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Un problème peut en cacher un autre

Réflexions sur les affaires de voile islamique

par Pierre Bourdieu
23 janvier 2012

En hommage à Pierre Bourdieu, disparu il y a tout juste dix ans, mais aussi en réaction à une actualité immédiate : le vote d’une abjecte loi anti-nounous voilées, nous republions, avec l’amicale autorisation de sa famille et de son éditeur, ce texte qui fut écrit au moment de la première affaire du voile : celle de Creil, en septembre 1989 [1]. Il nous a paru pertinent, plus que jamais, de le republier vingt ans après, en laissant les lecteurs et lectrices apprécier la justesse de l’analyse, et mesurer en tout cas à quel point rien n’a changé quant à la psychose que suscite le foulard, mais aussi, plus largement, quant au rôle néfaste joué par les grands médias et quant aux démissions de la classe politique, notamment de gauche, sur le terrain économique et social...

Le débat qui s’est engagé à propos du port du foulard (arbitrairement appelé « islamique ») est révélateur de l’état du débat politique en France. L’emprise de médias qui ne connaissent que la recherche du sensationnel, l’empire des sondages qui permettent de transformer les faux-problèmes médiatiques en objets de consultation « démocratique », la volonté gouvernementale de réduire la politique à la gestion, la fermeture sur soi d’un parti socialiste qui pense et agit moins par référence à la réalité politique qu’en fonction des enjeux de la concurrence interne pour la succession, tout un ensemble de facteurs se conjuguent pour orienter le débat public vers des questions plus ou moins futiles, ou, pire, vers des questions réelles réduites à la futilité.

C’est le cas du débat sur le problème posé par trois jeunes filles de Creil qui sont venues au lycée avec un fichu sur la tête... En projetant sur cet événement mineur, d’ailleurs aussitôt oublié, le voile des grands principes, liberté, laïcité, libération de la femme, etc., les éternels prétendants au titre de maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs prises de position inavouées sur le problème de l’immigration : du fait que la question patente - faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? - occulte la question latente - faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? -, ils peuvent donner à cette dernière une réponse autrement inavouable.

En livrant ainsi, imprudemment, leur impensé, ils contribuent à faire monter l’angoisse, génératrice d’irrationnel, qu’éprouvent nombre de Français devant cette réalité. Ils ne font que retarder le moment où sera affirmée courageusement la nécessité de mobiliser les moyens de donner à des immigrés le plus souvent « désislamisés » et déculturés (ils ignorent tout, pour la plupart, de leur langue et de leur culture d’origine), la possibilité d’affirmer pleinement leur dignité d’hommes et de citoyens. Le moment est venu, pour les intellectuels européens, de sommer les gouvernements nationaux et les instances européennes de concevoir et de mettre en œuvre un vaste programme commun d’intégration économique, politique et culturelle des immigrés.

P.-S.

Meeting contre la chasse aux voilées :

Pour alerter et mobiliser contre la chasse aux voilées et sa récente radicalisation, le collectif MTE (Mamans Toutes Egales) organise, en partenariat avec le Groupe des Associations de Bagnolet, un meeting public le jeudi 9 février 2012 à partir de 19 heures, au Cin’Hoche, 6 rue Hoche 93170 Bagnolet (métro Gallieni), en présence notamment de Clémentine Autain, Jean Baubérot, Esther Benbassa, Saïd Bouamama, Lila Charef, Christine Delphy, Rokhaya Diallo, Joël Roman...

Notes

[1] Texte extrait de Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale & action politique. Textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Editions Agone, 2002. Sources : archives du Collège de France. Texte daté de novembre 1989.