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Une mort annoncée

Mulholland drive : la clé des songes (Chapitre 3)

par Pierre Tevanian
23 octobre 2010

À l’occasion de la rétrospective David Lynch qui a lieu du 13 au 31 octobre à la cinémathèque de Paris-Bercy, nous publions, en huit chapitres, une analyse de son chef d’oeuvre Mulholland Drive – qui sera projeté à la cinémathèque le dimanche 31 octobre – à 21H00. Dans ce troisième chapitre seront notamment élucidées le rôle et la signification de la tête de mort du Winkie’s, de la boite bleue, de la voisine Louise Bonner, du tueur maladroit, des agents de police et du couple de vieillards...

Chapitre précédent : La véritable histoire de Diane Selwyn

On peut voir Mullholland drive comme l’histoire d’une mort annoncée : le rêve qui constitue les trois premiers quarts du film constitue l’ultime répit de la morte en sursis qu’est Diane : un moment de vie rêvée, une vie de rêve - parasitée toutefois à de multiples reprises par des signes annonciateurs, comme la mort du jeune homme au Winkie’s, les sombres prédictions de la voisine Louise Bonner, la découverte du cadavre de Diane Selwyn, le cauchemar de Rita et enfin le spectacle macabre au club Silencio.

Comme l’indique la métaphore de la boîte et de la clé bleues, Mulholland drive est un film à clés. La seconde séquence du film nous l’indique clairement : nous suivons quelqu’un (qui s’avèrera être Diane Selwyn) en caméra subjective jusqu’à un oreiller rose sur lequel son visage s’écrase, et c’est alors seulement que la nuit tombe sur Mulholland Drive et que commence le rêve, qui s’achèvera, après la disparition de Betty et Rita dans la boite bleue, par le passage du cowboy dans la petite maison de Diane Selwyn, et par ses mots on-ne-peut-plus explicites :

“ C’mon, beauty, it’s time to wake up ”

(“ Debout ma belle, il est temps de te réveiller ”)

Nous comprenons alors que nous venons de suivre, chronologiquement, l’endormissement de Diane, puis son rêve, puis son réveil. L’archétype hollywoodien du cowboy solitaire et sans attaches joue donc le rôle qu’il avait déjà joué, d’une certaine manière, dans le rêve : celui du messager, de l’intermédiaire entre deux mondes. Après avoir joué dans le rêve le rôle d’entremetteur entre Hollywood et la Mafia, le cowboy devient en quelque sorte un ange, qui vient assurer la médiation entre le ciel et la terre, le rêve et la réalité.

Et lors d’une seconde, puis d’autres visions du film, nous découvrirons une multitude d’indications, dans la première partie du film, qui nous indiquent que nous ne sommes pas dans le réel, et qui nous laissent pressentir une réalité bien plus dure :

- peu de temps après la séquence de l’accident de voiture qui sauve la vie de Rita, on assiste à une étrange scène où le personnage de l’assassin, hilare, parle avec un ami (qu’il s’apprête à tuer) d’un accident de voiture qu’il qualifie d’irréel (“ unreal ”) ;

- ce même tueur réapparaît un peu plus tard, aux abords du Winkie’s, à la recherche d’“ une brune ” (et l’on comprend qu’il s’agit évidemment de Camilla, qu’il a tué dans la réalité, et qui lui échappe provisoirement dans le rêve) ;

- Betty s’émerveille devant le spectacle des collines hollywoodiennes en s’exclamant : “ I can’t believe it ! ” (“ c’est incroyable ! ”), et elle qualifie ensuite le luxueux appartement de sa tante de “ dreamplace ” (“ endroit de rêve ”) ;

- Adam Kesher tente de dédramatiser la descente en enfer qu’il est en train de vivre en disant que “ tout ça, c’est du flan ” (et il ne croit pas si bien dire : c’est bel et bien “ du flan ”, car dans la réalité, au contraire, tout a souri à Adam Kesher : réalisateur à succès, propriétaire d’une splendide villa à Mulholland drive, il a épousé la Star Camilla Rhodes).

En même temps qu’est ainsi signalé le caractère illusoire de ce qui est en train d’advenir, la dure réalité ne cesse d’interférer, voire de parasiter l’histoire idyllique qui se trame dans le rêve entre Betty et Rita, ainsi qu’entre Betty et Hollywood. Elle se manifeste à de nombreuses reprises, même si c’est toujours sous une forme suffisamment ésotérique pour ne pas rompre le charme et mette fin au rêve :


- Betty prévient Rita que “ ce n’est pas bon de dormir après un accident ” (phrase par laquelle on peut considérer que Diane Selwyn, en train de rêver, se parle à elle même - car telle est bien sa situation : après un “ accident ”, le meurtre de Camilla qu’elle regrette déjà, elle s’est réfugié dans le sommeil et le rêve [1]) ;

- Rita tente de se remettre de son accident en dormant, mais à son réveil elle se rend compte qu’elle est tout aussi perdue qu’avant, et notamment qu’elle n’a pas retrouvé la mémoire ; en larmes, elle dit à Betty :

“ je croyais qu’à mon réveil, ça serait différent ”

(pour comprendre le sens de cette réplique, il faut, là encore, considérer que Diane, en train de rêver, se parle à elle-même par la bouche de son personnage Rita - car c’est bien elle, Diane Selwyn, qui se sent “ perdue ”, depuis trois semaines, depuis qu’elle sait que Camilla est morte par sa faute ; c’est bien elle aussi qui tente de se réfugier dans le sommeil, et c’est bien elle enfin qui, à chaque réveil, se rend compte que rien n’a changé : la clé bleue est toujours sur sa table basse, lui rappelant qu’elle a fait tuer la femme qu’elle aime ; bref : cela fait trois semaines que Diane tente de fuir cette insupportable réalité dans le sommeil et le rêve, en espérant qu’à son réveil, “ ça sera différent ” - et cela fait trois semaines qu’elle réalise chaque matin qu’à son réveil, rien n’est différent) ;

- Dans les propos que s’échangent les agents de police, puis les membres de la mafia, un leitmotiv revient :

“ the girl is missing ”

(“ la fille manque ”)

(et effectivement, Camilla manque à Diane, qui ne peut pas vivre sans cette femme qu’elle aime et qu’elle a fait tuer)

- lorsqu’elle cherche dans l’annuaire téléphonique l’adresse de Diane Selwyn, Betty découvre qu’“ il n’y en a qu’une seule ”
(manière - suffisamment discrète pour ne pas troubler le rêve - de rappeler que Betty et Diane Selwyn ne font qu’une seule et même personne, et que par conséquent, la morte que Betty va découvrir à Sierra Buonita n’est qu’une anticipation de sa propre mort) ;


- la voisine Louise Bonner, que la concierge “ Coco ” présente comme étant moitié-folle, moitié voyante, vient annoncer à Betty que “ quelqu’un est en danger ” (
“ someone is in trouble ”), et lorsque Betty se présente, elle proteste :

“ No, you’re not ! There’s someone else ! ”

(“ Non, ce n’est pas toi, il y a quelqu’un d’autre ”)

(et effectivement, derrière la jeune femme pleine de vie, de gaieté et d’ambition qu’est Betty, il y a “ quelqu’un d’autre ” : Diane, celle qui a tué et qui va mourir - donc effectivement quelqu’un est en danger !) ;

- lorsque Tante Ruth s’inquiète de la présence d’une inconnue dans sa maison et demande à Betty d’appeler la police, celle-ci proteste énergiquement :

“ We don’t need the police ”

(“ On n’a pas besoin de la police ”)

(et là encore, c’est aussi Diane qui parle, car effectivement, elle n’a pas besoin de la police, et pour cause : elle fuit la police, et c’est pour cette raison qu’elle s’est réfugiée dans l’appartement de sa voisine) ;

- après la nuit d’amour avec Betty, Rita se réveille prise de panique, et lorsque Betty la rassure en lui disant que “ tout va bien ”, elle répond : “ non, ça ne va pas ” (et effectivement, en réalité, rien ne va - ni pour Camilla, qui est morte depuis trois semaines, ni pour Diane, qui est la commanditaire du meurtre et qui est recherchée par la police, poursuivie par le remords et littéralement détruite par le manque).

Enfin, d’une manière beaucoup plus brutale, qui annonce la fin imminente du rêve, le magicien du Silencio nous avertit que “ tout n’est qu’illusion ”, et la chanson interprétée en playback par Rebekka del Rio vient comme un rappel de la réalité : elle s’intitule Llorando et il y est question d’un amour malheureux [2]. La chanteuse brune (Rebekkah Del Rio) s’écroule, comme pour rejouer, en rappel, la mort de l’autre brune : Camilla. Betty et Rita assistent à cette fin de spectacle en pleurant, comme si elles sentaient désormais que le rêve était sur le point de s’achever : Rita pleure comme si elle pressentait qu’elle allait devoir redevenir Camilla - et donc retourner au royaume des morts où Diane l’a envoyée ; et Betty pleure comme si elle pressentait qu’elle allait redevenir Diane, la femme défigurée par la souffrance qui, depuis trois semaines, vie recluse dans son appartement et tente d’oublier dans le sommeil qu’elle a fait tuer la femme qu’elle aime.

Les changements de lieu de résidence et d’identité après ce réveil nous confirment également que tout ce qui précède est un rêve, dans lequel, pour des raisons qu’il faudra élucider, Diane a préféré habiter un appartement luxueux près de Sunset Boulevard plutôt qu’un modeste deux-pièces à Sierra Buonita, emprunter l’identité de la serveuse du Winkie’ (Betty) et abandonner le nom de Camilla à une blonde inconnue qu’elle n’a vu qu’une fois, lors d’une fête à Mulholland drive.

Enfin, Naomi Watts change de corps : à partir du moment où elle se réveille sous sa véritable identité (Diane Selwyn), et jusqu’à la fin du film, son visage, comme l’ensemble de son corps, n’ont plus grand chose de commun avec la ravissante Betty qui sourit à tout parce que tout lui sourit. Elle a désormais le corps et le visage de quelqu’un qui vient de passer trois semaines enfermée chez elle, seule avec ses remords.

Le jeune homme du Winkie’s, ou la mort dans les yeux

Parmi les séquences inquiétantes qui viennent troubler le déroulement idyllique du rêve, l’une des plus étranges est la séquence du Winkie’s. Pour bien en comprendre le sens, il faut prêter attention à la phrase d’ouverture, prononcée par le jeune homme qui raconte son rêve à un ami, et qui doit être prise au sérieux :

“Je voulais venir ici, dans ce Winkie’s-là ” (“ this Winkie’s ”)

Cette formule indique que ce Winkie’s est un lieu important, presque autant que Mulholland drive. Et de fait, c’est un autre lieu de mort, puisque c’est le lieu où Diane a commis l’irréparable : payer un tueur pour qu’il exécute Camilla.

Or, on remarque à la fin du film qu’au moment précis où Diane donne l’argent au tueur, son regard croise celui de ce même jeune homme. Celui-ci se trouve à la caisse, en train de payer, et il semble la regarder bizarrement.

Aurait-il deviné quelque chose ? Soupçonne-t-il ce qu’elle est en train de faire ? Évidemment, non, c’est une question absurde ; mais dans une telle situation, Diane ne peut pas ne pas se la poser.

Que signifie le retour de ce jeune homme dans le rêve ? Pour déchiffrer le sens de cette séquence, il faut avoir en tête la notion freudienne de déplacement : dans le rêve qu’il raconte à son ami, le jeune homme occupe la table qu’occupaient Diane et le tueur dans la réalité. Il prend leur place, on peut donc le considérer comme un substitut de Diane et du tueur.

Par ailleurs, le jeune homme raconte qu’il a rêvé que son ami se tenait debout, à la caisse – ce qui revient à dire que cet ami occupe dans son rêve la place que le jeune homme lui-même a occupé dans la réalité, lorsque Diane a commandité le meurtre de Camilla. L’ami joue donc le rôle qu’a joué le jeune homme dans la réalité : celui du témoin innocent, présent sur les lieux, mais aveugle à la réalité hideuse dont sont témoins les personnes attablées. Le jeune homme raconte en effet avoir vu, dans son rêve, une chose que les autres personnes présentes dans le Winkie’s ne voyaient pas : un visage atroce, quelque chose comme une tête de Méduse, qu’il espère “ ne plus jamais revoir ”. Son ami, debout à la caisse, le regardait fixement (aussi fixement que le jeune homme a regardé Diane dans la réalité) sans apercevoir la tête de Méduse. Une fois ce rêve raconté à son ami, le jeune homme sort du Winkie’s, aperçoit une nouvelle fois la tête de Méduse, en réalité cette fois-ci, et comme son propre rêve l’annonçait, il ne le supporte pas : il tombe raide mort.

Le sens de la séquence apparaît clairement, surtout si l’on se souvient du rôle joué par la tête de Méduse dans la mythologie grecque : figurer l’indicible, l’innommable, la mort, tout ce qui dans l’existence humaine est insupportable [3]. L’apparition de la tête de Méduse derrière le Winkie’s est donc un moyen allégorique de rappeler qu’il s’est passé quelque chose d’atroce dans ce Winkie’s, mais de le rappeler de manière indirecte, avec suffisamment de déplacements et de déguisements pour que ça ne soit pas compris, et que cela ne perturbe pas le déroulement idyllique du rêve.

La séquence rêvée nous dit en effet que quelqu’un (un jeune homme, représentant en fait Diane et le tueur, puisqu’il occupe leur table) a vu dans “ ce Winkie’s là ” quelque chose que les autres personnes présentes (la serveuse et un homme à la caisse qui le regarde) ne voyaient pas ; cette chose (symbolisée par la “ tête de méduse ”) était atroce, à tel point que la revoir “ une fois seulement ” encore serait synonyme de mort subite. Et c’est d’ailleurs ce qui arrive au jeune homme dans le rêve.

Or, effectivement, dans “ ce Winkie’s là ” et pas un autre, Diane et le tueur ont “ vu ” quelque chose que les autres personnes présentes - et notamment la serveuse Betty, ainsi que le jeune homme, debout à la caisse - n’ont pas vu : eux seuls ont su qu’ils étaient en train de préparer la mise à mort d’une femme. La “ chose hideuse ” dont a rêvé le jeune homme, avant de la rencontrer pour de vrai, c’est la mise à mort de Camilla par la femme qui l’aime. Cette séquence est d’ailleurs prémonitoire (même si, là encore, c’est sous une forme suffisamment ésotérique pour que le charme ne soit pas rompu, que le rêve ne tourne pas au cauchemar et que Diane ne se réveille pas) : Diane, comme le jeune homme du rêve, ne pourra jamais revoir à nouveau, et à l’état de veille, la réalité hideuse qu’elle a entrevu au Winkie’s : le rêve, par de multiples déguisements et déplacements (le symbole de la tête de méduse et l’échange d’identités entre Diane, le tueur, le jeune homme et son ami), permet à Diane de ne pas voir de face cette réalité hideuse et insupportable (“ j’ai tué la femme que j’aime ”), mais dès qu’au réveil, elle y fera face (en apercevant la clé bleue qui signifie que “ le travail a été fait ”), elle connaîtra le sort du jeune homme : emportée dans une spirale de flashbacks, elle sera prise de panique, perdra tout contrôle (le rythme du film sera alors en pleine accélération), elle revivra, de manière accélérée (comme on dit que c’est le cas dans les instants qui précèdent notre mort) les “ morts ” successives qui l’ont amenée à commettre l’irréparable : la séparation, les humiliations que lui a fait subir Camilla, puis le contrat passé avec le tueur). La tête de Méduse réapparaîtra, en hallucination cette fois-ci, et Diane courra vers sa chambre se tirer une balle dans la bouche. Comme le jeune homme, et comme n’importe quel être humain, elle n’aura pas pu faire face “ une nouvelle fois ” à la réalité hideuse que symbolisent la tête de Méduse (dans le rêve) et la clé bleue (dans la réalité).

La clé et la boite bleue

Car la clé bleue, elle aussi renvoie à la mort. Le symbole n’est d’ailleurs ici pas un effet du travail onirique : la clé bleue est bel et bien le signe du meurtre de Camilla - tout simplement parce que le tueur professionnel a choisi cet objet pour indiquer à Diane que le travail a été fait ”. En revanche, ce que le travail onirique invente, c’est la boîte bleue qui va avec cette clé.

Pour savoir ce que peut désigner cette boîte, il faut se souvenir du moment où le tueur montre à Diane la clé bleue. Diane lui demande naïvement ce que cette clé ouvre. Le tueur ne répond rien, il se contente de ricaner - manière inélégante de répondre à Diane que cette clé n’ouvre rien du tout, et qu’elle est en train de s’engouffrer dans une voie sans issue [4].

En effet, si la clé bleue symbolise le meurtre de l’être aimé, et si cette clé ouvre la boîte bleue, alors la boîte représente les perspectives ouvertes par le meurtre de l’être aimé. Or, il est bien évident que ce meurtre qu’elle est en train de commanditer n’ouvre sur rien d’autre que le néant et la mort. C’est ce que confirme la séquence du club Silencio, lieu d’apparition de cette boîte bleue. Car le Silencio, cet espace nocturne et glacial perdu au bout d’un immense parking, est une représentation assez plausible du royaume des morts. Rita l’a d’ailleurs laissé entendre, en y invitant Betty dans ces termes :

“ You must come with me somewhere ”

(“ Tu dois venir avec moi quelque part ”)

Une phrase que nous pouvons entendre ainsi : rejoins moi là où je suis, là où tu m’as envoyé : chez les morts. Appel auquel, d’ailleurs, Diane Selwyn répondra à son réveil, à la fin du film, en se tirant une balle dans la bouche.
On peut donc dire que la boite bleue représente l’absence d’avenir de Diane une fois le meurtre exécuté. Car ce meurtre ouvre sur le néant, ce que confirme la fin du rêve, lorsque la boîte bleue apparaît bien comme une “ boîte à néant ” : à peine rentrée à la maison, Betty disparaît, et Rita se retrouve seule avec la boite bleue ; à peine ouverte, cette boîte aspire Rita dans un “ trou noir ” ; le rêve s’arrête alors, faute de personnages [5].

Mais la boîte bleue peut aussi symboliser le rêve, qui est le seul sursis que peut s’offrir Diane avant de rejoindre Camilla au royaume des morts. Le seule “ lieu ” qui reste ouvrable après un acte aussi irréversible et monstrueux que le meurtre de l’être aimé, hormis le royaume des morts, c’est le monde du sommeil et du rêve. Lorsqu’on a tué l’être aimé, il vaut mieux fuir la réalité et se réfugier dans un rêve où l’irréparable n’a pas eu lieu.

La boite bleue représente donc l’envers de la vie : soit le rêve et l’illusion, soit la mort. Et sans doute peut-on aussi voir dans ce “ trou noir ” la “ chambre obscure ”, la caméra, l’usine à rêves qu’est Hollywood.

Le message de Lynch, alors, serait le suivant : Hollywood fait rêver, et Hollywood tue. Hollywood tue en faisant rêver – nous y reviendrons dans le chapitre 8.

Louise Bonner

Louise Bonner représente très clairement la réalité dans tout ce qu’elle a de désagréable, voire d’insupportable et de hideux. Tout d’abord physiquement, son visage fripé et ses cheveux en bataille rappellent l’horrible “ tête de Méduse ” du Winkie’s, qui elle-même représente l’acte horrible qu’a commis Diane. Ensuite, Louise vient troubler l’harmonie qui s’installe entre Rita et Betty en annonçant que “ quelqu’un est en danger ”. Enfin, en frappant à leur porte, elle annonce ce qui va advenir à la fin du film : ce qui va réveiller Diane, interrompre son rêve et la ramener à la dure réalité, c’est bien une voisine frappant à la porte.

Il faut alors comprendre la suite de la séquence, après l’arrivée de Coco, comme une allégorie du combat entre le réel et le rêve : alors que Louise Bonner tente de rompre le charme en rappelant à Betty la triste réalité (“ Betty ce n’est pas toi ”, “ quelqu’un est en danger ”), Coco (qui de son côté représente le travail onirique) intervient in extremis pour sauver le rêve et éviter le réveil de Diane. Elle parvient à faire taire Louise Bonner, à la renvoyer littéralement chez elle, puis à relancer le rêve avec une bonne nouvelle : Betty est convoquée dès le lendemain pour une audition. Comme l’accident de voiture qui ouvre le film, l’arrivée de Coco a quelque chose d’un deus ex machina.

Le tueur et les deux agents de police

Au début du rêve, deux agents se rendent sur les lieux de l’accident de Mulholland drive, et échangent leurs impressions :

Nous ne revoyons plus ces deux agents dans la suite du film, mais lorsque Diane est réveillée par sa voisine qui frappe à la porte, celle-ci finit par lui dire :

“ Au fait, les deux agents qui te cherchaient sont repassés ”

Ce que nous comprenons alors, c’est que ces deux agents existent non seulement dans la réalité (il y a deux agents qui cherchent Diane, et qui semblent déterminés à la retrouver puisqu’ils sont repassés une seconde fois), mais également dans la conscience de Diane Selwyn (sa voisine lui avait déjà parlé de la première visite de ces agents). Nous savons par conséquent que Diane s’est endormie en sachant que deux agents la cherchent depuis trois semaines - sans doute parce qu’ils la soupçonnent d’être impliquée dans le meurtre de Camilla Rhodes.

Il y a donc deux signes qui nous indiquent que Camilla a bien été assassinée : d’une part la clé bleue dans l’appartement de Diane, d’autre part, l’existence de ces deux inspecteurs. Nous savons aussi que Diane a échangé son appartement avec celui de sa voisine, afin, très certainement, d’échapper temporairement aux questions des deux enquêteurs. Il y a donc deux inspecteurs dans la réalité, qu’on retrouve dans le rêve - la seule différence étant que dans la réalité, la belle brune se nomme Camilla Rhodes, et qu’elle est bien morte, tandis que dans le rêve, elle a perdu son nom, et elle revient à la vie.

Il est enfin logique que ces deux agents apparaissent dans le rêve comme des simples d’esprit, ou en tout cas comme des esprits lents à la déduction : se les figurer ainsi est un moyen commode pour Diane, qui est la commanditaire du meurtre et donc la cible de l’enquête, de s’accorder un peu de temps pour rêver.

La manière dont Diane fait “ revenir ” l’assassin de Camilla dans son rêve obéit à une préoccupation semblable : en le faisant apparaître comme un tueur maladroit (qui tue trois personnes au lieu d’une) puis en nous le montrant aux abords du Winkie’s, à la recherche d’une “ brune ”, Diane se complaît dans l’illusion que ce tueur ne peut pas avoir réellement tué Camilla.

Le couple de vieillards

Le couple de vieillards apparaît une première fois en sur-impression, lors de la toute première séquence du film, à la fin du concours de danse. Ce sont sans doute ses parents, fiers de leur fille qui vient de remporter le premier prix.
Ils réapparaissent au début du rêve, dans la séquence de l’arrivée de Betty à Hollywood, où ils lui souhaitent bonne chance.

Ils réapparaissent enfin après le réveil de Diane, sous la forme d’une terrifiante hallucination : alors qu’on frappe à la porte, Diane se dit sans doute que c’est la police qui a enfin compris qu’elle se cachait dans l’appartement de sa voisine, et elle n’ouvre pas ; mais ces deux vieillards, minuscules, s’introduisent dans sa maison en se glissant sous sa porte, lui foncent dessus, et la poursuivent jusqu’à son lit, où elle se tire une balle dans la bouche.

La signification de cette vision est assez simple : Diane comprend que même si elle échappe à la justice des hommes (en n’ouvrant pas à la police), il y a un tribunal auquel elle ne peut pas échapper, quelque chose qu’une porte fermée n’arrête pas. Cette chose qu’une porte n’arrête pas est symbolisée par deux vieillards miniaturisés qui peuvent se faufiler partout et la poursuivre jusque dans ses derniers retranchements. Cette chose porte un nom : conscience morale, ou Surmoi. En effet, qu’est-ce que le Surmoi tel que le décrit Freud, sinon un petit Papa et une petite Maman qui viennent se loger à l’intérieur de notre psychisme ?

En d’autres termes, ces deux vieillards qui jouaient le rôle d’anges gardiens au début du rêve sont devenus ses démons, qui la poursuivent partout, et qu’une porte n’arrête pas. Ces parents qui étaient tellement fiers d’elle à l’issue du concours de danse (dans la première hallucination), puis tellement confiants en la laissant partir vers Hollywood (dans le rêve), ne peuvent désormais incarner que le jugement moral et la punition, en poursuivant leur fille fautive.

Chapitre 4 : « Les trois morts de Diane Selwyn »

Notes

[1] On apprend par sa voisine, lors de sa visite, que Diane reste enfermée chez elle depuis trois semaines.

[2] Ce retour au réel répond, en s’y opposant diamétralement, à la béatitude qui imprégnait les deux autres chansons du rêve : I told every little star et Sixteen reasons why I love you, interprétées, là aussi en playback, par les actrices auditionnées pour le film d’Adam Kesher. Dans Sixteen reasons, notamment, l’une des “ raison de t’aimer ” que donne la chanson est : “ tu dis qu’on ne se séparera jamais ” (“ You say we’ll never part ”) ; dans Llorrando, au contraire, la chanteuse a été quittée et il ne lui reste que les yeux pour pleurer.

[3] Cf. J.-P. Vernant, La mort dans les yeux, Hachette

[4] C’est sans doute ce ricanement qui explique la séquence du rêve où le tueur se ridiculise en assassinant trois personnes au lieu d’une, par maladresse. Pour Diane, il s’agit, dans cette séquence, de se venger de cet homme qui s’est permis de la prendre de haut et de rire de son malheur.

[5] Une lecture sensiblement différente, mais pas contradictoire, est d’ailleurs possible : Betty s’est éclipsée en laissant Rita se faire anéantir par la boite bleue - de même que dans la réalité, Diane s’est éclipsé en laissant Camilla se faire anéantir : elle a payé un tueur pour faire disparaître Camilla sans être elle même présente sur les lieux du crime.