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Une sociologie politique de l’insécurité ?

A propos du livre de Sébastien Roché, Sociologie politique de l’insécurité. Violences urbaines, inégalités et globalisation, Paris, Presses Universitaires de France, 1998

par Laurent Mucchielli
2 novembre 2003

Ce texte est disponible sur le site personnel de Laurent Mucchielli, consacré (http://laurent.mucchielli.free.fr), entre autres, aux thèmes de la déviance et de la délinquance. Sont aussi disponibles, sur ce site, les analyses du groupe CLARIS : clarifier le débat public sur la sécurité

Comment comprendre la remontée de l’insécurité (délinquance, criminalité, incivilité) depuis une quarantaine d’années après une tendance pluriséculaire inverse ? Et comment y faire face ? Telles sont les deux questions qui traversaient déjà le précédent livre de l’auteur (d’où de nombreuses répétitions [1]) et qui sont ici théorisées à destination de la communauté des sociologues. De fait, l’ouvrage est d’un abord plus difficile - passons sur les multiples coquilles et même les bouts de phrases manquants -, nourri par une érudition théorique lourde mais empiriquement très sélective.

Les trois premiers chapitres de l’ouvrage ont une visée empirique : il s’agit d’expliquer la croissance massive de l’insécurité depuis un demi-siècle. Dans un premier chapitre descriptif, l’auteur intervient sur un terrain déjà balisé par les historiens qu’il cite abondamment, " oubliant " cependant de citer les sociologues qui l’ont précédé dans ce type d’interrogation [2]. Quant à l’interprétation, le chapitre 2 entend démontrer que ce phénomène n’est pas lié essentiellement aux " déterminations économiques ", c’est-à-dire au chômage et à la pauvreté. Certes, il suggère (p. 55) que la fin de la croissance et le renforcement des inégalités ont peut-être une influence sur la progression récente des violences interpersonnelles. Mais il insiste surtout sur le fait que la montée apparente (dans les statistiques de police) de la délinquance a précédé de vingt ans la crise économique et sociale. Il montre ensuite que le taux de croissance des vols varie à toutes époques dans le même sens que le taux de croissance du PIB (p. 54-55). On devrait donc dire que plus un pays (occidental) est riche plus il a de délinquance, et non l’inverse. A nouveau, tout ceci est bien connu et depuis fort longtemps. Mais cela dément-il l’hypothèse d’une forte relation entre délinquance et pauvreté ? Nullement. Tout sociologue sait que l’enrichissement global d’un pays ne signifie pas automatiquement l’enrichissement de tous ses habitants. Du reste, lorsque l’auteur passe à une analyse au plan départemental, sa conclusion est plutôt opposée à ce qui était annoncé : " en résumé, les résultats montrent que trois types de variables sont systématiquement (mais pas toujours dans le même sens) associées avec le taux de délits dans les départements : le taux de chômage (global, ou des jeunes), le taux d’étrangers et le taux d’urbanisation " (p. 61-62). Le plus étonnant est qu’après le plan national et le plan départemental, l’auteur ne passe pas à l’analyse des corrélations au plan local. Qui n’entend pas parler aujourd’hui de la délinquance et des incivilités des jeunes des banlieues pauvres ? L’auteur pourtant se refuse à une telle analyse (ce qui rend le sous-titre du livre trompeur) et il tente de le justifier empiriquement : " Au contraire [de] ce qui se passe dans les grandes villes des États-Unis, en France, aucune étude ne montre que la criminalité violente est plus élevée dans les quartiers sensibles " (p. 65) [3]. Enfin, sentant peut-être la fragilité de ces analyses, S. Roché conclut : " Il n’y a pas d’effet mécanique d’un facteur fut-il aussi important que le chômage. Ce n’est pas à dire qu’il n’y en a aucun, mais, des recherches approfondies seraient plus que souhaitables " (p. 66).

Après ce préambule assez maladroit, l’auteur formule sa thèse principale à la fin du chapitre 2 et la développe au suivant. L’idée de départ est celle que nous avions déjà discutée chez H. Lagrange : la reprise inversée de la thèse d’Elias [4]. Le principe en est simple : " la société n’est plus autant en mesure que dans le passé de favoriser l’autocontrôle des pulsions " (p. 68). Thèse ambiguë s’il en est. Au sens propre elle conduit à une nouvelle sociobiologie réinvestissant le vieux stéréotype chrétien de la Bête tapie au fond de l’Homme et reprenant le dessus si tôt que la censure morale régresse. Mais on peut aussi l’entendre en un sens psychologique et dès lors articulable avec une argumentation sociologique. C’est ce que l’auteur fait lorsqu’il écrit que la société moderne qui exalte la réalisation de soi sans en donner à tous les moyens " favorise un ressentiment en direction de toutes les sources d’autorité externes " qui assuraient traditionnellement le contrôle social (p. 68). Tel est le cœur de sa démonstration qui peut être résumée en quatre propositions.

Premièrement, la politique de reconstruction du logement social de l’après guerre a provoqué l’éclatement définitif des quartiers populaires fortement intégrés. A un univers d’interconnaissance, d’autocontrôle et d’autoproduction normative elle a substitué un espace social anonyme et anomique dans lequel les personnes et les biens errent, à la merci de tous les prédateurs. L’individu moderne est déraciné, mobile, il n’a pas de voisin, il ne connaît pas les habitants de sa rue, de son quartier, il fonctionne en réseaux non territorialisés (p. 79-90) [5].

Deuxièmement, la vie moderne est fondée sur une " idéologie démocratique " (sic) (p. 216) qui engendre la " crise des interdits " donc le déclin de la morale (p. 90). L’individu souverain dans le cadre privé a entièrement délégué la définition et la protection de ses droits à l’administration. Pire : " la société s’est vue dépouillée de la gestion des normes et dispositifs de réglage qui lui permettait d’afficher un modèle d’ordre et de le faire respecter " (p. 115).

Troisièmement, aujourd’hui l’État se délite, les " experts " (expression péjorative chez l’auteur) sont impuissants. La police et la justice sont débordées, leurs activités sont de plus en plus sélectives. L’impunité règne et les citoyens ne savent plus réagir par eux-mêmes (p. 141). Résultat : " l’État est en train de passer la main en matière d’établissement de normes et d’application de celles-ci. D’une part il se présente de plus en plus comme une administration manadgériale des choses et non morale des hommes. On le voit avec la montée en puissance de la technique assurantielle et du réseau des structures associatives d’aides aux victimes : il ne s’agit plus d’affirmer des normes, mais d’indemniser financièrement les victimes. D’autre part, les administrations ne peuvent faire autrement que de laisser le secteur marchand de la sécurité prendre la surveillance et la solidarité en main " (p. 151). Les marchands de sécurité et les assureurs sont devenus les principaux acteurs de la lutte contre l’insécurité (p. 190-192).

Quatrièmement, toutes les politiques des États démocratiques (modèle décentralisé comme modèle jacobin) adoptées par les gouvernements (de gauche comme de droite) sont mauvaises (chapitre 7). Une sorte de pensée unique régnerait en matière de prévention de la délinquance : l’idée qu’il faut renforcer les communautés locales si l’on veut attaquer les racines de la délinquance. Seule la méthode divergerait : la surveillance et le contrôle dans le modèle anglo-saxon, l’insertion socio-économique dans le modèle français. Or, prévient S. Roché, cette idée ne peut amener qu’à poser des emplâtres sur des jambes de bois (d’autant qu’il nous promet en conclusion une aggravation future de la situation). L’ancienne ville et ses quartiers homogènes appartiennent au passé. Il faut aller vers la modernité et donner aux individus les moyens de sortir de leurs quartiers au lieu de les y enfermer avec quelques programmes de rénovations et d’animations. Il faut admettre que " sortir de l’exclusion et sortir du quartier sont probablement deux phénomènes conjoints " (p. 205). Toute la politique criminelle et, bien plus largement, toute la politique de la ville serait donc à revoir dans ses fondements mêmes.

Cette démonstration est stimulante, assurément, mais elle est souvent contestable du point de vue scientifique où elle prétend se placer. Roché signale à plusieurs reprises l’insuffisance des travaux empiriques sur les délinquances et les violences en France. Nous en sommes bien d’accord - c’est, plus largement, tout le problème de la sociologie de la déviance en France - et c’est pourquoi les grandes synthèses sur leurs évolutions à l’échelle civilisationnelle nous semble tout à fait prématurées. C’est de recherches précises et sûres dont nous aurions besoin avant de comparer, d’interpréter et de prétendre expliquer des phénomènes d’une telle ampleur. Faute de quoi, les opinions générales prennent tôt ou tard le pas sur les interprétations empiriquement validées. Et c’est ce qui se produit avec S. Roché. Telle qu’elle s’exprime en filigrane dans ce livre, sa vision personnelle du monde est la suivante : l’individualisme absolu est la fin de l’histoire, ce qui présente à la fois de grands avantages et de terribles inconvénients (le vide social, le non respect d’autrui, la violence) [6]. Or il voudrait parvenir à ce qu’il conçoit comme une société individualiste harmonieuse, émancipée d’une bureaucratie étatique à réflexes policiers, débarrassée d’archaïsmes sociaux comme ces banlieues qu’il semble abhorrer. Il y a peu, il écrivait encore : " Le seul lien social qui pourrait fonctionner, c’est un lien qui serait teinté de communautarisme, c’est-à-dire un lien dans lequel les individus affirmeraient leurs préférences et leurs valeurs dans l’espace public [...]. en revitalisant le lien social on arrivera peut-être aussi à stabiliser une série d’espaces défavorisés " [7]. A présent, il semble abandonner cette vague idée de contrôle communautaire et s’en remettre à une utopie : une société à très forte mobilité sociale, se moyennisant de plus en plus, sans inégalité, sans pauvre. Il annonce ainsi " la fin d’un rapport identitaire au territoire pour la grande majorité de la population " (p. 206), il écrit que la crise des structures familiales n’est qu’une transition dans l’" entrée dans la modernité " (p. 207), que les couches populaires reléguées en banlieue sont simplement en retard sur les classes moyennes et supérieures auxquelles elles devront " s’ajuster progressivement " (p. 209) grâce à la constitution d’" élites [ouvrières] intermédiaires " (p. 211). Or tout ceci paraît bien éloigné d’une réalité sociale où, au contraire, la mobilité sociale se réduit, les inégalités s’accroissent, la famille est plus instable, la pauvreté potentielle (n’était la protection sociale) plus large. C’est que ce travail de S. Roché relève sans doute autant de la philosophie politique que de la recherche sociologique. Au demeurant, cette philosophie en soi légitime inviterait volontiers à la discussion si elle cessait de se présenter comme une série de démonstrations scientifiques indiscutables.

Notes

[1] S. Roché, La société incivile. Qu’est-ce que l’insécurité ?, Paris, Seuil, 1996.

[2] Notamment H. Lagrange, La civilité à l’épreuve. Crime et sentiment d’insécurité, Paris, PUF, 1995. On s’étonne également de l’absence de référence aux travaux de C. Bachmann et de F. Dubet, ainsi que de la référence très sélective à ceux de Ph. Robert.

[3] Il est vrai que les enquêtes nationales de victimation ne permettent pas une analyse statistique par quartiers. Toutefois l’exacerbation de la violence dans certains quartiers relégués ressort assez clairement d’une part de nombreux travaux de terrain (par ex. D. Lepoutre, Coeur de banlieue. Rites et langages, Paris, Odile Jacob, 1997 ; M. Esterle-Hedibel, La bande, le risque et l’accident, Paris, L’Harmattan, 1997), d’autre part et surtout, pour l’agglomération lilloise, d’une enquête régionale de l’INSEE (D. Duprez, " La dramaturgie de la relégation. Vie quotidienne et sociabilités dans les cités ", Les Dossiers de Profils, 1996, 41, p. 55-71).

[4] Voir notre compte rendu dans cette revue, 1996, 4, p. 656-658.

[5] A nouveau, il nous faut indiquer que, pour ce qui concerne les quartiers populaires, ceci est démenti par de nombreux travaux de terrain (par ex. J. S. Bordeuil, D. Duprez, M. Leclerc-Oliva, En marge de la ville, au cœur de la société : ces quartiers dont on parle, Paris, Editions de l’Aube, 1997).

[6] Il semble influencé par les réflexions de M. Gauchet, " Pacification démocratique, désertion civique ", Le débat, 1990, 60, 87-98 ; ainsi que " La société d’insécurité. Les effets sociaux de l’individualisme de masse ", in J. Donzelot, éd., Face à l’exclusion. Le modèle français, Paris, Éditions Esprit, 1991, p. 169-187.

[7] S. Roché, Ph. Robert, " Débat autour d’Insécurité et libertés ", Les cahiers de la sécurité intérieure, 1995, 19, p. 161-162.