Accueil du site > Études de cas > Héritages coloniaux > Une formidable sensation de liberté

Une formidable sensation de liberté

La photo du siècle selon Jean-François Jonvelle

par Pierre Tevanian
7 avril 2003

La scène se passe dans le magazine Photo, en novembre 1999. La question est la suivante : quelle est selon vous la photo du siècle ? Jean-François Jonvelle, photographe renommé, a choisi l’image d’une tunisienne entièrement nue, photographiée en 1910 par deux jeunes Allemands. On n’en croit pas ses yeux, et lorsque ce monsieur se met à justifier son choix, on n’en croit pas ses oreilles...

S’agit-il, par ce choix, d’attirer l’attention sur les questions éthiques et politiques que pose le métier de photographe ? S’agit-il de mettre en évidence les ambiguïtés de la position de spectateur, face à une belle image ? S’agit-il de nous expliquer qu’une image, même produite par des colons exploitant des colonisés, véhiculant un imaginaire réducteur et avilissant (la femme "indigène", son impudeur, sa libido sans limites), peut malgré tout être qualifiée de belle image ?

Non. Tout cela est trop compliqué. Jean-François Jonvelle a su trouver des mots plus simples pour justifier son choix :

"En plus de l’exceptionnelle lumière, de la pose, du stylisme, du modèle magnifique, j’ai été bluffé par l’intemporalité de ces images et par la formidable sensation de liberté qui s’en dégage."

Ces propos laissent songeur. Intemporel, ce cliché érotique typique de l’ère coloniale ? [1] Libre, cette femme colonisée, soumise aux fantasmes de l’homme blanc ? Que veut dire Jean-François Jonvelle ?

La fin de son commentaire apporte quelques précisions :

"Tout était à faire, tout était permis, tout s’offrait à eux."

En somme, lorsque Jean-François Jonvelle parle de liberté, c’est avant tout à la liberté des photographes qu’il songe, et non à celle des personnes photographiées - qui ne sont pourtant pas pour rien dans le charme qu’il trouve à ces vieilles photos.

Tout devient plus clair : aux photographes, effectivement, tout était permis. Et, d’une manière générale, tout ou presque était permis à beaucoup d’hommes blancs sur beaucoup d’hommes et de femmes de couleur - y compris ce qui n’était pas permis avec des femmes blanches. Aucun interdit, aucun devoir, aucune limite ou presque ne s’opposait à eux, puisqu’en face d’eux et de leurs objectifs, il y avait des hommes - et plus encore des femmes - sans droit.

Tout leur était permis, à ces photographes, comme tout est permis à un homme qui photographie un arbre, un ciel ou une montagne, car ces "modèles magnifiques" qui s’offraient à leurs yeux et à leurs objectifs n’étaient en fin de compte pas fondamentalement différents d’un arbre, d’un ciel ou d’une montagne. On pourrait dire avec Emmanuel Lévinas que ces "modèles magnifiques" étaient sans visage - ou plutôt privés de visage par tous ceux qui les dévisageaient [2]

Si ces "modèles magnifiques" avaient eu un visage, s’ils avaient été reconnus comme des êtres humains à part entière, les photographes se seraient posés quelques questions. Par exemple : ces humains consentent-ils à l’image que nous donnons d’eux ? Sont-ils seulement en position de consentir à quoi que ce soit ? Bref : quelle est leur liberté ?

Ou, avec les mots de Jean-François Jonvelle : pour ces tunisiennes, en 1910, qu’est-ce qui était à faire, qu’est-ce qui était permis ? Qu’est-ce qui s’offrait à elles ? La réponse est simple : rien ne s’offrait, évidemment, sinon l’obligation de s’offrir à ces photographes allemands, à qui tout était permis puisqu’à elles rien n’était permis.

Qu’en 1910, des photographes n’aient pas vu le visage de ces "modèles magnifiques", qu’ils n’aient pas remarqué qu’ils avaient affaire à des humains, et qu’ils aient pensé à leur liberté d’artistes sans penser à la liberté de ces femmes, est déjà problématique. Que dire lorsqu’un autre photographe, près d’un siècle plus tard, reste tout aussi aveugle  ?

P.-S.


Extrait de Le racisme républicain. Réflexions sur le modèle français de discrimination, L’esprit frappeur, février 2002

Notes

[1] La "Maure aux seins nus" a été un genre esthétique (cf. Images et colonies, ACHAC-Syros, 1993)

[2] Cf. E. Lévinas, Totalité et infini, Biblio essais, 1990