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Un universalisme si particulier

Un livre de Christine Delphy

par Christine Delphy
1er mai 2010

Nous publions ici quelques extraits de l’introduction du nouvel ouvrage de Christine Delphy, consacré à la manière très particulière (c’est-à-dire au nom de valeurs universelles dont la France serait en quelque sorte dépositaire) dont sexisme et racisme continuent de prospérer dans ce pays. L’auteure présentera son livre à la librairie Violette and Co à Paris le mercredi 5 mai à 19h.

[…] Au fil des ans, beaucoup de mes écrits ont été centrés sur la résistance particulière, particulièrement âpre, particulièrement têtue, de la société française et de sa classe politique, tous gouvernements confondus, aux thèses et aux revendications féministes ; une résistance à laquelle l’université et la recherche, ont pris une part active, sous la forme d’un refus goguenard et arrogant des études féministes et sur les femmes.

Ainsi il s’est manifesté et il se manifeste encore aujourd’hui une double exception française : un refus du féminisme beaucoup plus accentué qu’ailleurs, qui se traduit par un « retard » par rapport aux autres pays occidentaux ; et surtout une justification de cette résistance précisément en termes d’exception, exception revendiquée, exception vantée (alors que ce qu’on appelle à l’étranger l’exceptionnalisme français n’est pas un compliment), et finalement d’identité nationale. La France n’avait pas besoin de changer quoi que ce soit : soit parce qu’elle était déjà au point en matière d’égalité des sexes, au contraire des autres pays, soit parce que cette égalité heurtait ou plutôt aurait heurté une culture de séduction — qu’hélas ne connaissaient pas les autres pays ; soit parce que le féminisme venait de ces autres pays (comme le mauvais temps) et ne pouvait par définition pas concerner le nôtre : tous les arguments et leur contraire étaient utilisés pour résister des quatre fers.

Les charmes de la France étaient exaltés, tandis que les rapports entre les sexes dans ces autres malheureux pays qui n’ont pas la chance d’être la France étaient décrits comme infernaux. Il m’est apparu au cours des années que le féminisme était défini comme anti-français ; que l’opposition au féminisme découlait de ce qui était présenté comme l’identité nationale—on devait à celle-ci de s’opposer au féminisme, si contraire au génie de la race ; réciproquement, l’identité française devenait de plus en plus définie par cette opposition.

Etre français, ou française, c’était refuser le féminisme. A la fois au nom de la spécificité française et au nom de l’universalisme. Ce paradoxe n’est qu’apparent, et n’est apparent qu’aux non –Français : pour les Français, il n’y a pas de paradoxe. La France a inventé l’universalisme, elle en possède les clés, les tenants et les aboutissants. Comme une jeune femme nous l’a expliqué un jour de débat sur le « scandaleux » foulard islamique, ce qui « est à nous », c’est l’universalisme. L’universel, c’est ce qui nous distingue des autres, c’est la spécificité de la France.

En dépit de cette résistance et même de cette persécution, dans l’ombre et dans une quasi clandestinité, la réflexion féministe s’est poursuivie en France.

J’ai déjà écrit, il y a longtemps, [1] que la lutte ne consistait pas tant à avancer sur une carte qu’à tracer cette carte. Et je n’imaginais pas à l’époque tout le terrain que nous serions amenées à parcourir. En trente ans, que de nouveaux territoires d’oppression — et d’étude — ont été découverts ! Et que de nouveaux territoires seront découverts dans les prochaines trente années. On conçoit souvent le féminisme comme une position figée sur un état de fait qu’on voit lui aussi comme statique (soit inchangé depuis « toujours » ou si complètement changé depuis hier qu’il n’y a plus rien à faire [2]).

Mais les faits n’existent pas avant qu’on les ait vus. Et pas seulement vus, mais interprétés. Par exemple, l’existence et la fréquence de la violence domestique contre les femmes, sujet du troisième chapitre, furent une découverte faite par quelques féministes, mais une surprise pour toutes les autres. Nous ne savions pas, pas plus que les autres.

[…]

L’antiféminisme fait partie d’une posture plus globalement réactionnaire. Ce qui m’est apparu au cours des années, c’est que cette posture, qui ne vient pas seulement, ni même majoritairement, des partis politiques de droite, mais bien de toutes les composantes de la société-qui-parle — journalistes, hommes politiques, intellectuels — ne s’applique pas seulement au féminisme. Au fil des années, il est devenu de plus en plus clair qu’elle s’applique à toutes les questions sociales, et en particulier à tout ce qui touche au besoin d’égalité, non seulement celui exprimé par les féministes, mais celui exprimé par d’autres groupes opprimés dans la société française, comme les homosexuel.les, les Noir.es et les Arabes.

Et ce qui est frappant, c’est que, comme en ce qui concerne les femmes, et les homosexuels, c’est au nom de la république, au nom de ses valeurs, parmi lesquelles l’égalité figure en bonne place, que toute mesure pour assurer une égalité réelle, substantielle, était et continue d’être dénoncée.

Dans le même temps que la France n’arrête pas de répéter qu’elle est la « patrie des droits de l’homme » (ce qui, même historiquement, est faux puisque c’est dans la déclaration d’indépendance américaine qu’ils sont inscrits pour la première fois dans l’histoire occidentale), c’est au nom de cette proclamation de la révolution et de la république qu’elle nie les droits humains. Elle le fait en niant dans un premier temps qu’ils soient bafoués : en niant la discrimination et l’oppression. Un procédé rhétorique risible, mais qui, localement — c’est-à-dire à l’intérieur de l’hexagone — marche. Dans un deuxième temps, puisqu’il n’y a pas de torts, il n’y a pas non plus matière à réparations.

Et, petit à petit, c’est à cette rhétorique malhonnête, toxique, que j’ai dû m’attaquer, tant pour plaider la cause de l’action positive [3], au moment du débat sur la parité, que pour défendre les libertés fondamentales piétinées par des lois comme celle contre le foulard.

Voir le concept de république utilisé contre les valeurs qu’il est censé incarner, c’est un peu fort de café, et c’est pourtant ce à quoi nous assistons depuis une bonne trentaine d’années. Contre les femmes, puis contre les homosexuels, maintenant contre les racisé.es. Les Français, enfin, ces Français-là, mais qui sont la majorité à gauche comme à droite [4], se sont approprié l’idéal républicain, comme si les autres pays occidentaux n’affichaient pas les mêmes valeurs. Et ils vont maintenant très vite de République à Nation, ou de Nation à République [5]. On a vu apparaître des « nationaux-républicains ». Et qu’est-ce qui permet cet oxymore, cette contradiction dans les termes ? L’appropriation de la république par la France, elle-même conçue de plus en plus comme une nation « ethnique » [6]. Une idéologie de plus en plus nationaliste se développe, sous couvert de républicanisme. Et qu’entend-on par nationaliste ? Exclusive et excluante, raciste, centralisatrice et autoritaire. Les porte-parole de la nation, qui sont les dominants, excluent maintenant les dominés au nom de la république. Dictent aux citoyen.nes ce qu’elles et ils doivent porter et dire, au nom de la Nation-Etat-République, trois termes désormais fondus en un seul dans une union aussi mystérieuse pour l’esprit que la Sainte-Trinité chrétienne.

Qu’un pays soit raciste, cela se conçoit. Les autres pays européens le sont aussi. Qu’un pays ait des tentations nationalistes, cela se conçoit aussi. Mais qu’il le fasse en invoquant des valeurs humanistes et universelles, ça c’est exceptionnel : ça c’est français.

[…]

Le dernier chapitre réunit des articles qui reprennent plus explicitement le sujet de tout le recueil : « Un universalisme si particulier ». Sous un aspect ou un autre. Car la question de l’universalisme est en réalité la question de l’accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité. Ces textes examinent la façon perverse dont cette partie a forgé des normes qui reposent sur l’exclusion des autres êtres humains. Mais cette exclusion n’en est pas vraiment une ; ces autres êtres ne vivent pas sur des satellites en orbite, mais au milieu de l’humanité dominante. C’est de la représentation de l’humanité que ces êtres sont exclus. En effet l’ « universalisme » n‘est pas abstrait, et bien qu’il le prétende, il n’est pas désincarné. Dans le foisonnement déroutant des textes, quand on finit par décrypter la règle de droit qui institue le sujet de droit, c’est-à-dire le « citoyen universel » dont nous parle l’idéologie républicaniste, on découvre aussi qu’elle lui donne un visage, flouté par les euphémismes et la pseudo-généralité, mais identifiable. Il ressemble à quelqu’un qu’on connaît. Il a les traits (la façon de vivre, les occupations et les préoccupations, les prérogatives) d’un homme, d’un Blanc, et d’un hétérosexuel. Est-ce si surprenant, alors, que les autres se révèlent non conformes à ces normes « universelles » faites en réalité pour lui et seulement pour lui ?

Un universalisme peut-il être particulier et rester universel ?

Notes

[1] « Nos amis et nous », L’ennemi principal, tome 1, Economie politique du patriarcat. Paris : Syllepse, 2009.

[2] « Retrouver l’élan du féminisme » dans ce volume.

[3] Qu’on appelle en France, pour la disqualifier, « discrimination » positive.

[4] Voir Laurent Lévy, La « gauche », les Noirs et les Arabes, Paris : La fabrique, 2009.

[5] Le nom des deux stations de métro parisien entre lesquelles se déroulent beaucoup de manifestations.

[6] Ainsi le concept de « Français de souche » réapparaît , alors qu’il avait disparu avec l’indépendance de l’Algérie ( l’expression complète et officielle était : « Français de souche européenne », citoyens de plein droit par opposition aux « Français musulmans », nationaux mais non citoyens).