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Un mot très important

Hommage à Rosa Parks

par Laurent Lévy
26 octobre 2005

Il y a des mots si importants qu’ils peuvent changer le cours de l’histoire du seul fait qu’on les prononce. Ainsi, ce que dit, ce jour là, Madame Rosa Parks.

Ce jour là, c’est le premier décembre 1955. Rosa Parks, modeste employée de Montgomery, dans l’Alabama, petite femme d’une quarantaine d’années, rentre chez elle, épuisée. Elle a comme à l’accoutumée fait ses courses en sortant du travail, et doit voyager plusieurs kilomètres pour retrouver sa maison. Rosa Parks est une militante active des droits civiques, mais ce n’est pas la militante, qui s’assied ce jour là dans le bus ; juste la couturière. Aucun événement n’a été programmé ; tout est normal, dans un apartheid qui ne dit pas son nom.

La règle qui régit le fonctionnement des bus est simple : les places situées à l’avant sont réservées aux Blancs. Celles situées à l’arrière sont réservées aux Noirs. Rosa Parks est noire. Elle s’assied à l’arrière. La règle précise en outre que si d’aventure, un Blanc ou une Blanche monte dans le bus alors que les sièges qui lui sont normalement réservés sont pleins, alors, un Noir ou une Noire doit lui laisser sa place. Et c’est ce qui advient ce premier décembre 1955. Le bus est bondé, et les voyageurs continuant de monter, le chauffeur a demandé à Rosa Parks de se lever et de laisser sa place. Rien que de très banal.
Si Rosa Parks entre ce jour là dans l’histoire, c’est simplement qu’elle est fatiguée. Ses cabas sont pleins. Elle a une longue route à faire. Elle a fait la queue pour avoir une place assise. Elle s’est installée à une place réservée aux gens de sa race. Elle ne veut pas se relever. Et c’est alors qu’elle prononce cette parole inouïe, l’un de ces mots qui changent tout. Au chauffeur qui lui demande de se lever, Madame Rosa Parks répond : « Non. » [1]

Rosa Parks ne dormira pas chez elle ce soir là, mais en prison. Une photographie d’époque la montre dans sa grande dignité de petite femme noire dans les locaux de la police, en train d’apposer ses empreintes digitales sur le dossier que l’on ouvre à son nom.

Aussi fatiguées soient-elles, aussi chargées soient-elles de leurs cabas, les ménagères noires de Montgomery, une année durant, rentreront chez elles à pied. Le jeune pasteur de leur communauté, Martin Luther King Jr., alors totalement inconnu, est l’un des organisateurs du boycott [2]. Sans la clientèle des Noirs, le bus ne peut pas vivre dans cette vaste agglomération du Sud profond. Et ce que disent par milliers les Noirs de la ville, c’est qu’ils n’acceptent plus la ségrégation. Ils ne donneront plus un centime à la compagnie des bus si ses règles de fonctionnement ne sont pas changées. Ils ne payeront pas pour être discriminés. La victoire vient lorsque la compagnie, au bord de l’asphyxie financière, se résigne à négocier. Ce n’est que dix ans plus tard que la Cour suprême des États-Unis déclarera illégale la ségrégation, un siècle après la guerre civile à l’issue de laquelle il avait été mis fin à l’esclavage.

Nul ne saurait prétendre que la question que le grand historien, sociologue et militant afro-américain W.E.B. DuBois appelait, dans un livre-phare publié en 1903, la « ligne de partage des races » a pu être résolue. Mais le petit mot d’une syllabe prononcé par Madame Rosa Parks ce premier décembre 1955 est de ceux qui auront le plus contribué au dépassement de cette « ligne ». Rosa Parks s’est éteinte le 24 octobre 2005, à l’âge de 92 ans, au terme d’une vie militante dont les armes essentielles furent l’intelligence et la dignité.

Notes

[1] Rosa Parks a elle même insisté sur le fait qu’elle était ce jour là « plus fatiguée que d’habitude ». Dans ses mémoires, elle précise toutefois : « Les gens ont toujours cru que je n’avais pas cédé ma place parce que j’étais fatiguée. Ce n’est pas vrai. Je n’étais pas fatiguée physiquement. (...) j’étais surtout fatiguée de devoir capituler. » Ce qui est sûr, c’est que son acte n’avait rien de prémédité, mais n’en était pas moins celui d’une militante des droits civiques : et il n’est pas toujours facile de faire le partage entre les différentes fatigues que l’on ressent à un moment donné, et dont l’articulation conduit à réagir. Merci à Bertrand Carlier, qui a attiré mon attention sur cette citation de Rosa Parks.

[2] En fait, le boycott comportera aussi des tentatives d’organisation autonome de transports palliatifs.