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Une gestion néo-coloniale de la contestation politique

À propos de propos diffamatoires tenus par diverses autorités à propos de citoyens de Dammarie les Lys

par Collectif Les mots sont importants
15 juillet 2003

Quelques remarques à propos de la mort de Mohammed Berrichi, et du mépris manifesté à cette occasion par les autorités judiciaires, politiques et policières (juin 2002).

Les déclarations des autorités judiciaires, préfectorales et municipales, suite à la mort de Mohamed Berrichi et aux manifestations politiques qu’elle a provoquées à Dammarie-les-Lys en juin et juillet 2002, appellent quelques commentaires [1].

Le procureur de la République affirme que la mort de Mohamed est "accidentelle pour cause de vitesse excessive et de non-port de casque", et il estime laver les agents de police de toute responsabilité en affirmant qu’ils n’ont pas fait usage de leur arme et qu’ils n’ont pas non plus percuté le scooter.

Or, il est bien des manières de mettre à mort un homme, sans faire usage de son arme ni de ses pare-chocs. Il y a, en tout état de cause, une responsabilité écrasante dans le fait de prendre en chasse un conducteur de scooter sans casque. Comme l’affirme le procureur, Mohamed Berrichi est mort pour cause de vitesse excessive, mais cette vitesse excessive n’a rien d’"accidentel" : c’est le fait d’avoir été pris en chasse par les forces de police qui a poussé Mohamed Berrichi à accélérer, et ainsi à mettre la vie des riverains et la sienne propre en danger. C’est finalement lui qui a payé de sa vie ce choix de la police.

Au-delà de la responsabilité individuelle des policiers en cause, la responsabilité des plus hautes autorités policières et politiques est engagée, car elles se refusent toujours, aujourd’hui plus que jamais, à engager le débat qui s’impose sur les missions, les fins et les moyens de l’activité policière : est-il acceptable que soient provoquées des courses-poursuites dangereuses pour tout le monde (policiers, personnes pourchassées, riverains) pour des motifs aussi futiles que le non-port d’un casque ? N’est-il pas possible d’interpeller les personnes recherchées le lendemain ? N’est-il pas même préférable, dans le cas où la personne en infraction n’est pas identifiée, de la laisser partir, plutôt que de mettre plusieurs vies en danger ?

L’affaire de Dammarie est d’autant plus absurde et scandaleuse que si le non-port de casque est une infraction, c’est précisément parce que cela pourrait mettre en danger le conducteur ; dans ce cas, pourquoi accroître démesurément les risques d’accident mortel par une course-poursuite incitant le conducteur à accélérer, voire à griller des feux rouges ou à s’engager dans des sens interdits ?

Les autorités policières et politiques sont d’autant plus responsables qu’elles ne peuvent pas prétendre qu’elles ne savaient pas : l’histoire des banlieues est jalonnée de nombreuses morts "accidentelles" de jeunes pris en chasse par la police [2].

Dans ses déclarations, le procureur déplore également la "tension" qui règne depuis la mort de Mohamed Berrichi, et il l’attribue à une "méconnaissance du dossier". De quelle méconnaissance parle-t-il ? Quel est l’élément du dossier qu’ignorent les habitants de Dammarie ? S’il en existe, pourquoi ne pas les communiquer ? Le procureur ne donne aucune précision là-dessus. Et pour cause : les tracts que les membres de Bouge qui bouge ou d’autres associations ont diffusé dans la ville s’en tiennent à des faits reconnus par tous, et ils ne font que poser la question que nous venons d’évoquer : celle de la responsabilité policière dans le choix de s’engager dans une course-poursuite en connaissance de cause [3].

Par ailleurs, la "tension" que déplore le procureur est parfaitement légitime : comment peut-on rester "détendu" lorsqu’on voit l’un des siens mourir dans de telles conditions ? Comment peut-on rester détendu lorsque cette mort vient après plusieurs autres à Dammarie-les-lys, notamment celle d’Abdelkader Bouziane, abattu en décembre 1997 d’une balle dans la nuque par un policier lors d’une autre course-poursuite ? Comment peut-on rester détendu, enfin, lorsqu’on voit l’indifférence des autorités face à ces morts violentes, et le permis de tuer que constitue le non-lieu prononcé par la Cour d’Appel d’Orléans en décembre 2001 pour la mort d’Abdelkader Bouziane ? Qu’est-ce qui menace la démocratie et la vie en commun : la tension ou l’indifférence ?

Le procureur déplore enfin la forme que prend cette "tension" : celle-ci, explique-t-il, "va jusqu’à des atteintes à la liberté d’aller et venir de chacun", et par conséquent elle "menace l’ordre public". En d’autres termes, ce que refuse le procureur, c’est que la circulation soit perturbée par une manifestation politique, dont tout le monde reconnaît pourtant qu’elle est restée pacifique [4]. S’il s’agit d’interdire désormais les manifestations de rue, il faut le dire clairement ; mais alors, qu’on ne parle pas de "liberté", car le droit de manifestation fait partie des libertés fondamentales reconnues par toute démocratie. Par ailleurs, ce n’est pas à un procureur de décider d’une telle remise en cause des droits fondamentaux.

Le préfet, lui non plus, ne semble pas apprécier que les habitants de Dammarie se mêlent des affaires publiques : évoquant "des comportements récents", il juge "inacceptable qu’un petit groupe de personnes s’arroge le droit de vouloir faire la loi par la peur, et tente de soumettre la population d’un quartier à des pressions fortes, avec visiblement l’intention d’y conquérir un territoire pour y établir un trafic". Or le seul "comportement" illicite advenu à Dammarie est le jet d’un "engin explosif de fabrication artisanale" dans une fenêtre de la mairie de Dammarie, qui n’a fait que des dégâts bénins, et aucun lien n’a pu être établi entre cet acte et les militants associatifs ou les manifestants qui demandent la justice pour Mohamed.

C’est pourtant l’un d’entre eux - Abdelkader Berrichi, le frère de Mohammed - qui a fait les frais de la fureur répressive des autorités, en étant placé en garde-à-vue et inculpé pour outrage à agents, à cause d’un simple tract affiché sur le pare-brise de sa voiture. Il y a là un mélange des genres : que la police s’occupe de rechercher l’auteur des dégâts à la mairie de Dammarie, et qu’elle laisse tranquilles ceux qui ont choisi de donner des formes politiques à la "tension" qui règne dans la ville. D’un strict point de vue d’ordre public, il est irresponsable de s’en prendre à des militants associatifs qui n’ont pas cessé d’appeler au calme, ou du moins à des formes d’action politiques autres que des émeutes ou des violences sans lendemain. C’est à croire que ce que veut la police, c’est bel et bien le face-à-face violent avec les jeunes de Dammarie.

Il est inquiétant aussi de voir le préfet assimiler la logique politique des habitants de Dammarie à une logique maffieuse. Les habitants ne "s’arrogent" aucun droit, ils ne font qu’user d’un droit qui leur est constitutionnellement reconnu : celui de manifester pacifiquement leur refus de la violence, de l’arbitraire et de l’indifférence des autorités. Ils ne veulent pas "faire la loi", mais simplement faire appliquer la loi - une loi qu’ils n’ont pas inventée et qui est censée s’appliquer à tous : la loi qui sanctionne l’homicide volontaire, l’homicide involontaire ou la mise en danger délibérée de la vie d’autrui.

Les militants associatifs et les habitants de Dammarie qui se mobilisent autour de la famille Berrichi ne sont pas non plus responsables du climat de tension, de "peur" ou de "pression" qui règne sur Dammarie : les incriminer, c’est inverser complètement les données. Ce qui sème la terreur, ce n’est pas une manifestation pacifique pour le droit à la vie, qui ne provoque qu’une légère perturbation de la circulation. Ce qui sème la terreur, c’est plutôt la mort de plusieurs jeunes de Dammarie, dans une indifférence que le préfet semble vouloir générale.

Ce qui sème la terreur, c’est aussi une présence et une activité policière très particulières : le 24 juin 2002, plusieurs centaines de C.R.S. et de policiers de la Brigade Anti-Criminalité (deux cents selon la préfecture), accompagnés du RAID, ont bouclé l’ensemble du quartier du Bas-Moulin. Les habitants ont été contrôlés chez eux, plusieurs ont été tabassés, et le local de l’association Bouge qui bouge a été saccagé.

Il est enfin scandaleux d’insinuer, sans l’ombre d’une preuve, que les militants associatifs et les membres du comité de soutien à la famille Berrichi ont "visiblement l’intention de conquérir un territoire pour y établir un trafic". On est là dans le pur procès d’intention. Là encore, le préfet ne donne pas l’ombre d’une preuve. Jusqu’à preuve du contraire, une intention n’a rien de "visible" : il est donc très facile d’accuser à tort et à travers. Mais cela relève de la diffamation.

Jean-Claude Mignon, maire RPR de Dammarie, s’est quant à lui prévalu d’avoir "tenté de nouer des discussions avec la famille". Mais sa conception du dialogue est quelque peu étrange. Le maire n’a rien trouvé de mieux que de faire intervenir "des autorités culturelles et cultuelles régionales (mosquée de Paris, mosquée d’Evry, imam de Dammarie), et il fait mine de s’étonner du fait que "certains membres d’associations engagées dans la contestation aient empêché cette prise de contact".

M. Mignon a pourtant été élu sous les couleurs d’un parti nommé Rassemblement pour la République : il y a donc lieu de s’interroger sur l’opportunité qu’il y a à faire intervenir des autorités religieuses dans un contentieux qui relève de la chose publique (res publica). La république française n’a-t-elle pas prononcé, au début du siècle dernier, la séparation de l’église et de l’Etat ? En quoi un imam ou un recteur de mosquée sont-ils qualifiés pour régler la question politique qui est posée par les habitants de Dammarie ?

Ce mélange des genres rappelle en fait la pratique de la "pacification" mise en œuvre par l’Etat français dans ses colonies. Les habitants des banlieues sont donc, manifestement, assimilés à des "indigènes", c’est-à-dire à des éternels mineurs, incapables de parole et d’action politique, et ne pouvant être "gérés" que par l’entremise des chefferies traditionnelles ou des autorités religieuses. Quant à ceux qui refusent cette tutelle, on les criminalise, comme au temps des colonies : on les qualifie de "terroristes de banlieue", et on les accuse sans fondement de vol de matériel et d’incendie volontaire [5].

Tout cela est consternant et terrifiant. Une question politique est posée par des citoyens de Dammarie, et les autorités ne trouvent rien d’autre à y répondre que le tutorat, l’ethnicisation des enjeux, et le dénigrement. Des citoyens font l’effort de contenir leur rage et de jouer le jeu de la politique, et ils sont criminalisés. Ils demandent la justice, et on leur répond "islam", "mafia" ou "terrorisme". Les autorités jouent avec le feu, et avec des vies.

Notes

[1] Cf. La république, 03/06/2002. Toutes les citations qui suivent sont extraites de ce journal. Sur les "événements" de Dammarie-les-Lys, cf. Vacarme, octobre 2002.

[2] Cf. http://mibmib.free.fr et M. Rasjfus, La police et la peine de mort, L’esprit frappeur, 2002

[3] On pouvait par exemple lire, dans un tract de l’association Bouge qui bouge diffusé juste après les faits : "Cette patrouille de police aurait pu avoir la présence d’esprit de stopper cette chasse à l’homme et de recourir à une interpellation ultérieure au domicile du jeune homme (...) Tout individu sensé comprend qu’une chute sans casque à une telle vitesse peut entraîner un handicap important, ou pire encore la mort".

[4] Cf. LaRépublique, 03/06/2002

[5] Une plainte en diffamation a été déposée contre le Maire Jean-Claude Mignon, pour ces accusations mensongères.