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Violence parentale

Réflexions sur la domination adulte

par Yves Bonnardel
29 avril 2016

La domination adulte opprime profondément les jeunes. Les "enfants" sont aujourd’hui réputés particulièrement vulnérables et vivent sous l’emprise d’un statut de "mineur" qui, sous prétexte de protection, leur retire l’exercice des droits fondamentaux qui sont reconnus aux majeurs, aux "adultes". Ce statut de mineur entérine en fait de nombreuses sujétions et finalement de nombreuses violences. La famille est ainsi l’institution sociale la plus criminogène qui soit, mais l’école est aussi un lieu privilégié d’exercice d’un ordre adulte oppressif. Le livre d’Yves Bonnardel, La domination adulte, vient rappeler les nombreuses luttes - habituellement passées sous silence - menées par des "mineurs" contre leur condition, contre les discriminations fondées sur l’âge et pour l’égalité politique. Leur donnant la parole, il questionne aussi bien les idées d’enfance et de protection que celle de minorité. C’est aussi la notion même d’éducation qui est ici interrogée. Il nous convie de façon inédite à un véritable voyage révolutionnaire au sein des rapports adultes/enfants, dont notre vision du monde ne sort pas indemne. De ce livre utile, ré-ouvrant un champ de réflexion trop longtemps refermé, nous proposons un extrait, consacré à la notion de "bien de l’enfant", qui presque toujours accompagne et légitime la domination adulte.

Je ne m’appesantirai pas sur ces violences aux effets palpables, visibles, qui sont celles qui nous choquent le plus et qui sont de fait emblématiques de la condition d’enfance : les châtiments corporels sont en effet censés être désormais réservés aux enfants. Ils sont interdits et réprimés (au moins théoriquement) pour toute autre catégorie d’humains.

Cette violence physique envers les enfants est monnaie courante : fesser, déculotter, gifler, pincer, traîner de force, tirer par les bras, par les cheveux, par les jambes, fouetter, cogner, étrangler, enfermer, isoler, priver d’accès aux toilettes, de nourriture (ou de dessert, de télé, de sortie, d’argent de poche…) ou au contraire alimentation forcée... La liste semble infinie [1]. Olivier Maurel détaille également plus de soixante-dix mots populaires différents visant à décrire des modes de violence envers les enfants. À part peut-être à propos de sexe, je crois que dans aucun domaine ne se dénote pareille inventivité dans le vocabulaire. Un sondage SOFRES réalisé en France en 1999 pour l’association Éduquer sans frapper nous donne un aperçu de la généralité de la violence : 84% des personnes interrogées donnent des coups à leurs enfants [2].

Chaque année en France les parents tuent entre 400 et 700 mineurs (soit un ou deux par jour) [3] et en blessent corporellement sérieusement plusieurs dizaines de milliers. Soulignons-le : ce sont les parents, dans 93 à 96% des cas, qui sont responsables des violences physiques, cruautés mentales et négligences graves [4].

Les enfants appartiennent si bien à leurs géniteurs que ceux-ci ont le droit évident d’intervenir sur leurs corps et même de les mutiler [5] – notamment si cela permet de marquer leur appartenance à une lignée, une communauté, un genre, une religion, etc : je pense à la circoncision mais surtout à des pratiques réellement mutilantes comme l’excision et l’infibulation, ou encore des interventions médicales sur les enfants intersexués (pour adapter chirurgicalement leur sexe biologique à l’idée que l’on se fait de « l’un ou l’autre » sexe). De même, des parents n’hésitent pas à faire pratiquer des piercings, des tatouages et des opérations de chirurgie plastique sur leurs enfants... Ils en ont parfaitement le droit.

Autres types d’appropriation des corps, les violences sexuelles sont par contre censées faire aujourd’hui l’unanimité contre elles. On se donne pourtant bien peu les moyens de les contrer effectivement. Leur réalité est massive. Dans l’ensemble des pays « développés », « entre 5 et 10% des petites filles et adolescentes ont subi des agressions sexuelles par un homme de la famille ; ces données sont par ailleurs sous-estimées par rapport au phénomène, les recherches s’accordent toutes sur ce point [6]. » Dans 80% des cas, ce sont bel et bien les membres de la famille, père, puis mère ou beau-père le plus souvent qui sont auteurs d’abus sexuels. Dès l’âge de 4 ans, les abus sexuels deviennent la maltraitance principale pour les filles [7]. Les petits garçons aussi sont des victimes fréquentes, même si c’est en nombre moindre. Là encore, les conséquences sur la vie des innombrables personnes concernées sont très graves. Le phénomène, découvert et rendu public par le mouvement féministe, s’est révélé d’une telle ampleur qu’on ne peut continuer de parler innocemment d’abus : il est bien consubstantiel au pouvoir adulte et tout particulièrement patriarcal. Du droit de propriété a toujours découlé le droit de cuissage. Patrizia Romito détaille les très nombreuses stratégies suivies pour exonérer les hommes de la famille des violences et viols :

« Il s’avère que les hommes violents étant trop nombreux et trop “normaux” pour être criminalisés et punis, on a opté pour la stratégie consistant à médicaliser et professionnaliser le phénomène. À cet effet les experts ont inventé le concept de “familles incestueuses” pour couvrir […] “l’épouvantable réalité des enfants violés par leur père [8]”. »

L’auteure donne de nombreux autres exemples de ces stratégies du silence. Et c’est non seulement l’origine très majoritairement masculine des violences qui est généralement oblitérée, mais également leur fondement très majoritairement familial. Les médias et l’« opinion publique » continuent de focaliser l’attention générale et surtout l’indignation sur les violeurs « étrangers » à la famille, bien moins nombreux que ceux qu’on nomme les « proches ». En s’indignant ainsi sélectivement, on dispose quelques arbres pour cacher la forêt. Plus l’indignation est violente, d’ailleurs, plus il semble qu’on devienne incapable de démêler les causes structurelles du désastre pour ne plus focaliser que sur les auteurs individuels, criminalisés et pathologisés. Ceux-là sont l’objet d’une mise en scène collective haineuse qui déboucherait volontiers sur un lynchage, quand les pères ou oncles, frères, grands-pères et « amis de la famille » par contre sont protégés par une omerta générale.

Personne quasiment ne semble songer à pointer du doigt les structures sociales qui organisent les conditions de subordination (la condition féminine et la condition de l’enfance) qui sont les préalables nécessaires des viols et des violences. C’est pourtant le patriarcat, c’est-à-dire plus précisément en ce qui nous concerne ici la structure familiale et le statut de mineur qui sont en ce domaine les institutions criminelles, en tant qu’ils garantissent aux abuseurs leur pouvoir et leur impunité et privent les victimes potentielles de toute possibilité de résistance.

Si l’on excepte les violences sexuelles, bon nombre des autres violences infligées se justifient par l’éducation. De fait, la quasi-totalité des modèles éducatifs ou pédagogiques prônent, et c’est tout à fait logique, le recours à une forme de violence ou une autre. On parle ainsi avec raison de « la violence éducative ordinaire », dans laquelle on inclut depuis peu, outre les violences physiques, les violences psychologiques.

Les adultes parlent volontiers de punition – un mot qui est usité surtout au sujet des « enfants » (les psys, le personnel judiciaire et les travailleurs sociaux parlent plutôt de « sanction » lorsqu’ils évoquent des adultes). Un mot pour désigner des violences, tout bonnement. Quel que soit le mot, dans la vie des mineurs rien n’est plus courant que ces « punitions » : à vrai dire, dans la plupart des familles, ils sont punis à tour de bras. Avec cette idée de punition, les adultes tentent de rendre la domination qu’ils exercent légitime. Les enfants fauteraient en désobéissant, ou en vivant tout simplement (en bougeant, en faisant « du bruit », en levant les yeux, etc.), et leur faute attirerait un juste châtiment. Rhétorique propre à toutes les dominations. Catherine Baker, dans un livre intitulé fort justement Pourquoi faudrait-il punir ? [9], montre bien qu’il n’existe aucune justification soutenable à l’idée de punition. Son livre n’aborde la punition qu’à travers l’idée de régulation pénale du social, à savoir ce qu’on appelle le système pénal, mais ses critiques fondamentales valent bien sûr tout autant pour les punitions exercées à l’encontre des mineurs qu’à l’encontre des criminels.

Qui aime bien châtie bien. C’est ce que dis(ai)ent aussi les maris à leur femme. Un petit livret contre la maltraitance censé s’adresser aux enfants s’emploie dès la première page à mettre les choses au clair en titrant :

« Il ne faut pas confondre punition et mauvais traitement [10] ».

Il prévient d’emblée tout dangereux dérapage d’interprétation :

« Tu as besoin de parler et d’être écouté. Tu sais qu’une punition si elle est justifiée n’est pas un mauvais traitement. Quand elle est juste, c’est une marque d’intérêt, une preuve d’amour. »

Il ne s’agirait pas que l’enfant à qui l’on s’adresse refuse les punitions, ni non plus qu’il en veuille à ses parents. L’essentiel étant ainsi clarifié et réaffirmé, on peut maintenant parler des maltraitances. Le livret en profite alors pour rappeler l’article 19 de la Convention des de l’Enfant, qui stipule pourtant que « les États parties prennent toutes les mesures législatives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence (sic !), d’atteinte ou de brutalités physiques et mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitement ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle, pendant qu’il est sous la garde de ses parents ou de l’un d’eux, de son ou ses représentants légaux ou de toute autre personne à qui il est confié. » On vient de voir comment la Déclaration est interprétée, non seulement par l’État, mais tout aussi bien par les associations de protection de l’enfance signataires !

L’imprégnation à la violence

« Rien de mystérieux et d’inévitable dans l’invisibilité et le silence sur les violences subies ou agies, tout est affaire de pratique, donc de logique et de pédagogie. Idem pour la violence psychologique et la violence physique. […] Les gifles ou les fessées que l’on reçoit de ses parents pour nous apprendre à écouter les adultes et en réaction à une bêtise qu’on a faite, nous font intérioriser dès l’enfance la justification de la violence. […] Le tabou sur la violence conjugale s’explique par la gêne généralisée à dénoncer quelque chose qu’on s’est tous habitué à taire et dont la révélation est empêchée par le poids successif des mille et une expériences antérieures de silence. »
Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, 2013 [11]

La majorité des enfants évoluent donc dans un univers punitif, dans un climat de violence, de suspicion, de menaces, et éprouvent au quotidien une grande insécurité (défiance, peur et stress). Ce climat de violence, on l’a vu, lorsqu’il est le fait d’un mari sur « sa » femme, est analysé par les féministes comme la mise en œuvre d’une (ré-)pression visant à l’anéantir pour la soumettre et la contrôler. Il est alors perçu comme une pièce centrale des dispositifs de domination. Il n’y a pas de raison de ne pas user du même type d’analyse en ce qui concerne les rapports adultes/enfants. Les adultes d’ailleurs ne s’en cachent pas, sûrs qu’ils sont de leur bon droit : toutes les justifications données se résument en fin de compte à exiger et obtenir l’obéissance, montrer « qui est le maître » et obtenir « la paix ». Cette paix est ce que les Allemands appellent la Friedhofsfrieden : la paix des cimetières. C’est la paix des dominants, basée sur une pacification dont la violence est banalisée, invisibilisée. Cette paix est le résultat d’une guerre permanente menée aux enfants.

Un mouvement d’importance croissante se donne pour objectif l’abolition des violences éducatives. En France, l’Observatoire de la violence éducative ordinaire (OVÉO) fait ainsi un très bon travail d’information et d’analyse. Hélas, ce mouvement lui aussi peine encore à dénoncer, au-delà des violences psychologiques ou physiques plus aisées à condamner, les violences imputables aux institutions elles-mêmes, du fait même de leur existence. Ainsi, on parle beaucoup des violences à l’école, mais plus rarement des violences de l’école. C’est que le point de vue des mineurs n’est pas celui des majeurs, les intérêts des enfants ne correspondent pas à ceux des adultes. Ce sont les seconds qui ont le pouvoir, c’est leur discours qui s’imprime.

« Pour les enfants, la violence à l’école n’est pas l’apanage des élèves, mais provient tout autant de l’institution et des enseignants. Pour eux les actes violents entre élèves sont des actes rares. Ce discours diffère de celui tenu par les enseignants [12] … »

On est en tout cas encore très loin d’inclure dans les « violences éducatives ordinaires » la plus importante d’entre elles, celle qui rend possible toutes les autres : la minorité n’est-elle pas un état de violence permanent, du fait qu’elle prive le non-majeur de tout pouvoir sur sa vie ? Les impositions qui découlent de ce statut de mineur, imposition familiale d’une part, scolaire de l’autre, ne constituent-elles pas des impositions gravissimes (qui sont garanties comme des droits, mais qui, comme on le verra, sont contraires aux droits humains) ? Nous ne pourrons pas ne pas revenir sur ces problèmes. L’éducation elle-même, en soi, peut elle aussi difficilement ne pas être considérée comme une violence. Je consacre à cette question un chapitre de cet essai, tellement la relation éducative niche désormais au cœur des rapports adultes/enfants.

Enfin, l’âgisme, en tant qu’idéologie méprisante et discriminatoire, ne constitue-t-il pas autant une violence que le racisme ou le sexisme ? On sait que ceux-ci ont des effets marquants sur le psychisme de celles et ceux qui les subissent, en terme de mésestime de soi, notamment, et de dépression, etc. Ces effets ont été bien documentés, et sont ceux dont souffre toute catégorie stigmatisée, opprimée et dominée [13].

Il s’agit bien de systèmes sociaux qu’il faut remettre en cause, et non de simples dysfonctionnements dans des rapports interpersonnels. Il ne nous intéresse pas ici de dénoncer les « abus », ni des individus particulièrement odieux dans leurs manières d’agir, mais bien des structures sociales, matérielles et mentales. Une illustration de cette dimension sociale est donnée par ce type de violence systématique, généralisée, qui vient couronner les autres, parachever le travail de démolition entrepris : un enfant ne peut pas trouver d’aide et reste toujours isolé, sans défense ni soutien face au pouvoir tyrannique qu’il subit. Tout le monde est complice du pouvoir adulte, soit en le soutenant activement, soit en n’intervenant pas. Toute solution constructive ou toute fuite est de ce fait rendue impossible aux jeunes victimes, à moins de plonger dans ce qui leur apparaît comme l’illégalité (et qui n’est que la clandestinité, mais avec tous les risques qu’elle génère [14]). Alice Miller souligne avec insistance que même une solidarité discrète d’un « témoin secourable », même un petit sourire de connivence ou de contrition peut changer énormément de choses pour une jeune personne victime de violences : la façon dont elle se remettra de ce qu’elle subit en sera parfois totalement révolutionnée [15].

À un niveau individuel, les violences suscitent un important sentiment d’injustice, qui ne trouvera pas à s’apaiser. Il faudra le plus souvent, et avec une douleur renouvelée, renoncer à sa soif de justice. Hans Zulliger énumère quelques autres conséquences des violences : « Résistance passive, secrète ou déclarée, colère, fureur, haine, soif de vengeance, sadisme d’un côté, dissimulation, hypocrisie, attitudes sournoises et rampantes, peurs morbides, idées de mort et masochisme de l’autre [16]. »

Les violences ont en outre des effets à long terme graves :

« Lorsque le stress est à la fois élevé, de longue durée et/ou répété sur une longue période, comme c’est le cas avec la violence éducative physique et psychologique, non seulement la “résilience”, la capacité de résistance et d’accoutumance au stress, décroît (et on pourrait aussi imaginer qu’elle décroît de façon exponentielle et non linéaire), mais les réactions de défense ou de fuite cessent de fonctionner et se transforment en stress traumatique, avec apathie (dépression) et/ou violence destructrice ou autodestructrice [17]. »

Même les violences corporelles dites légères (fessées, etc.), celles qui ne laissent pas de traces sur le corps, peuvent par contre laisser des séquelles psychologiques, selon une étude canadienne menée en 2012 sur 35 000 personnes de vingt ans et plus [18]. Un argument à opposer à ceux qui affirment qu’une bonne fessée n’a jamais fait de mal à personne.

Depuis des temps immémoriaux, nos sociétés sont fondées sur le déni et le refoulement des violences parentales – le plus souvent, des violences paternelles.

« Des mécanismes désormais bien connus [les] font passer sous silence, ou en tout cas minimiser : répression des émotions, oubli ou déni des violences subies – pour protéger les parents, par désir de vivre sa propre vie, parce qu’on croit qu’il faut (à tout prix) pardonner pour pouvoir “vivre en paix”. »

L’exigence de pardon qui est imposée aux enfants semble avoir des effets tout à fait destructeurs :

« Il apparaît clairement dans ces témoignages que le pardon et la “compréhension” (au sens où les parents sont excusés sans qu’on se soit donné le droit de ressentir, dans le but de s’en libérer, les souffrances subies) ont empêchés la guérison de ces adultes, les ont empêchés de mener la vie qu’ils auraient voulu ou pu avoir [19]. »

Tous les adultes vivent en effet avec les séquelles, psychologiques, mais aussi physiques, des violences qu’ils ont subies dans leur enfance. On sait de mieux en mieux traiter ces séquelles, même si les processus de guérison sont lents et laborieux, et même si la plupart d’entre nous restons dans le déni et n’entreprendrons jamais de travail à ce sujet, restant alors prisonniers de schémas hérités directement des injustices vécues.

Mais on ne saurait se satisfaire de guérir les violences. C’est les prévenir qui est nécessaire : et on ne les prévient ni par la répression, ni par la moralisation, mais en éliminant les conditions sociales qui en sont le terreau fertile.

Partie suivante : « L’intérêt supérieur de l’enfant »

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Yves Bonnardel, La domination adulte, que nous recommandons vivement.

Quelques citations en complément :

« Pour la France, l’enquête nationale sur les violences envers les femmes donne, avant 18 ans, un taux de 6% de femmes ayant subi une agression sexuelle (hors viol) et 3,7% ayant été victimes d’un viol ou d’une tentative de viol avant le même âge. Ainsi, 9,7% des femmes françaises avant 18 ans connaissent un abus sexuel de quelque nature qu’il soit. Quant aux hommes, il semble que 4,6% aient connu des abus de ce type avant l’âge de 18 ans. » André Ciavaldini, Les Agressions sexuelles. Données épidémiologiques générales [20]

« Tous les jours, près de chez vous, un bon père de famille couche avec sa petite fille de neuf ans. Ou parfois elle lui fait juste une petite fellation. Ou c’est un oncle avec son neveu ; une grande soeur avec sa petite soeur. […] À la faveur du réel et de la banalité des abus sexuels commis sur les enfants, […] l’inceste est structurant de l’ordre social. […] Nul besoin que chacun passe à la casserole pour que l’inceste éclabousse tout le monde. […] Chacun est imprégné, au berceau, des rapports de domination constitutifs des relations familiales […] L’inceste, en tant qu’exercice érotisé de la domination, est un élément clé de la reconduction des rapports de domination et d’exploitation. » Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, 2013 [21]

« “Une bonne campagne contre l’inceste devrait montrer aux parents les limites de l’intimité de l’enfant, en expliquant par exemple qu’il faut fermer la porte de la salle de bains pendant la douche”, dit Annie Gaudière, directrice générale de l’organisation Allô enfance maltraitée (le 119), dans l’édition du Monde du 22 février. Les appels téléphoniques reçus par le 119 révéleraient donc des situations de vie à ce point différentes de ce que décrivent les victimes d’inceste devenues adultes pour qu’Annie Gaudière réduise l’abus sexuel intrafamilial à une histoire de porte ouverte ? L’enquête ethnographique et la consultation en milieu hospitalier permettent d’établir un constat certain : l’abuseur ouvre la porte, même quand elle est fermée ; occasionnellement, il la casse. La plupart du temps, il casse chez sa victime toute velléité éventuelle de fermer la porte.

“C’est dans l’intimité et dans la confidentialité qu’il faut lutter contre l’inceste, pas en faisant du battage médiatique”, dit aussi la coordinatrice de SOS-inceste-pour-revivre. Le silence, la honte, le secret, qui sont des alliés précieux de l’abus sexuel intrafamilial, seraient donc à préserver dans l’intérêt de l’enfant.

“La vue de ces encarts publicitaires pourrait bloquer sa capacité à communiquer”, affirme enfin le vice-président de l’association Enfance et Partage. Jusqu’à la date de parution de ces encarts, les enfants victimes d’abus sexuels ne communiquaient pas davantage. Les victimes d’inceste ne disent pas l’inceste à l’extérieur de la famille, et le disent peu à l’intérieur de la famille, en tout cas pas tant qu’ils sont enfants. Leurs frères, leurs sœurs, et les éventuelles autres personnes qui cohabitent avec ne le disent pas non plus. Ni durant l’enfance ni plus tard, quand chacun est devenu adulte. Le peu de signalement d’agresseurs incestueux, ou de confrontations, proportionnellement aux centaines de milliers d’agresseurs, en atteste. Très marginalement, certains dénoncent les abus dont ils ont, ou un proche, été victimes, quand survient le risque que les agressions sexuelles soient reconduites sur un enfant de la génération suivante, par le même agresseur ou par un autre. Pour 60 millions de Français, si on compte 6 % de victimes d’abus sexuels intrafamiliaux, ce qui est au plus bas de la fourchette proposée par les enquêtes quantitatives (dont la récente enquête ENVEFF), cela fait au moins trois millions six cent mille victimes ; les agresseurs se comptent donc plus probablement en millions, qu’en centaines de milliers. Or, selon les chiffres fournis par l’Observatoire d’action sociale décentralisée (ODAS), le nombre de signalements pour abus sexuels sur les enfants tourne autour de 5 500 par an, en moyenne, sur les cinq dernières années. L’addition de tous les signalements effectués depuis que l’État a installé la procédure ne dépasse donc pas 1 % du nombre de victimes d’inceste en France. Les enfants victimes d’abus sexuels dans leur famille se taisent, car le silence qui entoure cette pratique de leur vie quotidienne, éventuellement assorti de menaces, leur apprend à se taire [22]. »

« En novembre 2002, M. Juan Miguel Petit, rapporteur auprès de la commission des humains de l’ONU visite la France dans un contexte pénible : depuis plusieurs mois des mères françaises fuient leur pays afin d’offrir à leurs enfants la protection que la justice ne leur a pas assurée. Deux rapports ont fait suite à cette visite, l’un, préliminaire rendu public à la fin de l’année 2002, suivi d’un rapport complémentaire en octobre 2003. Le rapporteur y dresse un triste constat : “Les personnes qui soupçonnent et dénoncent des cas d’agressions sexuelles sur enfants encourent le risque d’être accusées de mentir ou de manipuler les enfants concernés, et sont menacées de poursuites judiciaires ou de sanctions administratives pour diffamation, si leurs accusations ne conduisent pas à la condamnation de l’agresseur présumé”. M. Petit poursuit : “Dans un nombre croissant de cas, des parents séparés [...] choisissent d’emmener leur enfant hors de France, plutôt que de se plier à une décision de justice qui [...] exposerait la victime à de nouvelles atteintes sexuelles”. C’est pourtant depuis longtemps que des associations dénoncent les dysfonctionnements du système judiciaire français. » Hélène Palma et Léo Thiers-Vidal, Violences intrafamiliales sur enfants : le rapporteur de l’ONU en France, 2004 [23]

« Le syndrome d’aliénation parentale »

De nombreux pères violents et/ou abuseurs font référence aux « syndrome d’aliénation parentale » et « syndrome du faux souvenir », selon lesquels l’enfant serait pris en otage par la mère pendant la période de conflit et de séparation, serait manipulé et imputerait des violences au père afin qu’il n’obtienne pas la garde, voire se voit refuser le droit de visite. De même que l’imputation de « faux souvenir », il s’agit d’une façon d’infirmer de façon arbitraire les paroles non seulement des mères, mais des enfants eux-mêmes. Ces pères reçoivent l’appui d’« experts » qui n’hésitent pas à mentir effrontément pour les soutenir, déclarant par exemple que « 90% des déclarations de sévices sexuels sont abusives [24] ». Les conséquences de ces mensonges sont effrayantes : « une recherche faite en 2004 par le professeur Jay Silverman de l’Université de Harvard confirme que 54% des dossiers de garde qui impliquaient de la violence documentée ont vu la garde des enfants confiée à l’agresseur et que l’aliénation parentale était plaidée par ce dernier dans presque tous les dossiers [25]. » Aujourd’hui, des mères entament des procédures de divorce suite à la révélation d’abus sexuels ou de violences exercées envers leur enfant, qui se voient obligées par le juge pour enfant d’accorder néanmoins un droit de visite au père. Certaines, refusant, finissent incarcérées pour « non-présentation d’enfant ». D’autres préfèrent quitter le territoire national...

Notes

[1] On trouvera une très longue liste dans Olivier Maurel, Oui, la Nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative ordinaire la pervertit depuis des millénaires, Robert Laffont, 2009.

[2] Ibid., p. 44. L’auteur expose que de par le monde 80 à 90% des enfants sont victimes de violence éducative, une violence qui prend la forme de châtiments corporels parfois extrêmement brutaux.

[3] Olivier Maurel, Observatoire de la violence éducative ordinaire, http://oveo.org/. Je n’ai pas su trouver les chiffres des blessés graves : il s’agit donc d’une estimation de ma part.

[4] Cf. Éric Bellamy, Marceline Gabel, Hélène Padieu, Protection de l’enfance : mieux comprendre les circuits, mieux connaître les dangers, rapport ODAS/SNATEM, avril 1999.

[5] Ils n’hésitent pas non plus toujours à les tuer à la naissance ; dans le monde, on estime qu’il « manque » quelques 60 millions de femmes, ce qui est imputable aux infanticides féminins, essentiellement en Inde et en Chine.

[6] Patrizia Romito, Un Silence de mortes. La violence masculine occultée, Syllepse, 2006, p. 20. « Lors des toutes premières recherches effectuées aux États-Unis, Diana Russel (1999) fit la découverte que 28% des femmes interrogées avaient subi des agressions sexuelles avant l’âge de 12 ans, presque toutes par des hommes de l’entourage familial ou du moins faisant partie du cercle des proches de la famille. » (op. cit., p. 37) « Les auteurs de ces agressions sexuelles sur mineur-e-s ? Quasiment toujours des hommes – les proportions oscillant entre 98% et 83% selon que les violences ont été perpétrées sur des enfants filles ou garçons. » (op. cit., p. 38).

[7] Cf. Éric Bellamy, Marceline Gabel, Hélène Padieu, op. cit.

[8] Ibid. p. 20.

[9] Catherine Baker, Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal, tahin party, 2004.

[10] « Maltraiter les enfants, ce n’est pas très humain », livret conçu, réalisé, diffusé et financé dans les années 1990 par le Ministère des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville, par le Ministère de la Jeunesse et des Sports, par le Comité français d’Éducation pour la Santé, par Fondation pour l’Enfance et par Allo Enfance Maltraitée.

[11] Op. cit., p. 36.

[12] Cléopâtre Montandon, « De l’étude de la socialisation des enfants à la sociologie de l’enfance : nécessité ou illusion épistémologique ? », in Régine Sirota (dir.), Éléments pour une sociologie de l’enfance, Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 43.

[13] Cf. Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Gallimard, 1949 ; Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs, Seuil, 1952 ; Albert Memmi, L’Homme dominé, Payot, 1973 et Le Racisme, Gallimard, 1982 ; Alice Miller, C’est pour ton bien, op. cit. ; Christine Delphy, Classer, dominer. Qui sont les « autres » ?, La Fabrique, 2008…

[14] La fugue n’est pas considérée comme un délit, mais la police est tenue de ramener chez ses parents le mineur en fuite.

« Il n’en va pas de même dans d’autres pays européens : en Angleterre à partir de 16 ans, au Danemark à partir de 15 ans, en Grèce à partir de 14 ans, en Autriche à n’importe quel âge, le mineur peut quitter le domicile familial sans autorisation de ses parents et n’est pas obligé d’y retourner.  » (Pierre Lenoel, « La place des enfants dans la société et les droits personnels des mineurs », téléchargeable sur le site Internet du juge pour enfants Jean-Pierre Rosenczveig : http://www.rosenczveig.com/

[15] Alice Miller, op. cit.

[16] La Psychanalyse à l’école, pp. 44-45, cité par Danielle Milhaud-Cappe, Freud et le Mouvement de Pédagogie psychanalytique (1908-1937), Vrin, 2007.

[17] Site internet de l’OVÉO.

[18] Cf. Anonyme, « Les “châtiments corporels légers” accroissent le risque de troubles mentaux », site de l’OVÉO : http://www.oveo.org/

[19] Ibid.

[21] Dorothée Dussy, Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, livre 1, éd. La Discussion, 2013, pp. 11-12. L’auteure a aussi dirigé la publication de l’important L’inceste. Bilan des savoirs, La Discussion, 2013.

[22] Dorothée Dussy et Marc Shelly, « Inceste, faut-il réagir ou désinformer ? », L’Humanité, 25 mars 2005 (http://www.humanite.fr/node/295808) ; cité dans Sophie Perrin, L’Inceste. Anthropologie d’une entreprise de démolition systématique de la personne - France XXe-XXIe siècle, mémoire de master 1 d’anthropologie sous la direction de François Laplantine et Axel Guioux, 2008 (http://sophia.perrin.free.fr/telechargement.htm).

[23] Article paru sur le blog de Dominique Ferrières, sur Médiapart : http://bit.ly/11R7fhx

[24] Léo Thiers-Vidal, « Ça se passe près de chez vous : des filles incestueuses aux mères aliénantes », in Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, éd. Bambule, 2013, p.191 ; « Les fausses allégations émanant d’enfants sont exceptionnelles », affirment aussi Michelle Rouyer et Dominique Girodet, « Abus sexuels », in L’Enfant maltraité, Pierre Strauss, Michel Manciaux et alii, Fleurus, 1993, p. 257 ; Jean-Yves Hayez explique la même chose dans « Les abus sexuels commis sur des mineurs d’âge ; inceste et abus sexuels extrafamiliaux », Psychiatrie de l’enfant, 1992, 14, p. 38 sqq. « Selon les statistiques policières, les cas d’affabulations sont très rares et ne représentent qu’environ 2% » : Roselyne Nérac-Croisier (Collectif), Le Mineur et le droit pénal, L’Harmattan, coll. Logiques juridiques, 1998, p. 72 ; cf. enfin Claudia Jankesch, « La vérité sort plus facilement de la bouche des enfants que de celle de l’adulte », http://veritelibre.blogspot.fr/2009/06/la-verite-sur-les-allegations-dabus.html, mars 2009.

[25] Sarah Childress, « Fighting Over the Kids », in Newsweek, 2007, citée par Jacqueline Phélip, « Syndrome d’aliénation parentale » et/ou « aliénation parentale », sur le site L’enfant d’abord : http://www.lenfantdabord.org/lenfant-dabord/