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Virilio ne mène nulle part

À propos d’un essai intitulé Ville panique. Ailleurs commence ici

par Christophe Gaudier
17 décembre 2008

À l’occasion de l’exposition Terre natale. Ailleurs commence ici, conçue par un philosophe-urbaniste pour le moins sur-estimé : Paul Virilio, nous republions la critique d’un livre récent de Virilio, Ville Panique, paru en 2003, et qui portait déjà le même sous-titre : Ailleurs commence ici...

Je ne discuterai pas ici les thèses de Paul Virilio, et même je préciserai que, pour autant que je les comprenne, je ne trouve aucune objection majeure à formuler. Pourtant, dans l’ensemble ce livre me laisse perplexe, et plus encore que l’ouvrage, les commentaires élogieux que j’ai pu lire et entendre. Ce trouble vient moins du contenu que de la forme, de l’expression que de ce qui est exprimé ; mais si, comme l’affirmait Hugo, « la forme c’est le fond qui remonte à la surface », il est légitime de s’interroger sur ce que révèle d’une pensée la façon dont elle est dite.

Paul Virilio semble tout d’abord avoir une certaine difficulté à terminer ses phrases, comme le montre l’usage assez constant des points de suspension en fin de paragraphe, qui indiquent au lecteur que la pensée se prolonge, que l’auteur avait encore à ajouter. Dans la plupart des cas, on aimerait bien savoir quoi. Il recourt également amplement au néologisme et à l’usage de procédés typographiques, majuscule, italique dont la fonction est d’enrichir le texte, de lui conférer une profondeur dont on peut se demander ce qu’elle serait sans cela.

Un exemple parmi d’autres :

« Autant de symptômes de la régression pathologique de la Cité où la cosmopolis, la ville ouverte d’hier, cède la place à la claustropolis où la forclusion se double de l’exclusion de l’étranger, de cet errant, ce SOCIOCROISEUR pourrait-on dire, qui menace la sérénité de l’habitat métropolitain comme le GEOCROISEUR errant menace l’environnement terrestre et contre lequel il faudrait, dès demain, ériger une enceinte EXOSPHERIQUE contre le risque du vide » [1]

Enfin Paul Virilio emprunte sans retenue au vocabulaire des sciences ou des techniques sans que l’on sache très bien si ce vocabulaire est utilisé dans un sens métaphorique, auquel cas il faudrait préciser la valeur de ces métaphores, ou si il l’est dans son sens précis, celui de son domaine d’origine. En l’état, l’impression qui se dégage est que l’ensemble de ces procédés sont en fait des marqueurs dont l’unique fonction est de signaler au lecteur le caractère sérieux et profond du texte, et donc de la pensée de son auteur

Le malaise commence dès la première page où, après une citation de Walter Benjamin sur la nécessité d’une éducation pour s’égarer en ville, Paul Virilio enchaîne sur cette phrase :

« Cette éducation sentimentale en quelque sorte d’un passant qui se refuse à n’être qu’un passager, débute fort tôt, sinon dès l’enfance accompagnée, du moins dès l’adolescence, ce moment où l’essor de la maturité s’accompagne de l’urgence d’un échappement libre ».

On ne peut qu’être perplexe devant cet « échappement libre ». Pour ma part je ne connais pas d’autre sens à cette expression que celui d’un « dispositif sans silencieux permettant l’expulsion dans l’atmosphère des gaz de combustion d’un moteur thermique », et je ne me souviens pas en avoir ressenti la moindre urgence lors de mon adolescence.

À la page suivante, Paul Virilio cite à nouveau Walter Benjamin :

« la force d’une route de campagne est autre selon qu’on la parcours à pied ou qu’on la survole en aéroplane. Seul celui qui va sur cette route apprend quelque chose de sa puissance »

et il la commente par cette phrase qui plus qu’elle ne l’éclaire obscurcit cette citation :

« Cette puissance géodésique, c’est celle du TRAJET, des trajectoires successives d’un corps qui se meut dans l’orientation de sa puissance locomotrice puisqu’il n’y a de vie que dans les plis, les plis du terrain qui protège ou les replis d’un cadastre qui surprend nos attentes ».

On ne peut que se demander en quoi cette puissance peut bien être géodésique, en quoi elle entretient pour le promeneur un quelconque rapport avec la forme sphérique de la Terre. N’en déplaise à Paul Virilio, la géodésie ne s’intéresse nullement au relief mais bien aux conséquences de la forme particulière de la Terre ; et, à l’échelle du promeneur, la Terre reste plate. Nous sommes en présence d’un usage abusif d’un terme scientifique qui n’apporte aucun sens supplémentaire, mais qui n’est là que pour impressionner.

On ne voit pas bien non plus ce que rajoute au mot trajet le fait d’être imprimé en majuscules si ce n’est de suggérer qu’il pourrait avoir un sens plus profond que celui de : chemin à parcourir entre deux points. Paul Virilio prend soin de signaler que « la vie dans les plis » est une allusion à un ouvrage du même titre de Henri Michaux. S’il s’agit par là d’inviter à la lecture de Michaux, on ne peut que s’en féliciter, mais rien n’est moins sûr, le lien entre le texte de Michaux et ce dont nous entretient Virilio étant tout de même assez ténu, voire inexistant.

Je passerais rapidement sur le pompeux « corps qui se meut dans l’orientation de sa puissance locomotrice », sans doute comme tout un chacun pour aller là où ses pas le mène, mais le rapport de cause à effet entre la « puissance géodésique », c’est à dire dessinée par les formes de la Terre, et la présence exclusive de la vie dans les plis, introduit par la conjonction puisque, m’échappe complètement.

J’avoue également ne pas bien saisir la relation entre les plis du terrain et les sinuosités, pour autant qu’elles existent, du document enregistrant le découpage d’un territoire en propriétés qu’est le cadastre. Prise telle quelle, cette phrase n’a malheureusement pratiquement aucun sens, si ce n’est celui que voudra bien y mettre le lecteur.

C’est bien de cela qu’il s’agit. M. Virilio est un homme cultivé, ses livres sont loués dans les médias, lui même est invité à venir les présenter ; si moi, lecteur, j’éprouve un certain malaise face à ce qu’il écrit, si parfois j’ai le sentiment de trouver obscures certaines phrases, cela ne peut venir que de mes propres insuffisances, que de mon manque de culture. Pour sortir de ce dilemme, je n’ai que deux possibilités : me résoudre à considérer que cela ne veut rien dire ou n’a tout au plus qu’un sens banal, ou prêter à M. Virilio la profondeur à laquelle il prétend et tenter moi même de mettre du sens.

Je m’en suis tenu aux deux premières pages du texte, mais le reste est à l’avenant car c’est dans l’ensemble du livre que M. Virilio use et abuse des mêmes procédés. Je me contenterai d’en donner quelques exemples :

« Si l’interactivité est à l’information ce que la radioactivité est à l’énergie, nous sommes ici devant l’extrême limite de l’intelligence politique, puisque la RE-PRESENTATION politique disparaît dans l’instantanéité de la communication au profit d’une pure et simple PRESENTATION. » [2]

J’entrevois ce que peut être le rapport de l’interactivité à l’information, j’ai une vague idée de ce que la radioactivité peut être à l’énergie, mais je ne parviens pas à comprendre quelle relation d’analogie je pourrais bien établir entre ces deux relations.

Je peux bien sûr mettre cela au compte des insuffisances de mes connaissances et admirer l’étendue de celles de Paul Virilio ainsi que la profondeur de ses vues. Mais pourquoi ne pas considérer qu’il n’en existe tout simplement aucune, et que cette formule n’a strictement aucun sens ?

Quant à comprendre comment ces relations supposées pourrait avoir comme conséquence de nous placer devant l’extrême limite de l’intelligence politique, j’avoue que cela me dépasse. M. Virilio pourrait avec tout autant de pertinence affirmer que :

si la chasse est à court ce que le mètre est à long, nous sommes ici à l’extrême limite de l’intelligence cynégétique.

Autre exemple :

« Si la vitesse de libération est effectivement la vieillesse du monde, c’est que le monde lui même doit passer, être perdu à jamais, au profit de l’absence d’horizon d’un macrocosme sans limites où nous serons enfin seuls, ayant mis bout à bout deux sortes de déserts antagoniques : celui de la plénitude, et celui de la vastitude du vide cosmique. » [3]

On fait difficilement plus obscur.

Il me semble inutile d’aller plus loin. Ce ne sont pas quelques exemples sortis de leur contexte que je viens de citer, il s’en trouve de semblables à pratiquement chaque page. Si l’on retire les formules pompeuses, les analogies sans fondements, les approximations, les fioritures typographiques, il ne reste du livre de Paul Virilio que quelques considérations que l’on pourra éventuellement trouver intéressantes, mais qui pour la plupart sont surtout fort banales.

Que Paul Virilio écrive et même publie de tels ouvrages n’est pas en soit le plus gênant. Ce qui est en l’occurrence dérangeant c’est le chœur de louanges qui salue chacun de ses livres. On peut penser que ces critiques élogieuses ne s’adressent en fait nullement au livre lui-même – je ne peux me résoudre à admettre qu’un lecteur raisonnablement attentif puisse ne pas s’interroger sur la réelle profondeur des ces essais. Ce qui est loué, c’est l’auteur lui-même, sa réputation, et surtout ses titres. Il y a là ce que l’on pourrait appeler un abus de position dominante, pour ne pas parler d’imposture. Cela est pourtant loin d’être anodin. Je reste absolument persuadé que tout comme moi, la plupart des lecteurs de Paul Virilio, y compris certains critiques, restent dubitatifs et se demandent quel sens cela peut bien avoir, mais qu’impressionnés par la quasi-unanimité de la critique et par la notoriété de l’auteur, ils préfèrent mettre leur incompréhension au compte de leurs propres insuffisances, sans oser penser que cela ne veut peut-être effectivement pas dire grand chose.

La ville, l’urbain, sont – et sans doute encore pour longtemps – au cœur des interrogations sur le social et le politique. Ces débats ne peuvent être circonscrits à un cercle de spécialistes, de professionnels. Ils doivent au contraire traverser l’ensemble de la société, parce qu’en tant que citoyens, nous avons tous notre expertise, celle du notre propre vécu. Les ouvrages comme ceux de Paul Virilio ne peuvent qu’exclure de ces débats tous ceux, et je suis persuadé qu’ils sont nombreux, qui considéreront ces textes comme hors de leur portée. Pour les autres, je doute qu’ils puissent alimenter durablement leurs réflexions.

P.-S.

Christophe Gaudier est urbaniste et architecte

Notes

[1] Paul Virilio, Ville panique. Ailleurs commence ici, Galilée, 2004 (p.74)

[2] Paul Virilio, Ville panique. Ailleurs commence ici, Galilée, 2004 (p.74)

[3] Paul Virilio, Ville panique. Ailleurs commence ici, Galilée, 2004 (p.116)