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Une révolution dans la perception des femmes arabes

Réflexions sur les manifestations égyptiennes, tunisiennes et yéménites

par Soumaya Ghannoushi
27 juin 2011

À côté de bien d’autres réalités sociales, politiques et symboliques que les manifestations en Egypte, en Tunisie et au Yemen ont fait volé en éclats, il y a le cliché de la femme arabe, victime soumise et réprimée.

Saida Sadouni ne correspond guère au prototype du révolutionnaire arabe. Pourtant, cette femme âgée de 77 ans a campé pendant plus de deux semaines dans le froid piquant de la rue tunisienne, devant les bâtiments officiels du premier ministre, à la tête du piquet historique de la Kasbah, celui qui est parvenu à pousser le gouvernement intérimaire de Mohamed Ghannouchi à la démission. « J’ai résisté à l’occupation française. J’ai résisté aux dictatures de Bourguiba et de Ben Ali. Je resterai sur place tant que notre révolution n’aura pas atteint ses buts », a-t-elle déclaré aux centaines de manifestants qui l’ont suivie. Elle est aujourd’hui largement acclamée comme la mère de la révolution tunisienne, une mémoire vivante de l’histoire moderne de son pays et de ses luttes pour l’émancipation.

Sadouni est l’une des nombreuses femmes arabes de l’ancienne génération à avoir rejoint les révolutions de leurs pays respectifs après des décennies d’activisme. Mais la plupart des militantes d’aujourd’hui ont la vingtaine ou sont des trentenaires très politisées sans pour autant être affiliées aux partis organisés - de jeunes femmes comme Asma Mahfoudh, du mouvement égyptien du 6 avril. Cette militante de vingt-six ans a des centres d’intérêt qui ne sont pas différents des femmes de son âge. Alors qu’elle navigue sur le net, en 2008, elle tombe sur des appels à la grève générale exigeant du gouvernement la fin de la corruption. Cette première rencontre avec les manifestations a marqué « le début d’un nouveau chapitre » de sa vie, souligne t-elle. Depuis, elle est devenue une militante active du changement social, rejoignant une lutte qui a culminé avec l’éviction du Président Moubarak.

Même au Yémen ultra-conservateur, des manifestations contre le président au pouvoir Ali Abdullah Saleh ont été dirigées par une jeune femme charismatique, Tawakul Karman. Elle milite depuis 2007 pour une réforme politique. Lorsqu’elle a été arrêtée en janvier, les autorités ont été obligées de la libérer en raison d’une vague de colère et de manifestations à Sanaa. Ce qui a inspiré ces femmes et imposé leur présence au coeur des manifestations, c’est le désir profond du changement social et de la liberté politique qui a traversé toute la région comme une lame de fond.

Les révolutions arabes n’ont pas seulement ébranlé le coeur des structures du despotisme, elles ont aussi fait voler en éclat de vieux mythes, dont celui de la femme arabe impuissante et réduite à l’esclavage, condamnée à vivre dans une cage de silence et d’invisibilité par une société dont la mission serait celle d’un gardien de prison. Or ce n’est pas ce type de femme qui a fait irruption sur le devant de la scène en Tunisie et en Egypte ces dernières semaines.

Non seulement les femmes ont participé aux mouvements de protestation qui se sont déchainés dans ces pays, mais elles y ont de surcroît assumé un rôle de dirigeantes. Les champs de bataille virtuels et réels ont été des incubateurs de leadership féminin. Les femmes arabes se sont révélées à elles-mêmes dans l’action continue sur le terrain plutôt que lors d’incessantes polémiques domestiques.

Ces révolutions ont été caractérisées par la politique ouverte avec des dirigeants testés à l’épreuve de la rue et qui avaient mûris avant d’être approuvés. Les mouvements sont organiques et proviennent de la base, dénués de toute restriction de hiérarchie partisane, d’âge ou d’assignation de genre à des rôles dépassés. Ces parlements ouverts que sont la Kasbah et la place Tahrir, où le peuple se rencontre, discute et exprime librement ses positions politiques, ont rapproché les gens, par la promotion d’une identité collective, par-delà les divisions de classe, d’idéologie, de genre, de religion ou de communauté.

L’autre cliché qui a été déconstruit est celui de l’association entre foulard islamique et passivité, soumission, ségrégation. Aussi surprenant que cela puisse paraître, beaucoup de militantes arabes choisissent de porter le hijab. Pourtant elles ne sont pas moins sûres d’elles, pas moins éloquentes ni charismatiques que leurs soeurs sans voile.

Ce nouveau modèle de leaders femmes issues du peuple représente un défi pour deux discours. Le premier de ces discours, c’est celui qui domine les cercles musulmans conservateurs qui ont prescrit aux femmes une vie de maternité et toujours à l’arrière, confinées à l’espace étroit de leurs foyers et à la merci de leurs pères, frères et époux. Cette conception repose sur des notions de pureté sexuelle, d’honneur familial et fait appel à la tradition et à des interprétations réductrices de la religion pour se légitimer.

L’autre discours est celui porté par les libéraux euro-américains qui perçoivent les femmes arabes et les femmes musulmanes à travers le prisme limité du modèle Taliban : comme de misérables objets de pitié en attente de leur bienveillante intervention - intellectuelle, politique et même militaire - pour les délivrer de la cage obscure du voile et les guider vers les promesses d’un jardin de Lumières et de progrès.

Les femmes arabes se rebellent contre ces deux discours. Elles refusent d’être traitées avec mépris, d’être confinées ou d’être prises par la main, comme des enfants, téléguidées sur le chemin de l’émancipation. Elles prennent en charge toutes seules leur destinée, avec la détermination de se libérer elles-mêmes en libérant leur société de la dictature. L’émancipation prend la forme qu’elles veulent bien lui donner : c’est une émancipation authentique, définie selon leurs propres besoins, choix et priorités.

Il y a, et il y aura, des résistances à ce processus d’émancipation, comme l’ont montré les récentes attaques sur la place Tahrir [1]. Mais la dynamique révolutionnaire est irréversible. Celles et ceux qui ont lutté pour le démantèlement des anciens régimes vont sans aucun doute demeurer en première ligne de la reconstruction, sur les ruines, d’un nouvel ordre. La place Tahrir et la Kasbah font désormais partie intégrante de l’imaginaire des femmes arabes et elles ont donné une voix à leur désir, longtemps réduit au silence, de libération.

P.-S.

Ce texte est paru le 11 mars 2011 dans le Guardian, nous le republions dans une traduction française de Najate Zouggari.

Notes

[1] NdT : cf. les pseudo « tests de virginité » pratiqués sur des manifestantes, postérieurs à l’écriture de cet article