif Les éditocrates, publié par Mona Chollet, Olivier Cyran, Sébastien Fontenelle et Mathias Reymond aux Éditions La Découverte, que nous recommandons vivement.

Notes

[1] « Une motion de défiance votée contre le P-DG de Libération »,

<www.acrimed.org> ;

, 2 février 2007.

[2] Laurent JOFFRIN, « Résister, disent-ils », Le Nouvel Observateur, 1er avril 1999

[3] Frédéric LORDON, La Crise de trop, op. cit.