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Vous venez d’où ?

Chroniques d’une voilée désabusée (6)

par La Voilée
1er août 2009

Au cours de l’année 2008, un blog aussi éphémère que mémorable a présenté pendant quelques mois les « chroniques d’une voilée désabusée », mêlant avec bonheur, intelligence, drôlerie et colère des anecdotes, analyses et coups de gueule autour d’un même sujet : le quotidien éprouvant pour les nerfs d’une étudiante de vingt ans qui a eu la mauvaise idée, « au pays de Voltaire », d’être musulmane et de couvrir ses cheveux d’un foulard… Interrompu en septembre 2008 et rapidement fermé, ce blog intitulé « Va te faire voiler ! » méritait une nouvelle vie. C’est chose faite, avec l’amical accord de l’auteure qui, retournant le stigmate, a choisi de se nommer, tout simplement, « la voilée ». Nous publierons donc, quotidiennement jusqu’à la fin de l’été, une large sélection de ce que nous estimons être, dans la France de 2009, des mots importants.

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Lundi, c’est la rentrée scolaire... Deux semaines de vacances dont je n’ai vraiment pas profité. Je m’étais dit que j’allais réviser pour les exams. Un semestre s’est écoulé, et je n’ai rien fait !!! J’ai accumulé trop de retard. C’est tous les ans la même chose, je me réveille à la dernière minute, sauf que cette année, je ne suis pas très intéressée par ce que je fais. Mis à part une ou deux matières peut être (dont la sociologie des organisations et des entreprises, une sociologie de droite... Mon Dieu ! J’ai perdu mon côté bolchevik ;D).

C’est l’occasion pour moi de vous parler de ma première rentrée dans le supérieur.

Comme je l’ai déjà indiqué, je me suis retrouvée à la fac un peu par hasard. Je voulais d’abord m’inscrire en droit/ Histoire de l’art (La bonne blague... histoire de l’art ?!?! Parce que j’ai pas l’ethos pour, mais pas du tout ! En fait, je voulais absolument faire un bi-deug. En droit, c’était soit droit/histoire de l’art, soit droit/langues).

J’ai assisté à un cours du "grand" Carcassonne... j’ai fini par me sauver au bout d’une heure. J’ai ensuite décidé de m’inscrire en histoire/ éco. Il m’a fallu 10 secondes d’histoire ancienne pour m’en dissuader (pourtant, la voilée adorait ses cours de latin et de grec au collège et au lycée). Finalement, je me suis inscrite en socio/ éco-gestion.

Mon premier cours d’éco restera à jamais, gravé dans ma mémoire. C’était un TD d’initiation économique et sociale. Rien que l’intitulé de la matière laisse à désirer ! Je m’étais perdue sur le campus, et j’avais deux semaines de retard. Arrivée dans la salle de TD, je me suis assise. J’étais la seule voilée, la seule "issue de l’immigration maghrébine" (il y avait un tunisien du bled... No comment). Je ne me sentais pas très à l’aise. Puis le prof, un géant à l’embonpoint très développé, qui connaissait déjà les autres élèves, s’est adressé à moi en ces termes :

Le prof : Vous venez d’où ?

Moi : pardon, j’ai oublié de me présenter. Je me suis inscrite il y a peu de temps, ce qui explique ma venue deux semaines après la rentrée.

Le prof : Pas de problème. Mais vous venez d’où ?

Moi : du batiment de socio, je suis en double licence, mais je dépends des UFR de socio et d’éco.

Le prof, avec un regard pas très amical : Mais vous venez d’où ?

Moi : navrée, mais je ne vois pas où vous voulez en venir...

Le prof : d’où est-ce que vous venez ?

Moi : Très honnêtement je n’ai pas compris (en fait si, je commençais à comprendre)

Le prof : vous avez des origines, oui ou non ?

Moi : oui, j’en ai. En quoi ça vous concerne ?

Le prof : c’est simplement par curiosité.

Moi : curiosité mal placée...

Le prof : Vos parents sont de quelle origine ?

Moi, qui en avait assez d’être l’attraction du cours : mes parents sont d’origine marocaine.

Le prof : Ah, le Maroc !!! L’ islamisme, la monarchie... J’ai habité sept ans en Mauritanie. Votre roi, je le connais, ...

Et là, il passe la main sous sa gorge, voulant mimer... Un égorgement. Le geste de trop. J’ai cru que j’allais pleurer. Non pas parce que j’étais affectée parce qu’il disait. Mais parce que c’était la première fois que j’assistais à son cours, il ne me connaissait même pas, ce qui ne l’a pas empéché de m’humilier.

Je me suis énervée, j’ai voulu quitter la salle (je venais de me faire virer de prépa, je sortais d’une année de terminale très mouvementée. En fait, je n’avais plus la force de me défendre avec des arguments. Y a des moments comme ça où tout le processus de pacification des moeurs disparait, et où on a envie de défoncer une porte, ou une tête ? :)). J’ai réfléchi deux secondes. Le prof a vu qu’il avait été trop loin, et a commencé son cours.

Pendant tout le semestre, il fallait travailler en groupe. Au début, l’idée ne m’enchantait pas (la voilée déteste dépendre des gens. On se retrouve toujours avec un boiteux qui finit par faire foirer l’oral final :)). Mais après, je me suis rendue compte que s’était le seul moyen pour moi de ne pas me faire saquer. J’ai choisi un groupe de françaises "de souche" (pas très fière de moi, mais bon, il faut savoir que quand les copies ne sont pas cachetées, certains profs ne se gênent pas pour vous noter à la tête).

A chaque séance, le prof me lançait des piques. Sauf que j’étais préparée : à la rentrée, l’affreux m’avait pris de court. Les cours se transformaient en combat de boxe entre le prof et moi. Et j’en ai mis des uppercuts verbaux !
A la fin du semestre, nous avons rendu les dossiers et passé des oraux. J’ai cru qu’il allait se venger, malgré la qualité du travail que nous avions fourni avec mon groupe.

Finalement, il m’a mis 20 (ce qui a bien compensé ma note en maths...), la meilleure note, et surtout, une note supérieure à celle de mes deux camarades.

Vous venez d’où ? Je ne sais jamais quoi répondre ...

Mon frère qui travaille pour une multinationale est actuellement en Espagne (tu me manques le beau ;)). Il me racontait que là bas, les espagnols l’appelait el Francés ! En France, c’est plutôt el bougnoule, et au Maroc safariane (ça fait rien, on s’y fait)...

Gibraltar, nous voilà ! Zut, c’est aux Anglais...

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P.-S.

Ce texte est paru pour la première fois sur le blog « Va te faire voiler ! » le 6 janvier 2008