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Un « islamisme » télégénique

À propos de l’islamophobie refoulée des chaînes de télévision françaises

par Thomas Deltombe
16 septembre 2004

« Avec des mots ordinaires, on n’“épate pas le bourgeois”, ni le “peuple”. Il faut des mots extraordinaires. En fait, paradoxalement, le monde de l’image est dominé par les mots. La photo n’est rien sans la légende qui dit ce qu’il faut lire - legendum -, c’est-à-dire bien souvent des légendes qui font voir n’importe quoi. Nommer, on le sait, c’est faire voir, c’est créer, porter à l’existence. Et les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamiste - le foulard est-il islamique ou islamiste ? Et s’il s’agissait d’un fichu, sans plus ? Il m’arrive d’avoir envie de reprendre chaque mot des présentateurs qui parlent souvent à la légère sans avoir la moindre idée de la difficulté et de la gravité de ce qu’ils évoquent et des responsabilités qu’ils encourent en les évoquant, devant des milliers de téléspectateurs, sans les comprendre et sans comprendre qu’ils ne les comprennent pas. Parce que ces mots font des choses, créent des fantasmes, des peurs, des phobies ou, simplement, des représentations fausses. »

Pierre Bourdieu [1]

« Islamisme, judaïsme. Judaïsme, islamisme sont des mots très familiers aux théologiens, aux philosophes, aux intellectuels. Mais on les rencontre très fréquemment aussi sous la plume des journalistes. Car ils leur arrivent à ces mots de faire l’actualité, de faire l’histoire, comme si nous étions invités à lire la suite de la Bible et du Coran dans notre journal. »

C’est en ces termes que Bernard Pivot introduisait l’édition du 1er juin 1979 de son émission « Apostrophes » consacrée ce jour-là justement à « l’islamisme » et au « judaïsme ».

Jusque dans les années 1980, l’« islamisme » conserve un sens proche de celui qu’il avait aux 18e et 19e siècles, quand, dans la bouche d’un Voltaire, d’un Renan ou d’un Maupassant par exemple, « islam », « islamisme » et « mahométisme » servaient de synonymes. Le mot « islamisme » - qui signifie encore « religion musulmane » selon le Robert en 1985 - est peu utilisé, jusqu’au début des années 1990, dans les discours destinés au grand public.

L’« intégrisme », par contre, fait fortune à la télévision à partir de 1979. Par une identification directe à la révolution iranienne qui le fait se confondre avec le « khomeinisme », il incarne tous les dangers dont l’islam serait porteur.

L’« intégrisme », auquel on associe le « fanatisme », renvoie aussi à cette idée un peu simpliste selon laquelle l’islam, dans sa déclinaison militante, serait par essence la réactivation archaïque d’un passé à tout jamais enterré. Cette terminologie permet en tout cas, dans l’esprit des journalistes, d’éviter la stigmatisation des « musulmans », notion qui se confond avec celle d’« immigrés » au moment où l’« immigration » se réduit de plus en plus, dans l’imaginaire collectif, à ses seules composantes maghrébines et africaines.

Il faut attendre la fin des années 1980 pour voir une crise sémantique apparaître sur le petit écran. Au moment où le mythe du « retour » des immigrés s’est envolé, les journalistes prennent conscience de la nécessité de qualifier plus précisément ceux des « immigrés » qui ne semblent pas être « intégristes » mais qui, pourtant, éprouvent un attachement à la religion musulmane. On verra ainsi certains journalistes évoquer « les islamiques », catégorie intermédiaire entre les « intégristes » et les « musulmans ». Mais l’innovation ne prend pas, et on lui préfère rapidement l’expression de « musulmans croyants » ou « pratiquants ».

C’est dans ce contexte, le début des années 1990, que l’« islamisme » reprend du service à la télévision. Depuis le milieu des années 1980, les chercheurs se demandaient comment définir les nouveaux mouvements se réclamant de l’islam [2]. Les plus jeunes d’entre eux avaient ainsi ressuscité et redéfini l’« islamisme » en y insufflant une connotation politique, se démarquant ainsi de la génération précédente. Maxime Rodinson, patriarche de l’orientalisme français, explique sa réticence sur l’usage du terme « islamisme » :

« Dans le dictionnaire, ‘Islamisme’ est donné comme un synonyme d’islam. Alors, si on choisit ce mot, le lecteur risque de confondre entre un extrémiste excité qui veut tuer tout le monde et un homme tout à fait raisonnable qui croit en Dieu à la manière musulmane, chose parfaitement respectable. »  [3]

Une islamophobie refoulée

Cette mise en garde n’empêche pas la télévision de s’emparer du concept. Il sera en particulier appliqué au Front islamique du salut (FIS) fondé en Algérie en 1989. Contrairement aux chercheurs qui utilisent le terme avec précaution, les journalistes de télévision en font un usage immodéré sans vraiment le maîtriser, comme en témoigne la remarque de Patrick Poivre d’Arvor en 1993, qui définit le parti politique islamiste le plus emblématique... par son apolitisme :

« Il convient de ne pas confondre le FIS et ses nébuleuses - les islamistes, qui ne veulent pas une action politique mais uniquement religieuse - , et puis l’ensemble des musulmans, pour lesquels le Coran est une référence de vie. »
 [4]

Pendant plusieurs années, l’« islamisme » navigue dans la bouche des journalistes et fait malencontreusement le pont, par l’inertie des mots et des images, entre l’« islam » et le « terrorisme ». L’Union des organisations « islamiques » de France devient bien souvent l’Union des organisations « islamistes » de France. Le terrorisme est systématiquement « islamique » alors même qu’on multiplie les micro-trottoirs auprès des musulmans qui s’époumonent à dire que « les attentats n’ont rien à voir avec l’islam ».

Au milieu des années 1990, les reportages se mettent à dénoncer systématiquement ce qu’ils appellent « les amalgames ». Malgré cette autocritique, les confusions, les ambiguïtés et les ambivalences demeurent plus présentes que jamais. Pour nombre de téléspectateurs, changer les mots ne change pas grand chose. Le foulard reste « intégriste » même quand on ne l’appelle plus « tchador » mais voile « islamique ». Les musulmans restent « communautaristes » même quand on dit que « dans sa grande majorité, la communauté musulmane est intégrée ». Ceux d’entre eux qui portent la barbe restent « des Barbus » quand bien même on dirait : « ceci n’est pas une barbe ».

Si les commentaires répètent inlassablement que l’« islam est une religion de paix », la plupart des reportages font rimer « islam » avec « problème ». Une étude statistique montre clairement que ce qui amène la télévision à parler d’islam est toujours lié à ce qui est perçu comme une menace et une agression, à commencer par le voile et le terrorisme. Dès que les crises s’apaisent, la religion musulmane disparaît du petit écran, et les « musulmans modérés » avec elle.

La thématique des « amalgames » dans le langage des journalistes est problématique. Car, dénoncer les « amalgames » permet bien souvent de se dédouaner d’en faire. Parfois même c’est justement pour pouvoir dénoncer ce qui leur semble être « islamiste » qu’ils convoquent des musulmans qu’ils baptisent « modérés ». Un peu comme un raciste qui mentionne son « ami Arabe » ou son « voisin Noir ». Les journalistes reconnaissent d’ailleurs, implicitement, qu’ils relaient une vision négative de l’islam : les rares reportages qui se veulent volontairement bienveillants à l’égard des musulmans rappellent presque immanquablement qu’il faut « lutter contre les idées reçues ». Mais s’il y a des idées reçues, par qui ont-elles été données ?

Si nous devions faire des typologies, nous classerions certainement le discours télévisé dans la catégorie de l’« islamophobie refoulée » ou de la « dénégation islamophobe ». Le journalisme télévisuel se distingue à cet égard d’autres formes de journalisme, en particulier de la presse écrite où l’on trouve une plus grande diversité. Quelques titres flirtent avec l’islamophobie revendiquée de type xénophobe ou raciste (la religion musulmane serait un élément irréductiblement « étranger »). D’autres, beaucoup moins rares, nourrissent une islamophobie revendiquée de type anti-religieuse (en tant que religion, l’islam serait irrationnel et obscurantiste). Certains journaux se montrent plus « islamophiles ». La variété de ces prises de positions s’explique principalement par le fait que chaque organe de presse écrite se destine à un lectorat circonscrit à un segment donné de la société française.

Dans le cas de la télévision, qui s’adresse à un public de masse et trans-catégoriel, les choses sont un peu différentes puisque les journalistes se veulent plus consensuels. L’idée générale à la télévision consiste à tenter de choquer le moins possible les différents publics auxquels elle s’adresse et de rester à équidistance de positions trop tranchées. De fait, les journalistes de télévision se présentent dans leur grande majorité comme des « islamophiles », qui parlent de l’islam comme d’une belle et grande religion, mais aussi comme des « islamistophobes » [5], qui ne cessent de dénoncer l’« islamisme ». Le compromis paraît acceptable au premier abord. Il bute cependant sur l’imprécision des termes.

Une vision binaire de l’islam

Depuis les années 1990, la notion d’« islamisme » a subi une tentative de codification. « L’islam est une religion, l’islamisme est une idéologie », explique ainsi Mohamed Sifaoui, collaborateur du journal Marianne et auteur de plusieurs reportages télévisés sur l’« islamisme » :

« Avant tout propos, ajoute-t-il, il est aujourd’hui important, nécessaire même, de faire cette précision - de taille - afin de lever toutes les ambiguïtés et éloigner tout amalgame. » [6]

Les velléités de M. Sifaoui sont certainement salutaires. Mais il aurait été utile, pour bien faire, qu’il explique aussi où il place la limite entre la « religion » et l’« idéologie ».

A vouloir absolument maintenir une vision morale et binaire qui distingue le « bon » du « mauvais » islam, le journalisme télévisé - mais il n’est pas le seul - se retrouve dans une situation ambiguë. Il a certes commencé à réformer, oralement et formellement, la vision occidentale séculaire d’un islam intrinsèquement nuisible et étranger [7], mais il continue, dans le même temps, à relayer, implicitement et sur le fond, une vision toujours négative d’un phénomène religieux qu’il perçoit comme suspect et extérieur.

Il manque parmi les journalistes d’une réflexion sur la présence publique du fait religieux dans la société française. Trop nombreux sont ceux qui réagissent en fonction de ce qui leur semble instinctivement entrer ou non dans la « normalité ». Et il se trouve que ce qui paraît « normal » pour les autres religions ne l’est pas, de leur point de vue, pour l’islam. On parle avec bienveillance d’un jeune catholique qui participe aux Journées mondiales de la jeunesse (JMJ), mais on regarde toujours avec suspicion un musulman qui participe à un rassemblement à la Courneuve, par exemple. Une collégienne voilée expulsée d’un établissement de Thann en Alsace attire une nuée de caméras, mais les reportages qui s’interrogent sur le financement public des cours de religion catholique, juive et protestante dans la même région se comptent sur les doigts de la main. Les prises de position politiques des évêques ne posent aucun problème, mais la moindre activité sociale menée par une association musulmane ravive la crainte de l’« islamisation », terme dont on ne sait d’ailleurs pas s’il se réfère à l’« islam » ou à l’« islamisme ».

On aboutit à une situation où la moindre visibilité de l’islam dans l’espace public tend à être perçue comme suspecte d’« islamisme ». Ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes pour un média comme la télévision où le rapport à l’image est primordial et où, dans le même temps, on somme la religion musulmane de « rester du domaine du privé ». En exposant publiquement l’image de l’intimité musulmane, la télévision rend encore plus ténue la limite entre l’« islam » et l’« islamisme ».

Toute la question est bien celle des frontières. Les distinctions entre « islam » et « islamisme » sont parfaitement illusoires si on ne sait pas à quelle réalité ces termes sont appliqués. On s’étonnera, par exemple, d’entendre des journalistes estimer que « 90% » ou « 99% » [8] des musulmans sont « paisibles », sans jamais dire quelles sont leurs définitions de « paisible » ou de « musulmans » et sans apparemment prendre conscience que nul n’est même en possession de statistiques fiables sur le nombre de « musulmans » en France.

Brouillage sémantique

L’analyse des images et des discours transmis par la télévision montre un chevauchement continuel entre des notions que trop de journalistes croient, à tort, inscrites dans le marbre de la réalité sociale. De fait, les journalistes peuvent parler du « terrorisme », beaucoup de téléspectateurs comprendront « islamisme ». Ils peuvent dire « islamisme », tout le monde entendra « islam ». Et ainsi de suite avec « immigré », « étranger », « banlieue », etc.

On trouvera un exemple, entre mille, dans cette remarque de la responsable du service Société de France 2 dans une émission largement consacrée à l’islam [9] :

« On sait que les femmes issues de l’immigration sont deux fois plus nombreuses que les Françaises à subir des agressions sexuelles » [10].

D’où vient cette idée que les « femmes issues de l’immigration » ne sont pas « Françaises » ? Combien de temps faudra-t-il qu’on fasse un lien systématique entre « islam » et « immigration » ? Est-il nécessaire de faire référence aux « agressions sexuelles » quand on parle d’« immigration » ? Autant d’impensés, plus ou moins graves mais d’une banalité inquiétante, qui laissent perplexe sur le fonctionnement de la rubrique Société sur la chaîne publique.

Tant que les journalistes de télévision ne chercheront pas à déconstruire les mythes profondément ancrés dans les esprits et se limiteront à quelques dénégations superficielles, ils se condamneront, si ce n’est à constituer le moteur principal de l’« islamophobie », du moins à en être un puissant véhicule.

Le terme d’« islamisme » étant à nouveau entré dans une période de crise ces derniers temps, en particulier depuis le 11 septembre 2001, les médias ont entrepris d’étoffer leur vocabulaire. On a ainsi vu se multiplier les déclinaisons de l’« islamisme » et de l’« intégrisme » des décennies précédentes :

« islamisme modéré », « islamisme radical », « islamisme politique » mais aussi « islam radical », « communautarisme », « fondamentalisme », « salafisme », « djihadisme » ...

Autant de termes qui pourraient contribuer utilement à une meilleure compréhension et à une plus grande nuance dans les propos. Mais, une fois encore, trop de journalistes semblent s’être mal appropriés les concepts. Les mots et images se superposent et s’entrechoquent. En dehors du fait que le flou autour des concepts puisse assurer, à peu de frais, un statut de fin connaisseur à celui qui l’entretient, ces termes ont pour conséquences de renvoyer à leur « étrangeté » ces « mauvais musulmans » qu’on préfère juger que comprendre.

Le brouillage des termes empêche malheureusement à ceux des téléspectateurs qui peuvent éprouver une appréhension légitime à l’égard de la religion musulmane de percevoir les vrais enjeux, de circonscrire les dangers, de dégonfler les fantasmes et d’écouter éventuellement les revendications elles aussi légitimes des musulmans. La confusion empêche aux journalistes de se questionner sur leur propre rapport à l’« islam » et aboutit à la disqualification de toute tentative qui viserait justement à les inciter à mener cette nécessaire réflexion.

P.-S.

Ce texte est paru également dans la revue Actualis.

Notes

[1] P. Bourdieu, Sur la télévision, Liber Raison d’Agir, Paris, 1996, p 19

[2] Voir par exemple Martin Kramer, Coming to terms : Fundamentalits or islamists ?, Middle East Quarterly, Spring 2003, p 65-77

[3] Cité par François Burgat, L’islamisme au Maghreb, Editions Karthala, 1988, p 14

[4] JT TF1, 9 novembre 1993

[5] Cf Vincent Geisser, La nouvelle islamophobie, p 96

[6] Pourquoi se voiler la face ?, in Cités, Hors série. L’Islam en France, sous la direction de Yves Charles Zarka, p 649

[7] Voir notamment Edward Said, Orientalism : Western conception of the Orient, Pantheon, 1978, revised edition Penguin, 1995

[8] « Mon sentiment, c’est que 99% des musulmans vivent paisiblement en France, veulent vivre tranquillement sans aucun problème. Il y a 1% des musulmans arabes qui sont dans un schéma extrémiste », explique Elie Chouraqui dans son reportage polémique intitulé « Antisémitisme : la parole libérée », diffusé par Envoyé spécial, le 15 avril 2004

[9] Malgré son titre, Dieu, la France et la République, 100 minutes pour comprendre, France 2, 19 janvier 2004

[10] Frédérique Lantiéri, 100 minutes pour comprendre, France 2, 19 janvier 2004