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« Votre lutte est réactionnaire »

Retour sur le procès du viol de « Brigitte » (partie 1)

par Todd Shepard
3 juillet 2017

Le dernier livre de Todd Shepard, Mâle décolonisation, paru chez Payot, propose une relecture des questions sexuelles telles qu’elles se sont posées dans les débats publics français des années 1960 et 1970 : qu’il s’agisse de la libération sexuelle ou du viol, les débats font constamment référence aux « arabes ». Dans les magnifiques chapitres 8 et 9, l’auteur apporte un éclairage inédit sur l’histoire du mouvement féministe, en montrant la difficulté à imposer la question des violences sexuelles comme question politique. Une fois encore, une résistance féroce s’est manifestée à l’extrême gauche, au nom d’un argument particulièrement pervers : ce serait un combat raciste stigmatisant « les Arabes ». Loin d’ignorer la question du racisme, nous explique Todd Shepard, les féministes françaises ont en réalité subi la manière dont il a été instrumentalisé par des hommes blancs. Après l’introduction du chapitre 8, nous publions, en plusieurs parties, l’analyse que fait l’auteur du viol de "Brigitte".

En mars 1977, le procès du viol de « Brigitte » donna à ces débats et à leurs résonances arabes une publicité beaucoup plus grande. Plusieurs avocates féministes s’étaient proposées pour défendre Brigitte, et toutes étaient convenues que le cas de cette jeune militante féministe méritait un débat public.

Onze mois plus tôt, Brigitte était allée voir la police et avait porté plainte pour viol. Ce n’est que quelques jours avant le début du procès qu’elle confia à une journaliste de Libération :

« Je suis passée par différents stades. Au début, le fait qu’il soit étranger, par exemple, m’a posé beaucoup de problèmes. » En particulier parce que la police « essayait de [lui] faire dire qu’[elle était] très contente que ce soit un Arabe ».

Ce que Brigitte raconta ensuite résumait l’essentiel de la polémique que cette affaire suscita dans les milieux gauchistes.

« Mais il y a tellement de choses dans cette agression : la mort, le sexe, ce type qui est arabe et moi qui suis française, lui qui est un homme et moi qui suis une femme, il y a un tout, c’est un paroxysme. »

Avec son statut d’« Arabe », son violeur, Youri Eshak, un Égyptien de vingt-sept ans, étudiant à Vincennes, captiva rapidement l’opinion. Plusieurs commentateurs allèrent même jusqu’à faire de lui un « travailleur immigré[Martine Storti, "Histoire d’un viol : Brigitte, 11 mois après", Libération, 21 mars 1977, p. 4]] ».

Sur la même page de Libération, l’avocat du jeune homme exposa une défense agressive de son client, inspirée d’analyses explicitement de gauche, dont certaines issues de la révolution
sexuelle.

« On parle de misère économique, des sous-prolétaires conduits à la délinquance. Pourquoi, dès lors que cela concerne le sexe, ne dit-on pas qu’il y a misère sexuelle ? »

Il insistait aussi sur le fait que le débat sur le viol devait avoir lieu « au sein
de la gauche » plutôt que dans un tribunal.

« Car ce combat, c’est la droite qui en bénéficie sur toute la ligne. »

Dans son esprit, les partis conservateurs et les politiques réactionnaires rafleraient la mise si les affaires de viol étaient plus souvent jugées ou gagnaient en publicité [1].

Quelques jours plus tard, au tribunal, Me Koskas frappa encore plus fort. Il interpella Brigitte et ses avocates. Leur démarche, dit-il, « est un appel au lynchage, un appel au meurtre. Votre lutte est réactionnaire ».

La journaliste du Nouvel Observateur, quant à elle, vit autre chose et évoqua « la douleur de plaider contre un étranger, opprimé lui-même quelque part par sa culture et par notre racisme ». Elle vilipendait néanmoins la plaidoirie de l’avocat. « Les femmes doivent se justifier d’avoir recours à la justice contre les violeurs, alors que », et ici ses arguments renvoyaient aux débats qui agitaient la France depuis 1973, « dans toutes les luttes contre les Dupont-la-Joie [sic] racistes, contre les marchands de sommeil… la gauche a utilisé la justice à juste titre ».

Une fois encore, le modèle du militantisme antiraciste sapait les décisions féministes en même temps qu’il les légitimait [2].

En réaction à l’affaire Brigitte, beaucoup de courriers de lecteurs se focalisèrent aussi sur la question arabe et rappelèrent aux critiques que « le violeur n’est condamné que s’il est immigré [3] ». Des féministes écrivirent « du fond de [leur] désespoir de se sentir si coupables d’envoyer de pauvres mecs, victimes de l’“impérialisme de la quéquette”, croupir dans les sombres geôles de la justice bourgeoise ».

Malgré leur ironie, elles expliquèrent que, comme « le mouvement » en général, « nous proposons de demander que la peine sanctionnant les viols soit, tout simplement », la publicité (par exemple des affiches révélant aux voisins l’identité et les crimes des violeurs condamnés) plutôt que la prison23.

À la mi-avril, d’autres réactions à l’affaire Brigitte avaient exploré les liens profonds entre la question arabe et celle du viol. Beaucoup d’entre elles cherchaient à manoeuvrer entre le viol comme expérience corporelle et sa nature politique métaphorique. Une femme écrivit pour exhorter les féministes à « revendiquer aussi les contradictions que l’on vit ». Elle évoquait ses propres réactions, d’un côté « celle par exemple qui me fait haïr l’immigré qui me violente et m’agresse parce que je suis femme », mais aussi, de l’autre, « être à ses côtés quand, du seul fait de son teint basané, c’est lui qui subit le viol » des policiers.

« Le viol », donc, était le terme qu’elle choisissait pour décrire « la fouille et [le] contrôle flicard dans le métro » : le viol métaphorique, subi par « l’immigré [au] teint basané », comme parallèle au harcèlement sexuel dont le même homme (figuré) se rendait coupable [4].

Ahmed Ben Charoud, lui, rapprocha sa propre expérience – « immigré… jeune… paumé » – de celle d’Eshak, mais s’adressa à Brigitte : « Brigitte, je te plains, je plains ton corps de s’être trouvé sur le chemin du nôtre. » En même temps, il reprochait à la France le traitement reçu par « cet immigré que tu as envoyé aux assises » et qui « était parvenu à sa chute, d’ailleurs évidente depuis son numérotage à l’ONI [Office national d’immigration] ».

C’était une tentative pour décrire la complexité de la situation, mais elle situait encore le viol métaphorique infligé à ses pairs par la France sur le même plan que la violence physique commise par Eshak sur Brigitte. Il concluait par cette phrase : « Tes appels sont malgré tout les nôtres [5]. »

Un point de vue arabe moins nuancé réapparut aussi lorsque Libération publia « Une lettre de Mohamed sur le viol et le racisme ». Il y affirmait : « Mes frères immigrés… sont les protagonistes désignés, accusés (par les femmes, la justice, la presse, etc.) de ces drames antédiluviens de la vie quotidienne qu’on nomme viols. »

Il voulait restituer la question dans le contexte de l’histoire de l’impérialisme occidental. « Qui a violé l’autre le premier ? C’est facile d’oublier cela et de se donner bonne conscience. » Pour lui, la métaphore du viol colonial était plus pertinente et méritait plus d’attention que n’importe quel acte de violence sexuelle. Sa fixation sur la « conscience » était également révélatrice [6].

Deuxième partie.

© Editions Payot & Rivages, Paris, 2017.

P.-S.

Nous reproduisons cet extrait du livre avec l’amicale autorisation de l’auteur et de la maison d’édition.

Notes

[1] Martine Storti, "Histoire d’un viol : L’avocat de son agresseur", Libération, 21 mars 1977, p. 4

[2] Marielle Righini, "Nous ne sommes pas des procureurs" : Celles qui dénoncent la justice répressive doivent-elles y faire appel pour stigmatiser le viol ?", Le Nouvel Observateur, n° 646, 28 mars 1977, p. 52-53

[3] Libération, 24 et 29 mars

[4] Libération, 20 avril 1977

[5] Libération, 15 avril 1977

[6] Libération, 5 avril 1977