Accueil du site > Cinéma > Un film qui compte Grave

Un film qui compte Grave

A propos d’un film de Julia Ducournau

par Pauline Londeix
4 avril 2017

Grave, le premier film de Julia Ducournau, est un film qui raconte le parcours initiatique de Justine, jeune femme [1] qui quitte le cocon familial pour intégrer une école vétérinaire, destinée qui semble s’être transmise de génération en génération dans sa famille. Justine est confrontée au bizutage par les plus anciens, dont fait partie sa sœur Alexia [2], et est contrainte de manger de la viande crue, alors qu’elle est végétarienne. Cet épisode va réveiller chez Justine son goût inné, ignoré jusque là, pour la chair… humaine.

Au cours de ses premiers jours à l’école vétérinaire, qu’a donc également intégrée avant elle sa grande sœur, Justine va à la fois découvrir la vie loin de chez ses parents et être constamment rappelée au déterminisme familial, comme dans une sorte de double mouvement constant et contradictoire.

Certains critiques de films ont eu vite fait de cataloguer Grave comme un film d’horreur, « trash », « gore », pourtant, il n’en est rien. Définir « Grave » ainsi serait réducteur : Grave n’a rien d’un film violent dont l’objectif ultime serait d’horrifier. Grave est un film « crossover », à cheval (c’est le cas de le dire) entre la comédie et le drame. C’est un film qui transgresse les règles du film de genre, tout en respectant certaines. C’est également un film qui pose des questions féministes et anthropologiques, qui porte sur la famille, l’addiction, la sexualité, et le rapport de l’individu aux règles du groupe, à l’humiliation et à la coercition.

 Grave est un lieu d’analogies et d’interprétations infinies

L’école vétérinaire de Justine est rattachée au bâtiment d’une école de médecine, formant une sorte de petite ville quelque part en rase campagne. L’architecture en béton armé style années 70 de cette structure qui « a mal vieilli », comme la décrit la mère [3] de la protagoniste au début du film, est magnifiquement filmée, dans de nombreuses scènes extérieures de groupes et sur les toits – et dans des scènes intérieures dans les chambres, les amphithéâtres et les nombreux couloirs souterrains, fidèles à l’architecture des hôpitaux, qui semblent ici relier aisément les lieux de fêtes et d’études aux laboratoires, à l’hôpital et la morgue.

 Grave est un film sur la norme et sur le groupe

Grave, qui montre les élèves les plus anciens bizuter les nouveaux venus, parle de l’obligation de soumission des plus vulnérables aux règles du groupe, même si celles-ci reposent sur l’humiliation. Les plus anciens obligent les « bizuts » à ramper, à les suivre dans les souterrains de l’école. Justine a peur. Mais comme le lui dit Adrien (interprété par Rabah Naït Oufella), son nouveau colocataire qu’elle vient de rencontrer : « qu’est-ce que tu crois qu’il peut nous arriver ? », « c’est du flan tout cela ». C’est du flan tout cela, mais c’est bien un passage obligé pour être accepté par le groupe. Les nouveaux venus acceptent, comme ils acceptent de recevoir de l’hémoglobine sur leurs blouses blanches, avant de pouvoir poser sur la photo de la promotion, sous le regard satisfait de leurs bourreaux, dont les blouses sont recouvertes d’inscriptions et de tags, tels des galons sur des uniformes.

Les nouveaux élèves doivent manger un rein de lapin pour faire partie du groupe ? Pas grave, ce qui compte c’est « de ne pas s’afficher ». « Vous a-t-on forcée ? » demande l’infirmière à Justine qui a réagi par une intoxication alimentaire sévère. « Non », répond-elle. C’est l’histoire de ne pas se faire remarquer, de faire comme les autres, d’être dans la moyenne et de ne pas interroger les pratiques de la norme. Cette séquence pose aussi la question de l’étendue des ressorts coercitifs.

 Grave est un film féministe

On retrouve la problématique des ressorts coercitifs ou de contrainte psychologique lors de la scène de l’épilation. Justine ne veut pas se faire épiler, mais sa sœur considère « qu’elle n’a pas le choix ». Justine alors allongée sur le dos, dans la chambre de sa sœur, la cire déjà sur la peau, accepte, d’être épilée. Mais elle ne veut pas continuer. Sa sœur lui rétorque à nouveau qu’elle n’a pas le choix. Cette scène pose bien sûr la question de l’injonction sociale permanente faite aux femmes de faire ce qui est attendu d’elles, y compris de leurs corps, contrôlés par la norme. L’infirmière raconte une anecdote à Justine, sur une femme en surpoids qui devait faire des examens et à qui les internes en médecine de l’hôpital ont demandé de « revenir lorsqu’elle aura(it) perdu du poids ». Ce ne sont pas les seules fois où il est question de régulation du corps des femmes dans Grave. Lorsque Justine essaie de se faire vomir, sa sœur la met en garde sur son alimentation – « tu nous ferais pas un trip anorexique ? » – tout comme une autre fille rencontrée dans les toilettes alors qu’elle tente de se faire vomir, en vain, et qui lui donne ce conseil : « c’est plus facile en mettant deux doigts », laissant entendre qu’elle sait de quoi elle parle. La réalisatrice met le doigt sur un autre tabou de la société, le rapport aux corps et aux maladies qui y sont liées, comme l’anorexie ou la boulimie.

Le film pose aussi la question de la découverte de la sexualité pour une femme dans ce contexte, notamment lors de la scène de la glace où Justine se regarde en écoutant une chanson aux paroles crues écrite par une femme et parlant de sexualité du point d’un point de vue féminin.

 Grave est un questionnement anthropologique 

Par dessus tout, Grave est un questionnement anthropologique, qui s’attaque au tabou suprême de l’humanité : le cannibalisme. Peut-on être humain et cannibale à la fois ? Le monstre est-il toujours celui que l’on croit ? Le monstre est-il toujours celui qui a l’air d’être le monstre ? Cette question, qui a déjà été posée au cinéma à différentes reprises et notamment dans Elephant Man de David Lynch, Julia Ducournau nous invite à nous la poser, mais seulement après avoir construit notre empathie à Justine. Justine va découvrir qu’elle est attirée par la viande et en a presque honte. Adrien est témoin d’une scène où Justine cache un steak haché dans sa poche, et lui propose d’aller manger un kebab dans une station service quelque part dans la campagne à proximité de l’école. A partir de ce moment, Justine ne s’arrête plus. La scène du doigt achèvera ses dernières résistances. Dans cette scène, Alex, revient à elle, après quelques secondes de perte de conscience, et découvre sa sœur en train de… manger son doigt.

Après la scène du doigt, on se demande comment la sœur va réagir. La dénoncer à leurs parents, la trouver inhumaine ? Et puis on comprend, en même temps que Justine. Justine n’est pas seule, c’est une affaire de famille. On le comprend lorsqu’Alex emmène Justine dans la rase campagne avoisinante et provoque un accident. Une voiture qui passait par là termine sa route dans un arbre et Alex ouvre la portière, passe la tête dans la voiture et ressort… la bouche pleine de sang. Justine semble choquée. Mais Alex, telle une mère fauve qui apprend à son petit à chasser lui dit : « il faut bien que tu apprennes ».

Evidemment, cette chasse et ces goûts pour la chair humaine sont inavouables au reste du groupe. Alex et Justine doivent se cacher. Mais la vérité ne tarde pas à éclore aux yeux de tous. D’abord lors de la scène où les anciens demandent à deux « bizuts », l’un recouvert de peinture jaune (un garçon) et l’autre recouvert de peinture bleue (Justine) de ne ressortir de l’endroit où ils sont isolés que lorsqu’ils seront « tout verts ». A cette nouvelle injonction à respecter ce que veulent les donneurs d’ordre, Justine, qui vient de probablement vivre une vraie crise de manque sous les draps de son lit, répond par la morsure du garçon… jusqu’au sang.

Depuis le début, Justine semble avoir un faible pour Adrien, le garçon qui partage sa chambre. Ils se mettent finalement ensemble après que Justine lui a avoué son penchant pour la chair humaine, lorsqu’il lui demande pourquoi elle a mordu le bonhomme jaune. « C’est grave » lui dit-elle.

Car Grave est aussi un film sur la découverte du corps et de la sexualité. De la gestion des émotions, du désir et des addictions, entre culpabilité et passage à l’acte. La frontière est parfois ténue entre le désir et le plaisir de Justine, entre dévorer des corps érotiquement ou littéralement.

Grave est un film sur la famille

Lorsqu’on comprend que les deux sœurs ont un goût inné pour la chair humaine, certains éléments précédents prennent tout leur sens. La réaction de la mère lorsqu’elle retrouve une boulette de viande dans la purée de Justine sur l’aire d’autoroute, la réaction étonnamment blasée du père [4] à ce moment-là, puis lors de la scène de l’hôpital, où ils viennent chercher Alex.

Grave est un film sur ce que l’on reproduit, consciemment ou non, du milieu social d’où l’on vient, et des rapports entre les deux sœurs entre grande affection, jalousie et vengeance. Vengeance car les scènes entre les deux sœurs, qui font suite à la scène du doigt, ne cesseront de mêler tentative de vengeance et empathie. Les regards de Justine et d’Alex l’une sur l’autre après la découverte de ce qu’a fait Alex à Adrien, exprimeront tout cela à la fois.

 Grave est un film sur la condition animale

Grave pose aussi la question de la condition animale. Quel est le destin des animaux dans notre société ? Est-ce uniquement celui d’être mangé ? Dévoré ? Gardé en captivité ? Un animal a-t-il le droit de refuser ce qu’un humain lui demande ? Il est déjà confronté à une première limite : le langage. Le principe de liberté d’un animal est loin d’être évident pour les humains, comme lors d’une discussion à la cantine au début du film, quand un des élèves pose la question de la protection que doit utiliser un vétérinaire qui soigne un singe pour se protéger du VIH. Au-delà des questions que ce film pose sur les animaux, Julia Ducournau filme les animaux de façon rare au cinéma. La scène du cheval anesthésié qui s’écroule doucement dans les bras des étudiants vétérinaires, ou encore celle où Justine tombe nez à nez avec une vache lorsqu’elle entre dans l’amphithéâtre, ces moments sont aussi émouvants et saisissants.

Dans Grave rien n’est laissé au hasard. C’est d’ailleurs ce qui pousse à prêter une attention particulière aux anecdotes a priori gratuites de certains personnages, comme l’infirmière, le professeur qui hait les premiers de la classe, ou encore le vieillard qui joue avec son dentier pour effrayer Justine. Ces personnages qui guident la protagoniste font penser à des personnages « lynchiens », comme le cow-boy de Mulholland Drive, comme des sortes de guides des personnages face aux épreuves auxquelles ils sont confrontés.

Mais Grave n’est pas un film qui ne vise qu’à l’intellectualisation. C’est un film très rythmé, qui s’adresse au corps du spectateur, qui procure du plaisir, et qui se joue comme une partition de musique, sur la fantastique bande son de Jim Williams. C’est aussi un film très beau, avec de très nombreux plans extérieurs en contre-plongée sur les personnages, avec pour décor les couleurs du ciel, la rase campagne et cette architecture d’un autre temps. Dans Grave chaque mot, chaque détail et chaque plan sont pesés, millimétrés, et chaque scène un peu difficile à regarder est justifiée dans la narration. Grave est un film maîtrisé de bout en bout, de son ouverture, en passant par sa magnifique scène de fête, jusqu’à la scène finale et son fondu au… rouge.

P.-S.

Grave de Julia Ducournau (Wild Bunch, 2017) avec Garance Marillier, Rabah Naït Oufella, Ella Rumpf, Joana Preiss, Laurent Lucas

Notes

[1] Interprétée par Garance Marillier

[2] Interprétée par Ella Rumpf

[3] Interprétée par Joana Preiss

[4] Interprété par Laurent Lucas