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Visage nu et citoyenneté

Quand l’espace public devient l’espace privé de l’État

par Laurent Lévy
25 mai 2010

Un stage de citoyenneté pourra être imposé à quiconque déambule dans la rue avec le visage dissimulé hors les cas où la loi prévoit voire impose cette dissimulation ou lorsque des raisons par exemple médicales le justifient. Telle est une des dispositions les plus significatives de la loi anti-niqab projetée par le gouvernement...

Loi anti-niqab. Il est clair en effet que l’interdiction de dissimuler son visage n’est pas motivée par autre chose. L’impératif catégorique que s’est fixé le gouvernement est bien d’interdire ce que les commentateurs persistent à appeler la burqa. Et cette fin étant admise avant toute réflexion, il ne s’agissait que de déterminer quels qu’en soient les dégâts collatéraux les moyens qu’elle pouvait justifier. Il fallait, autrement dit, inventer après-coup un fondement à cette volonté. Et il fallait pour cela se creuser la tête. Euréka, s’écrièrent en chœur les professeurs Nimbus de la pensée républicaine : c’est une question de citoyenneté.

L’idée même d’un « stage de citoyenneté » est, dans une démocratie, quelque chose d’assez obscène. Être citoyen – ou plutôt, comme en l’espèce citoyenne – c’est être titulaires de droits, et entre autres celui de ne pas penser et agir comme tout le monde : il n’y a pas de véritable citoyenneté dans l’unanimisme imposé. La Cité, dont citoyennes et citoyens sont les membres, est toujours diverse, et l’enjeu de la politique est toujours, dans une démocratie digne de ce nom, de permettre à cette diversité de s’exprimer librement. Prétendre enseigner la citoyenneté suppose qu’il y a des citoyens plus citoyens que d’autres, des citoyennes moins citoyennes que d’autres. Les stages de citoyenneté pourraient bien, à cet égard, ressembler à des stages d’identité nationale. La confusion entre nationalité et citoyenneté est ainsi poussée à ses extrêmes limites. C’est en outre confondre la politique et la pédagogie. Et c’est à tous coups renoncer à l’égalité – concept central dans la devise de la République et que la République se plait à ignorer. C’est, en somme, redéfinir la citoyenneté en la remplaçant par son contraire, la soumission.

En bonne logique marchande, la question de la prohibition du niqab est celle du prix que l’on accepte de payer pour y parvenir : et ce prix est en l’occurrence démesuré. Il s’agit rien moins que de bouleverser les conceptions que l’on a longuement construites de ce que sont dans un pays comme la France, outre la citoyenneté, l’espace public et plus profondément encore, comme l’avait souligné le Conseil d’État, les libertés publiques. Tout cela pour le petit plaisir islamophobe et national-raciste de se dire que dans le fond, « on est ici chez nous », comme si les femmes voilées, « intégralistes » ou non, n’étaient pas tout aussi bien chez elles.

Se promener le visage couvert d’un masque blanc, comme le poète Aragon aimait à le faire à la fin de sa vie, aurait-il caractérisé chez lui un défaut de citoyenneté, qu’un stage aurait permis de réparer ? La liberté d’être invisible, de ne pas être reconnu, verrait son exercice frappé d’infamie ? L’anonymat serait désormais incivique ?

Rares sont celles et ceux qui aiment être dévisagés par des inconnus. « Qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? », « Tu veux ma photo ? ». Il faudrait s’habituer à ce que nouer des liens personnels avec le premier passant venu soit désormais une contrainte. Élisabeth Badinter justifiait son hostilité au niqab par le fait qu’il rend impossible l’échange d’un sourire. Est-il donc devenu obligatoire de sourire à Élisabeth Badinter ? Catherine Kintzler justifiait lors d’un débat radiodiffusé l’interdiction du « voile intégral » par une considération d’égalité. Quelle égalité ? Celle de toutes et de tous devant la vidéosurveillance ! La norme serait ainsi celle d’être toujours et partout reconnu-e, épié-e, surveillé-e… Superbe progrès démocratique, en effet. Plutôt que de dénoncer la folie sécuritaire dans ce qu’elle viole la vie privée des unes et des autres, la volonté a priori d’interdire le port du niqab conduit nos démocrates d’un genre nouveau à en faire le critère de la vie commune. La société panoptique : voici donc le nouveau modèle de la citoyenneté.

« Ça me gêne ! », disait de son côté Élisabeth Lévy du fait de croiser des femmes en niqab. C’est vrai que l’on peut avoir, dans l’espace public, mille raisons d’être gêné. Par les bruits et les odeurs de la rue. Par les comportements de certains passants. Par la pléthore des bleus la matraque à la ceinture. Par les publicités sexistes agressives. Par le mauvais goût des unes ou des autres. Par l’exhibition du luxe ou par le spectacle de la misère. Par certaines tenues. Par la promiscuité. La vie en société est faite de ces petites et grandes gênes. Dans la rue, on est chez soi. Ça n’est pas toujours facile à gérer. En un sens, l’espace public est celui de l’autogestion de la gêne. On se débrouille avec. Et Élisabeth Lévy en est certainement capable sans le secours de la maréchaussée. La citoyenneté, peut-être, commence par le fait de reconnaître les autres comme concitoyens, avec tous les droits que cela comporte.

L’espace public n’est pas l’espace privé de l’État. Il n’est pas plus l’espace commun de la socialité. Il est l’espace privé de tous et de toutes. Lorsqu’on se promène dans la rue, on est dans sa vie privée. Publier une photo d’une personne connue lorsqu’elle se promène dans la rue est une atteinte à sa vie privée, au même titre que si la photo avait été prise à son domicile. Avec la loi anti-foulard de 2004, la parlement avait décidé que le service public de l’école publique pourrait désormais choisir son public. Il faudrait à présent que l’espace public dans son ensemble choisisse le sien.

Le mot « totalitarisme » est certainement un des plus douteux du vocabulaire politique, par sa généralité, son imprécision, ses tenants et aboutissants idéologiques. Mais si le totalitarisme doit être caractérisé, entre autres, par les empiètements de l’État sur la vie quotidienne des citoyens, sur leur existence privée, c’est à cela que l’on a affaire aujourd’hui. Pour interdire le niqab, c’est bien une mesure de caractère totalitaire que l’on entend adopter. De même qu’aux États-Unis, le Patriot Act avait, pour les besoins de la guerre des civilisations, porté un coup décisif aux libertés publiques les plus traditionnelles dans ce pays, la loi anti-niqab s’annonce comme un coup porté à celles du nôtre. Avant de laisser un consensus s’établir sur la fin ainsi poursuivie, il serait bien de mesurer les conséquences des moyens que l’on entend mettre en œuvre.