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Un « cri de douleur » de Serge July

Quand un conseiller du Prince sermonne la populace

par Collectif Les mots sont importants
1er juin 2005

Au lendemain du référendum sur le Traité constitutionnel européen, comment réagissent les éditorialistes qui ont unanimement fait campagne pour le « Oui » ? Nous laisserons à d’autres [1] le soin de dresser un tableau d’ensemble, et nous nous concentrerons sur une réaction particulièrement caricaturale : celle de Serge July. L’intégralité de son éditorial du 30 mai 2005 est reproduite ci-dessous, en sept parties, avec les quelques remarques qui s’imposent [2].

1. « Ce sont des cris de douleur, de peur, d’angoisse et de colère que l’électorat de gauche a poussés dans les urnes, à l’occasion du référendum, face à la course folle du monde et face à l’incurie des hommes qui nous dirigent depuis plus de deux décennies. Comme en pareil cas, il fallait des leaders d’occasion qui nourrissent ce désarroi national. Les uns ont surenchéri dans la maladresse, les autres dans les mensonges éhontés. A l’arrivée, un désastre général et une épidémie de populisme qui emportent tout sur leur passage, la construction européenne, l’élargissement, les élites, la régulation du libéralisme, le réformisme, l’internationalisme, même la générosité. »

C’est un vieux refrain des classes dominantes : le peuple de gauche, la jeunesse et les classes populaires [3] ne parlent pas, ils « crient » ; ils ne pensent pas, ils « ressentent ». Quant à l’idée qu’ils pourraient être force de proposition, vous n’y songez pas ! Le peuple, lorsqu’il dit « non », est forcément « malade » ! [4]

Par ailleurs, il n’est pas faux que beaucoup d’électeurs ont voté « Non » par peur. Peur de l’étranger, peur de la Turquie pour une petite minorité très marquée à droite [5], mais surtout, massivement, peur du chômage, de la précarité, d’une libéralisation à outrance synonyme d’inégalités et d’insécurité sociale [6] Cette peur est tout à fait légitime, elle est fondée en raison - en tout cas, elle n’est certainement pas plus « irrationnelle » que la peur de la guerre, de la « fin de la construction européenne », du « jeu de l’extrême droite » et autres épouvantails brandis par les partisans du « Oui » au cours des semaines précédant le scrutin.

2. « Tous les référendums emboîtés les uns dans les autres ont été perdus par l’Europe. Référendum sur l’élargissement. Entre le spectre turc qui désignait sans ambages les musulmans, et le malheureux plombier polonais, les étrangers ont été invités à rester chez eux. Le Pen xénophobe, c’est son fonds de commerce, mais que des dirigeants de gauche fassent campagne sur ce terrain comme Chirac en 2002 sur l’insécurité, on croyait cette xénophobie-là impensable... »

Serge July n’a peur ni du ridicule ni de l’indécence. Il est vrai que « le spectre turc » a été brandi par Philippe de Villiers et Jean-Marie Le Pen. Mais les porte-parole du « non de gauche », quels que soient leurs mérites ou démérites, ont très peu joué cette carte. L’amalgame de Serge July est donc un pur mensonge.

Quant au « plombier polonais », c’est un comble que Serge July s’en offusque lorsqu’il est évoqué afin de contester une constitution d’orientation néo-libérale, alors que son journal l’a invoqué sans aucun scrupule dans un passé proche pour soutenir des politiques d’immigration restrictives et répressives [7]. Par un étonnant paradoxe, la crainte de la déréglementation, des délocalisations et de l’instrumentalisation de « la concurrence étrangère » par le patronat porte la marque infâmante du racisme lorsqu’elle s’énonce sous la forme d’un discours ciblant l’idéologie libérale, et elle devient une préoccupation « sociale » légitime lorsqu’elle vient justifier des lois répressives contre les immigrés !

Enfin, il est étrange que Serge July dénonce les dérives démagogiques et xénophobes des « dirigeants de gauche » en se focalisant sur des dérives marginales à gauche (la thématique « anti-turque » et la xénophobie « anti-polonaise »), et en omettant la principale dérive des tenants du « non de gauche » (d’Olivier Besancenot à Jean-Luc Mélenchon) : la manière dont ils ont joué avec le thème de « la laïcité ». Ils ont en effet brandi une menace totalement fictive que le Traité Constitutionnel ferait peser sur la laïcité du fait d’un article n’affirmant rien d’autre que le droit élémentaire et (en principe) inaliénable des individus à l’expression publique des convictions religieuses ! On l’aura compris : la seule chose que cet article pouvait contredire, ce n’était pas la laïcité (au sens de neutralité des institutions et de séparation des Églises et de l’État), mais la loi du 15 mars 2004 interdisant le voile à l’école - une loi qui n’a rien de laïque (et qui est même anti-laïque, liberticide et discriminatoire [8]).

Cette contradiction-là, cette démagogie-là, cette concession réelle faite par les tenants du « non de gauche » à l’islamophobie ambiante, Serge July aurait parfaitement pu la dénoncer. Il s’en garde bien - pour une raison assez simple : son journal a été l’un des principaux promoteurs de l’énorme campagne médiatique qui a abouti à cette loi d’exclusion [9]. Il a lui même, en personne, apporté son soutien à cette loi, alors qu’il avait dénoncé vivement les campagnes prohibitionnistes de 1989 et 1994 [10].

3. « Référendum sur les élites. Les élites gouvernementales, les élites bruxelloises, les médias sans exception, et tous ceux qui plaidaient pour un système de décision autorisant l’émergence d’une Europe politique : ce sont tous des partisans de la France d’en haut, que la France d’en bas entend évidemment corriger, sinon raccourcir. La France d’en haut et la France d’en bas, c’est le duo bien connu de toutes les périodes populistes. »

L’idée que le « oui » est porté par la « France d’en haut » et le « non » par « la France d’en bas » serait donc, selon notre éditorialiste, un pur effet de l’idéologie « populiste ». Cette catégorisation est très commode ; elle permet de disqualifier immédiatement la position adverse [11]. Seul problème : au-delà - ou en deça - de l’idéologie populiste, il y a cette réalité objective, massive, mesurable : le « non » est très nettement majoritaire chez les employés (avec 60% des suffrages), les ouvriers (avec 81%) et les chômeurs (avec 79%), tandis que le « oui » ne l’emporte que chez les cadres et professions libérales (avec 62% des suffrages) [12] ; le « Non » recueille plus de 60% des suffrages chez les ménages gagnant moins de 2000 euro par mois [13], tandis que le « Oui » ne commence à être majoritaire que dans les ménages gagnant plus de 3000 euro (avec 63% des suffrages) [14].

La corrélation entre position sociale et comportement électoral est sur ce scrutin tellement forte qu’on est tenté de poser une question ingénue - en espérant que Serge July nous excusera de tant de trivialité et de « populisme » : la ferveur « européenne » du patron-éditorialiste de « Libé », et sa rage au lendemain de la débâcle du « Oui », ne sont-elles pas, tout bêtement, proportionnelles à son niveau de revenu ?

4. « Référendum sur le libéralisme. Que des dirigeants de gauche, et à peu près toute la classe politique, aient accepté de délayer à longueur d’argumentaires les tracts d’Attac, à la manière de François Mitterrand plaidant pour la rupture avec le capitalisme dans les années 70, on est en plein délire, plus de trente ans après et après les succès que l’on sait. Cette année, on ne parlait plus de capitalisme mais d’un mot qui s’en voulait le synonyme absolu : le libéralisme. Cette fois, il fallait se prononcer pour ou contre la concurrence, pour ou contre la mondialisation. »

Ceux qui pensent différemment de Serge July, ceux qui, en critiquant le capitalisme, semblent faire en sens inverse l’itinéraire qui a mené Serge July du maoïsme le plus sectaire au libéralisme le plus cynique [15], sont forcément dans la régression et le « délire ». Voir le commentaire du point 1.

5. « Référendum sur la France. La France existe puisqu’elle est capable toute seule de renverser la table européenne ! À genoux les Européens devant notre non ! Ce mensonge sur la renégociation à laquelle toute l’Europe devrait se prêter, il y a eu des responsables politiques pour le faire croire. Ou la France revotera ou l’Europe politique, c’est fini, parce que le risque au renoncement de l’ambition politique européenne est en plein essor. »

Là encore, Serge July ne recule devant aucune incohérence. Il commence par ironiser sur l’outrecuidance d’un électorat national qui prétend retarder un processus engageant plusieurs pays, mais il s’arroge en revanche le privilège de décider, à la place du peuple souverain, de ce qui doit se passer. En somme, Serge July dénonce ceux qui disent « à genoux les Européens devant notre non ! », mais il se permet de dire :

« à genoux les gueux devant mon Oui ! »

À l’heure où certains tenants du « Oui » accusent le coup, l’éditorialiste de Libération ne se laisse donc pas abattre. Il repart bon pied, bon œil, comme si de rien n’était, dans le chantage qui a précédé le scrutin : ce vote ne vaut rien, il faut re-voter jusqu’à ce que le « Oui » l’emporte. Sinon... « l’Europe politique, c’est fini » !

6. « Référendum sur le social. Le socialisme dans un seul pays est pour bientôt ! L’Europe est pourtant le seul espace social de la planète que la charte des droits sociaux devait renforcer. Foutaises ! A en croire certains, c’était en réalité le quartier général de l’ultralibéralisme, et il est démasqué. Il fallait pour faire ce chef-d’oeuvre masochiste, outre les habituels souverainistes, une classe politique élevée par des autruches, portée aux mensonges depuis de nombreuses années, des incompétents notoires à la manoeuvre dont un Président en exercice, et des cyniques en acier trempé dont un ancien Premier ministre socialiste. »

Cette partie ne nous concerne pas : ce n’est pas à nous que s’adresse Serge July, mais à ses compères. Il cherche des coupables dans son monde friqué : les imbéciles qui ont mal mené la campagne du « Oui » (en gros :le gouvernement de droite) et les salauds qui ont trahi en passant dans le camp du « Non » (et notamment Laurent Fabius). Laissons Serge régler ses problèmes en famille. Relevons simplement la manière élégante dont, une fois de plus, il pathologise ses adversaires (« masochistes »), quand il ne les insulte pas sans preuves (« menteurs ! » ). Et apprécions le spectacle : la rage des conseillers du Prince lorsque leurs plans sont déjoués par l’imprévisible populace !

7. « Les Français savent d’expérience que notre pays va mal. Malheureusement, il va encore plus mal ce matin. »

Il faut bien entendu comprendre :

Serge July va mal. Il va encore plus mal ce matin

En effet, quiconque évolue en dehors des hautes sphères politiques et médiatiques a pu voir la jubilation qui s’est emparée d’une multitude de gens à l’annonce des résultats du référendum. Et même sans sortir de chez soi, quiconque raisonne un minimum peut aisément deviner que beaucoup de monde (55% des 70% d’adultes inscrits sur les listes électorales qui sont allés voter) est profondément heureux d’avoir gagné.

Serge July n’a pas l’air de s’en rendre compte. Pour lui, le pays va mal, encore plus mal que la veille ! Cette conclusion est tellement comique, en ce jour de liesse populaire, qu’on en restera là. Rions, camarades, et souhaitons à Serge un prompt rétablissement.

P.-S.

Ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

Notes

[1] Notamment Acrimed et PLPL, qui suivent de près la question

[2] On trouvera en note des éléments chiffrés sur le profil social des électeurs de chaque "camp", tirés des enquêtes "sortie des urnes" réalisées ce dimanche 29 mai

[3] Jeune, de gauche, issu des classes populaires : tel est le profil majoritaire de l’électeur qui a voté « non », selon toutes les enquêtes « sortie des urnes » : cf. notamment l’enquête TNS-SOFRES (Cf. http://www.tns-sofres.com/etudes/pol/290505_referendum_r.htm) et l’enquête Ipsos (cf. http://www.ipsos.fr/referendum/soiree/referendum.htm), qui donnent les mêmes résultats, à 1 ou 2% près.

Ainsi, selon l’enquête Ipsos, le « non » l’emporte aussi bien chez les femmes que chez les hommes (53% et 57%), il est massif chez les employés (67%), les ouvriers (79%) et les chômeurs (71%), tandis que le « oui » ne l’emporte que chez les cadres et professions libérales (65% de « oui »).

Le Non recueille 56% des suffrages chez les 18-24 ans, 55% chez les 25-34 ans, 61% chez les 35-44 ans, 62% chez les 45-59 ans ; le "Oui" n’est majoritaire que chez les plus de 60 ans : 56% chez les 60-69 ans, et 58% chez les plus de 70 ans.

Notons que l’abstention est nettement plus marquée chez les plus jeunes (plus de 40% chez les moins de 35 ans, moins de 20% chez les plus de 45 ans, 30% pour les 35-44 ans), mais qu’en revanche, elle varie moins en fonction de la classe sociale. Il semble même que les classes populaires se soient davantage déplacées pour aller voter que lors des précédents scrutins.

Sur le plan politique, le « Non » l’emporte chez les électeurs d’extrême gauche (94%), du PCF (98%), des Verts (60%) et du PS (56%) ; il est en revanche très minoritaire dans l’électorat UMP (20%) et UDF (24%). À droite, seul l’électorat d’extrême droite a majoritairement voté « non » : 75% des électeurs proches du MPF et 93% des électeurs proches du FN

[4] Sur cette manière de disqualifier la parole du peuple, cf. J. Rancière, La mésentente, Galilée, 1995

[5] Cf. http://www.ipsos.fr/referendum/soiree/referendum.htm : chez les électeurs ayant voté non, le rejet de la candidature turque n’a été cité comme motivation que par 16% des sympathisants Verts, 23% des sympathisants du PCF, et 26% des sympathisants du PS. Cette motivation arrive ainsi en sixième position (sur huit motivations proposées par l’enquête) chez les électeurs de gauche. Elle n’est la principale motivation que dans la petite frange de droite qui a voté « non » (des sympathisants UMP, FN et MPF, qui sont 56% à citer cette motivation). L’enquête TNS-SOFRES montre la même chose : "la Turquie" est, parmi les 8 motivations proposées, celle qui arrive en avant-dernière position, avec seulement 18% de personnes la citant comme l’une de leurs motivations

[6] Dans l’enquête TNS-SOFRES, le chômage est la motivation la plus citée (46% des sondés), et le caractère "trop libéral" du Traité arrive en quatrième position (34%). Dans l’enquête IPSOS, la situation économique et sociale et le caractère trop libéral de la Constitution sont les deux motivations qui se détachent dans l’électorat de gauche (plus de 50% pour chacune de ces deux motivations dans toutes les familles de la gauche). Enfin, dans cette même enquête, 72% des électeurs qui ont voté Non se disent inquiets pour leur situation personnelle et professionnelle, tandis que 75% des électeurs qui ont voté Oui se disent confiants.

[7] Les lois Chevènement de 1998 soutenues ardemment par Laurent Joffrin, alors éditorialiste et directeur de la rédaction de Libération

[8] Cf. P. Tévanian, « Une loi anti-laïque, anti-féministe et anti-sociale », Le Monde diplomatique, Février 2004

[9] Cf. P. Tévanian, Le voile médiatique. Retour sur la construction d’un faux problème, Raisons d’agir, à paraître en septembre 2005

[10] Idem.

[11] Sur cet usage de la catégorie de « populisme », cf. A. Collovald, Le « populisme du FN », un dangereux contresens, Editions du Croquant, 2004

[12] Chiffres de l’enquête TNS-SOFRES. Les chiffres de l’enquête Ipsos sont sensiblement les mêmes : 79% de "Non" chez les ouvrier, 67% chez les employés, 71% chez les chômeurs ; et 65% de "Oui" chez les cadres et professions libérales.

[13] 60% chez les ménages gagnant moins de 1000 euro, 65% chez les ménages gagnant entre 1000 et 2000 euro)

[14] Chiffres de l’Enquête Ipsos

[15] Cet itinéraire est remarquablement évoqué dans le pamphlet de Guy Hocquenguehm, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary Club, réédité aux Éditions Agone en 2002