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Une affaire de classes ?

L’approche sociologique de l’homophobie, entre misérabilisme et populisme

par Eric Fassin
19 août 2011

Un bas peuple embourbé dans le préjugé et la violence homophobe, et une élite éclairée qui lui fait face : tel est le tableau qu’assez logiquement nous imposent, de manière récurrente, les représentants de ladite élite. C’est cette vision que déconstruit Éric Fassin, d’abord en relativisant « l’avance » que les classes supérieures prétendent avoir sur un peuple forcément « rétrograde », ensuite, plus profondément, en remettant en cause l’idée même d’une homophobie unidimensionnelle, homogène et quantifiable : il n’y a pas plus ou moins d’homophobie dans les différentes classes sociales, mais des formes différentes d’homophobie.

Le sociologue est payé pour le croire, mais, faute d’enquêtes, qu’en savons-nous vraiment ? Sans doute connaît-on l’inégale distribution sociale de l’homosexualité : parmi les gais, les classes aisées sont deux fois plus représentées et les bacheliers deux fois plus nombreux que chez les hétérosexuels. En outre, on ne s’en étonnera pas, l’homosexualité est beaucoup plus répandue dans les grands centres urbains. Ces tendances ne concernent pas seulement la France : les enquêtes les confirment aussi en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Dans ce dernier pays, on a même pu montrer qu’elles étaient encore plus affirmées chez les femmes.

Peut-on en déduire l’inégale distribution sociale de l’homophobie ? On voit le raisonnement : tout naturellement, gais et lesbiennes s’épanouiraient ou se concentreraient dans un milieu moins hostile, d’où leur sur-représentation parmi les élites économiques et culturelles. Et quand bien même on expliquerait les écarts par quelque biais dans les réponses, il faudrait bien admettre qu’une plus grande réticence à déclarer son orientation sexuelle dans les classes populaires y serait à l’inverse l’indice d’une hostilité plus forte. Autrement dit : à rebours du raisonnement homophobe qui interprète la prévalence de l’homosexualité dans les élites sociales comme un symptôme de leur décadence, faut-il y voir le signe d’une tolérance toute libérale ?

L’idéologie qui sous-tend cette hypothèse sociologique est familière : elle repose sur la philosophie des Lumières et s’inspire de sa critique des préjugés. L’apologie de la Raison s’incarne en effet dans une représentation de la société : les élites éclairées montrent le chemin et devancent le peuple. On sait qu’une pareille perspective ne s’applique pas seulement à l’homophobie, puisqu’au nom des Lumières on dénonce aussi bien le racisme et le sexisme populaires. S’affranchir de pareils préjugés, c’est donc s’afficher résolument moderne en se démarquant par son libéralisme des classes populaires, d’un esprit qu’on suppose volontiers plus rétrograde.

Une élite pas si éclairée

On pourrait être tenté de renverser l’hypothèse, pour proposer un autre modèle sociologique, mais aussi, bien entendu, politique. En France, les débats récents sur l’homosexualité ne montrent-ils pas une résistance à l’extension des droits, qu’il s’agisse de mariage ou de filiation, paradoxalement plus forte parmi les élites que dans les classes populaires ? Les argumentaires sophistiqués sur la menace d’effacement de la différence des sexes, nourris de savoirs psychanalytiques ou anthropologiques, n’ont-ils pas connu un succès plus grand, précisément, dans les milieux plus sophistiqués ?

Sans doute est-il difficile de mesurer pareille hypothèse. Prenons toutefois un indice : entre 1997 et 1999, dans l’ensemble, le ralliement au Pacs, voire à l’homoparentalité, semble avoir touché les médias de masse avant les médias d’élite. Les résistances étaient plus fortes sur France-Culture ou même dans Libération que dans les émissions de télévision d’un Marc-Olivier Fogiel et même d’un Jean-Luc Delarue. Gageons que ces animateurs « grand public » ont plus tôt senti le frémissement d’une opinion qu’ils s’attachent à accompagner, tandis que les médias moins populaires, qui se donnent pour vocation d’éclairer le public, ont plus tardivement continué de faire écho aux croyances que les journalistes y partageaient avec leurs intellectuels de référence.

De manière plus générale, on pourrait supposer que l’idéologie dominante résiste mieux chez les dominants – culturellement plus armés pour combattre l’évolution des mœurs. À l’inverse, une homophobie populaire moins réfléchie, et moins autorisée, n’oppose sans doute pas la même résistance dans un climat politique qui remet en cause sa légitimité. Bref, c’est renverser la première hypothèse sociologique : loin de s’incarner de manière privilégiée dans le peuple, l’homophobie serait ancrée plus profondément ou en tout cas plus solidement dans les élites.

Faut-il préférer l’une ou l’autre de ces deux hypothèses ? La première, qui s’inscrit dans la logique d’une modernisation libérale, ou la seconde, qui ressortit à une critique radicale des élites ? Passer de l’une à l’autre, n’est-ce pas pourtant basculer du misérabilisme au populisme ? Dans le premier cas en effet, on suppose des classes populaires plongées dans l’obscurité de leurs préjugés ; dans le second, on imagine les élites enfermées dans l’arrogance de leur idéologie, par contraste avec un peuple plus ouvert. Ne comptons pas sur l’enquête pour trancher l’alternative : la recherche empirique suppose un questionnaire, qu’inspireront différemment l’une et l’autre options théoriques.

Du quantitatif au qualitatif

Plutôt que d’opposer ainsi le haut et le bas de la société, pour les valoriser ou les dénoncer tour à tour en désignant une homophobie plus ou moins forte dans les élites ou les classes populaires, on fera une hypothèse, différente des deux premières, qui fait reposer la difficulté sur la définition. Si l’homophobie est le nom que nous donnons à l’ensemble des discours et des pratiques qui contribuent à l’exclusion ou à l’infériorisation des homosexualités, rien ne permet en effet de supposer que l’homophobie est une – et qu’il suffirait en conséquence d’en mesurer le degré, plus ou moins grand, dans tel ou tel milieu social.

Au contraire, si l’on accepte l’idée d’une hétérogénéité de l’homophobie qui se métamorphose dans le temps et dans l’espace, il devient possible d’établir des corrélations entre homophobie et classes sociales non pas en termes de degrés, mais de nature. Dans des configurations historiques variables, c’est-à-dire des situations sociales et des contextes politiques différents, ce n’est pas la même homophobie que l’on rencontre. Sa nature protéiforme tient au fait qu’elle n’exprime pas une idéologie constante, noyau dur résistant aux avatars historiques. En réalité, l’homophobie n’est que l’ensemble des stratégies opposées à la légitimation de l’homosexualité, c’est-à-dire à la remise en cause de la norme hétérosexuelle.

Avec cette hypothèse, il nous faut renoncer à mesurer le poids de l’homophobie, plus ou moins grand selon qu’on monte ou qu’on descend l’échelle sociale. Si la sociologie devait nous fournir le questionnaire d’un sondage sur l’homophobie, en conséquence il ne faudrait pas attendre d’elle qu’elle détermine un indice unique permettant la comparaison entre des groupes selon un mode hiérarchique : « Êtes-vous plus ou moins homophobe ? ». En revanche, faute de pouvoir décerner les bons et les mauvais points, les enquêtes pourraient établir plus précisément les formes que prend l’homophobie selon les milieux – autrement dit, les diverses stratégies mises en œuvre au service de l’hétéronormativité.

P.-S.

Ce texte est extrait du Dictionnaire de l’homophobie, paru en 2003 sous la direction de Louis-Georges Tin aux Presses Universitaires de France. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur et des éditeurs.

Éléments bibliographiques

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Pollak Michael, « L’Homosexualité masculine, ou : le bonheur dans le ghetto ? », Communication, no 35, 1982

Raffo Susan (dir.), Queerly Classed : Gay Men and Lesbians Write About Class, Boston, South & Press, 1997.