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Une pré-adolescente qui faisait plus que son âge

Quand la domination adulte croise la domination patriarcale

par Najate Zouggari
8 octobre 2017

Réduit à un fait divers sordide que les narrations médiatiques ont fallacieusement tempéré par les ambiguités supposées de la victime (ce fameux et infamant « consentement »), « l’atteinte sexuelle » subie par une fillette de onze ans à Pontoise doit être qualifiée pour ce qu’elle est : un crime dont les conditions sociales de possibilité sont tues - la domination adulte, d’une part et la domination masculine, d’autre part.

Des écrivaillons-éditocrates sur les chaines de la télévision publique peuvent bien régurgiter un Wittgenstein [1] mal assimilé – selon lequel on devrait taire les violences sexuelles parce qu’elles seraient après tout si ambigües, incommunicables ou irréductiblement singulières – cela sonne comme une mauvaise blague botulienne qui tout à la fois légitime le système dans lequel s’inscrivent les agresseurs, dilue les témoignages des femmes, réduit leur parole à un supposé sentimentalisme « victimaire » (on sait combien cet adjectif est une ruse de la raison dominante) et, en dernière instance, vise à défaire la possibilité d’une analyse et d’une solidarité féministes.

Autrement dit, il s’agit ni plus ni moins de renvoyer les femmes qui ont subi des violences sexuelles à ce que Deleuze appelait « la manie du sale petit secret » – fond de commerce partagé de l’autofiction, de la psychanalyse, et de bien des fantasmes médiatiques. Le viol n’est pourtant pas un « sale petit secret » incommunicable et il n’y a aucune raison d’exiger des femmes qui en sont victimes de le taire, ni de les réduire sarcastisquement, quand elles ont le courage d’en parler, au seul statut devenu péjoratif de victime.

Dans l’affaire de Pontoise, la domination masculine croise la domination adulte et impose un silence doublement assourdissant à la victime, qualifiée tour à tour de « fille », de « fillette », voire de « pré-adolescente » « qui faisait plus que son âge ». L’homme de 28 ans ayant abusé d’une gamine de 11 ans avait lui-même deux enfants, dont un de 9 ans – on ne saura pas s’il fait plus ou moins que son âge. Un bon père de famille.

Comme l’écrit Yves Bonnardel, le statut social de l’enfant ne «  consiste en rien de moins que l’imposition d’une famille, d’une école, et au-delà d’une éducation », autant d’institutions qui dépossèdent l’enfant de lui-même pour mieux lui imposer les normes de l’hétéronomie et consolider l’ordre social. Le bon père de famille de 28 ans ne voulait rien de moins qu’apprendre à la fillette de 11 ans à embrasser – une éducation à la galanterie, incluant fellation et pénétration.

L’enfant ne s’appartient pas. L’enfant n’a pas de personnalité juridique, il a comme on dit « des tuteurs légaux ». Que ces tuteurs légaux ou d’autres adultes puissent abuser de lui et le brutaliser de mille manières est rendu possible par ce que Christine Delphy a qualifié de « vulnérabilité organisée » dans sa recension du livre de Bonnardel.

L’argument de l’incommunicabilité est donc caduc ; si la vulnérabilité (des enfants, des femmes, des animaux) est organisée, non seulement on peut en parler, l’analyser, mais mieux encore : on peut la défaire.

Notes

[1] Ludwig Wittgenstein achève son livre, le Tractacus logico-philosophicus (1921), par cet aphorisme : « ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Le langage ne peut pas tout mais interpréter cette limite comme une injonction au silence face aux crimes sexuels semble pour le moins abusif.