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Une voix de trop

Quand l’avant-garde révolutionnaire sermonne les indigènes

par Laurent Lévy
7 avril 2005

Laurent Lévy analyse ici les grandes lignes d’un texte rendu public par le Bureau politique de la LCR en réaction à "’l’Appel des indigènes de la république" (Le texte complet du Bureau Politique de la LCR, auquel répond Laurent Lévy, figure en ligne sur le site www.toutesegaux.net). Le collectif Les mots sont importants s’associe à l’auteur pour dénoncer la morgue et le paternalisme de ce texte qui fera date, si la LCR en reste là, comme le symbole particulièrement odieux d’un nouveau rendez-vous manqué entre l’extrême gauche française et les Français issus de l’immigration post-coloniale. Aux membres du Bureau de la LCR, qui appellent les "indigènes" et leurs soutiens à "se ressaisir", nous conseillons pour notre part : "détendez vous !"

« Il n’y aura jamais assez de voix pour dénoncer le racisme et les discriminations », proclame la direction de la LCR dans la ‘réponse’ qu’elle entend apporter à l’appel des « indigènes de la république ». Curieuse entrée en matière lorsqu’il s’agit d’attaquer frontalement une initiative dont c’est précisément l’objet.

Pourquoi cette attaque frontale ? C’est très simple :

« parce qu’on ne saurait se contenter de dénoncer, qu’il faut combattre, et donc construire des mobilisations, nous ne saurions partager la problématique dont est porteur ‘l’appel pour les Assises de l’anti-colonialisme post colonial’ ».

Ah, si nous ne nous contentions pas de dénoncer ! Si, par exemple, nous nous proposions de construire des mobilisations, alors, il n’y aurait pas de problème. Mais le 16 avril , nous ne voulons pas rater Columbo à la télé. Et le 8 mai , nous allons au bal.

Il faut pour être tout à fait loyal reconnaître que viennent ensuite des explications plus sophistiquées : Il nous est, par exemple, reproché de pointer les progrès idéologiques des forces réactionnaires, et l’adhésion de certains secteurs de la gauche à des thèmes qui tournent le dos à ses traditions - comme la théorie du "choc des civilisations". On aurait pu imaginer, par exemple, que cette analyse soit contestée, voire démontée ; et cela nous aurait fait plaisir de voir que nous nous étions trompés. Mais rien de tel. Pour la direction de la LCR, il s’agit là d’une
« criminalisation des divergences existant au sein des forces progressistes ».

Rien moins. De quoi l’on pourrait conclure - puisqu’il n’est pas nié que ces "divergences" existent - que pour ces révolutionnaires, on peut rester "progressiste" en chaussant les chaussons de Georges Bush. On attend avec gourmandise les exemples qu’ils pourraient proposer de cette situation pour le moins originale.

Nos critiques n’hésitent pas devant l’antiphrase. C’est ainsi qu’on nous reproche de brandir de manière désincarnée les notions de "France" et de "République", alors que justement, nous prenons au contraire le plus grand soin d’éviter la rhétorique de la République en soi, de la République rêvée, autrement dit de la République désincarnée pour ne parler que de la République réelle, celle qui s’est, précisément, incarnée depuis son origine dans les politiques coloniales et post-coloniales que nous dénonçons.

Ils recourent sans hésiter au mensonge simple. On nous reproche par exemple d’ignorer les combats anticolonialistes d’une partie de la gauche, alors que notre appel énonce :

« nous sommes les héritiers de ces Français qui ont résisté à la barbarie nazie et de tous ceux qui se sont engagés avec les opprimés, démontrant, par leur engagement et leurs sacrifices, que la lutte anti-coloniale est indissociable du combat pour l’égalité sociale, la justice et la citoyenneté »

Autre exemple. On nous reproche de "tout ramener" à la dimension post-coloniale, alors qu’un sous-titre de l’appel énonce expressément que « Le traitement des populations issues de la colonisation prolonge, sans s’y réduire, la politique coloniale ».

Mais tout s’explique dans la suite de la "réponse" de nos dirigeants de la LCR. Bien sûr, il ne peut y avoir trop de voix pour dénoncer les discriminations. Mais encore faut-il que ces voix disent et répètent a satiété que

« La réalité du monde actuel, plus encore que par le passé, est à comprendre à partir des notions de capitalisme et d’impérialisme. ».

Hors de cette affirmation - pourtant singulièrement désincarnée - point de salut révolutionnaire.

On se demande pourquoi, au demeurant, on ne nous attribue pas cette idée, pourtant parfaitement compatible avec notre discours, puisque aussi bien on ne se gêne pas pour nous en attribuer un certain nombre que nous ne formulons pourtant nullement, voire que nous récusons.

Ainsi, nous parierions sur la "division". Nous considérerions qu’il y a une division irréductible entre « colonisés » voués au ressentiment, et « colonisateurs » voués à la culpabilité :

« Si l’on suit l’appel, il y aurait une sorte d’héritage héréditaire de l’oppression subie (et par contrecoup de la culpabilité des oppresseurs) » [1]

Où ces messieurs et ces dames de la direction de la LCR ont pu trouver cet "héritage héréditaire" et son étrange "contrecoup", cela restera un mystère. Car s’il est clair que si les descendant d’esclaves et de colonisés sont aujourd’hui victimes de toutes sortes de discriminations (ce que reconnaissent aimablement ces messieurs et ces dames), il est tout aussi clair que ce n’est pas par hérédité (ce que nul ne prétend, mais que l’on choisit à tous hasards de nous imputer). Ce que nous disons, c’est que c’est par l’effet d’un continuum de pratiques politiques et de rapports sociaux, qui fait que la décolonisation n’a pas mis fin dans son ensemble à chacun des traits de ce qui constituait le fait colonial. Quant à la culpabilité... de quoi parle-t-on au juste ? Culpabilité de qui ? Personne en tous cas n’ira prétendre que les descendants de personnes ayant vécu dans un pays esclavagiste ou colonisateur sont en quoi que ce soit coupables de ces crimes.

Plus loin, on croit rêver :

« Les bons sentiments peuvent conduire à une bien mauvaise politique. Tel est le cas de celle qui en viendrait à condamner par principe toute idée de loi commune pouvant être décidée démocratiquement par l’ensemble du peuple, dans le respect de toutes ses composantes, politiques, sociales, ethniques, religieuses ».

Ce passage appelle deux commentaires. Le premier est que rien dans notre appel ne condamne, ni "par principe" ni autrement, l’idée de loi commune et démocratique. Le second - mois désincarné, partant plus grave - est qu’il y a bien longtemps qu’aucune loi n’a été "décidée" (sic) « par l’ensemble du peuple, dans le respect de toutes ses composantes... ». L’idée que les lois de la République obéiraient à ce critère est particulièrement étrange sous la plume de militants révolutionnaires de la tradition marxiste. On n’avait jamais vu des militants révolutionnaires faire ainsi vertu de la soumission à la loi [2].

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, et l’exemple sur lequel ils s’étendent curieusement rend l’idée plus étrange encore, tant par son choix que par la manière même dont il est traité. Bien sûr, il s’agit de l’exemple de la loi anti-foulard - à propos de laquelle il semble qu’on se soit tant déchiré à la LCR que sa direction en demeure traumatisée. L’étrangeté tient au paradoxe suivant : Nos dirigeants révolutionnaires rappellent qu’ils ont "condamné" cette loi comme "discriminatoire". Mais ils nous reprochent de la dire raciste et sexiste. Pourtant si les discriminations opérées par une loi qui vise exclusivement des filles musulmanes (les quelques garçons sikhs font figure de dommage collatéral) ne sont ni racistes ni sexistes, on se demande de quelles discriminations la LCR parle en l’occurrence. Espérons que le débat ne porte pas sur la qualification de l’islamophobie comme "raciste". Ou alors, ce n’est pas aux seuls "indigènes" qu’il faut s’en prendre, mais à la quasi totalité du mouvement anti-raciste dans le monde.

Mais nos détracteurs vont plus loin, car la question de la loi anti-foulard, manifestement, les intéresse assez peu. Il est d’ailleurs de notoriété publique que pour nombre d’entre eux, le rejet de la loi était un rejet quant à la méthode, non quant au but poursuivi. Ils estimaient préférable d’exclure les lycéennes voilées sans loi spéciale. L’un des auteurs du texte, dirigeant de premier plan de la LCR, avait d’ailleurs donné l’exemple en instruisant le procès en sorcellerie d’une de ses élèves enfoulardée pour obtenir, avant la loi et donc hors la loi, son éviction du système scolaire - et son renvoi corrélatif dans l’espace domestique et communautaire. Ce qui les intéresse, ce n’est pas la loi anti-foulard, même s’ils la qualifient à bon droit de discriminatoire. C’est le foulard lui-même. La signification (nécessairement abominable) du foulard. Et c’est à ce sujet, et non au sujet de la loi, qu’ils s’offusquent :

« Nous n’avons pas pour autant abdiqué notre caractérisation du port du voile comme signe d’oppression des femmes. Il y a à gauche un débat parfaitement légitime à propos de questions comme la laïcité, et encore plus sur la signification que prend le port du voile présenté comme traduction indiscutable d’une injonction religieuse. Comment admettre cependant le retour de ces pratiques si détestables qui assimilent à l’ennemi (ici au racisme colonial) ceux et celles qui ne partagent pas sur cette question l’analyse de l’appel ».

On a bien lu. Nous assimilerions au racisme colonial celles et ceux qui ne partagent pas, sur la question du foulard (et non sur celle de sa prohibition) l’analyse de l’appel. Mais si on a également bien lu l’appel lui-même, comme ont dû le faire ces révolutionnaires qui le commentent longuement, on sait qu’il ne propose pas la moindre analyse de "cette question" ! La seule et unique référence à la question du foulard (une phrase en tout, qui pourrait être supprimée sans que la teneur de l’appel s’en trouve changée) est la critique de la loi - loi condamnée comme discriminatoire par la LCR. Merci à celles et ceux qui y retrouvent leur latin de m’expliquer le sens de ce reproche relatif à des ‘pratiques’ détestables au soutien d’une analyse inexistante. Quant à moi, je renonce.

Après un coup pareil, le reste passera pour de la petite bière. Ainsi, ce paragraphe :

« Il est également problématique d’insinuer, comme le fait l’appel, que toute critique de l’intégrisme et du fondamentalisme religieux obéit nécessairement à une logique de « guerre des civilisations », est au service du néo-conservatisme américain et se fait l’agent de Bush. ».

Car ce qui est problématique dans cette histoire, c’est en effet surtout la formule « comme le fait l’appel », puisque l’appel, précisément, ne fait rien de tel ! Ce qu’il fait, c’est dénoncer les usages abusifs et incontrôlés du thème de l’intégrisme, et non dénoncer sa critique. Dénoncer le fait que sans même définir ce mot, on en accuse tout le monde et n’importe qui. Dénoncer la façon dont ce mot (la notion de "fondamentalisme religieux", quant à elle, est absente de l’appel) est galvaudé.

Amusons nous pour finir : on nous reproche, non sans grandiloquence, « de porter la démoralisation et la confusion » dans les rangs « des forces progressistes et démocratiques ». On pourrait se demander si la confusion n’y régnait pas déjà, mais il est clair que si ce qui est dit est vrai, elles se démoralisent un peu facilement. Mais au fait, ce qui est si démoralisant, est-ce le fait qu’une poignée d’organisations, de militantes et de militants aient lancé un appel, ou le fait qu’ils soulèvent dans cet appel des questions que ces "forces" s’acharnent à ignorer depuis des décennies ? Ou encore, est-ce l’écho impressionnant que cet appel rencontre auprès de celles et ceux auxquel-les il est en premier lieu destiné ? Est-ce la perspective de l’autonomie de leurs luttes ?

« Il n’y aura jamais assez de voix pour dénoncer les discriminations », mais pour la direction de la LCR, la voix de celles et ceux qui en sont les victimes, la voix des indigènes, manifestement, est de trop.

P.-S.

Site des indigènes de la République : www.indigenes-republique.org

Notes

[1] Note du collectif "Les mots sont importants : le communiqué de la LCR va même, dans un retournement particulièrement odieux, jusqu’à accuser les "indigènes" de rétablir ainsi le "droit du sang" ! En d’autres termes : le jeune noir ou arabe qui hérite, de par sa couleur de peau ou son patronyme, d’un stigmate qui sera pour lui synonyme d’humiliations et d’oppression, est comparé au dominant qui hérite, par le sang, d’un droit ou d’un privilège.

[2] Note du collectif "Les mots sont importants" : on se souvient par exemple de l’engagement important - et justifié - de la LCR dans le mouvement de désobéissance civile contre les lois Debré en 1997