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du choc des civilisations dans les salles de cours

Réflexions critiques sur le film « Profs en territoires perdus de la République ? », utilisé pour la formation des enseignants

par NiTo
6 septembre 2016

Cet article a été rédigé par un professeur-stagiaire en Histoire-Géographie, très étonné que sa formatrice en didactique lui suggère, durant sa première année de master, d’aller visionner ce film qui, selon ses mots, « fait froid dans le dos » [1]. Il s’agit d’un documentaire passé presque inaperçu, diffusé un jeudi soir d’octobre 2015 sur France 3. Un de ces crachats – au visage des habitants des quartiers populaires et de culture musulmane – dont on se passerait bien.

« Une autre question mérite d’être soulevée : quand donc un individu d’un groupe quelconque se prévaut-il d’une connaissance immédiate et totale des gens de tel autre groupe ? Quand il entretient statutairement une relation de domination avec des individus de ce groupe. Ce sont les coloniaux qui se targuent d’une connaissance pleine et entière des peuples colonisés. Les enseignants se flattent de savoir à fond qui sont les élèves, jusqu’à ce que la réalité leur inflige un démenti. Plus la domination est forte, plus la prétendue connaissance est dogmatique et doctrinaire, a priori, au sens courant du terme : elle ne cherche pas à se renseigner. Réciproquement, la reconnaissance du caractère difficile de la compréhension de tout “autre” est un mode élémentaire de respect, un mode qui doit d’ailleurs impérativement s’assortir d’une interrogation sur la façon dont cet autre me perçoit, c’est-à-dire de la reconnaissance d’une réciprocité. » Michèle Le Doeuff [2]

Il faut dire que depuis les attentats de janvier, puis ceux de novembre 2015, l’Education Nationale est sur le pied de guerre pour penser sa « refondation » et lutter contre « la radicalisation » des jeunes. Cela aurait pu se faire à partir d’une analyse critique des dysfonctionnements de l’institution et de la reproduction des inégalités en son sein. Raté, c’est plutôt à coups d’éducation morale et civique, de « valeurs de la République » et de signalements pour radicalisation (réelle ou supposée) qu’elle est aujourd’hui menée. Cette mise en branle (pour l’essentiel sécuritaire, il faut bien le dire) de l’institution a bien entendu des répercussions sur la formation des futurs professeurs. Pendant que certains profs sont purement et simplement licenciés pour le seul fait d’avoir été fichés « S » par le ministère de l’Intérieur [3], les aspirants futurs profs de leur côté sont sans cesse sollicités par des modules de formation à la « laïcité » lors de leurs deux années de master enseignement et ce, qu’elle ­que soit la discipline à laquelle ils se destinent.

C’est dans ce contexte que j’ai été invité par ma formatrice à visionner un film censé être édifiant – et il l’est, mais pas pour les raisons annoncées. Réalisé quelques mois après les attentats de janvier 2015, et treize ans après la parution du livre homonyme, recueil de « témoignages d’enseignants » coordonné par George Bensoussan, le film Profs en territoires perdus de la République ? alimente la thèse islamophobe d’un antisémitisme et d’un sexisme qui seraient devenus aujourd’hui l’apanage des familles d’origine immigrée et/ou de culture musulmane. En guise de documentaire-réalité, j’y ai vu un film méprisant, flirtant avec – et dépassant même à plusieurs reprises – la ligne du racisme culturel ouvert.

L’ennemi intérieur est musulman

L’entrée en matière ne s’embarrasse pas de démonstration rigoureuse. Après s’être ouvert sur des images des frères Kouachi hurlant qu’ « il ne fallait pas s’en prendre au prophète », le supposé lien de causalité entre immigration et islam d’un côté et montée de l’intolérance dans les salles de cours de l’autre est énoncé dès la troisième minute du film :

« On a bien vu que c’était un problème essentiellement dans des établissements où il y avait une très forte immigration d’origine maghrébine et africaine »

énonce la professeure Sophie Ferhadjian, co-auteure de l’ouvrage paru en 2002 - et ce bien qu’on ait l’impression en observant son regard qu’elle a conscience de dire une énormité au moment où elle parle. Sa collègue, Sophie Cadot, sera par la suite plus explicite encore :

« Des actes, des attitudes antisémites, oui. Surtout encore une fois, dans une population issue à 90%, 95% issue d’une immigration maghrébine, nord africaine, en grande majorité musulmans donc. Donc, oui, des attitudes, des propos antisémites il y en a. » (52ème minute)

Aucune de ces deux professeures ne prendra la peine d’étayer son propos, ni de citer des études qui de toutes façons n’existent pas. À les entendre, la seule variable explicative de cette supposée poussée d’intolérance dans les salles de cours se réduirait à l’islam et la culture des familles d’origine immigrée. C’est que la rhétorique du type « Ni Putes Ni Soumises », qui veut que le garçon arabe soit un « violeur » et/ou un « voileur » en puissance, couplée à presque trente ans de couverture médiatique islamophobe [4] sur la supposée incompatibilité de l’islam avec « les valeurs de la République » ont déjà largement labouré le terrain de l’amalgame « mecs de banlieue = machos = homophobes = antisémites ». Si bien que les thuriféraires de ce genre de discours ne ressentent même plus la peine d’esquisser un début d’effort de démonstration de leurs propos.

Pourtant, dans son livre consacré à La réaction philosémite, Ivan Segré dénonçait déjà le caractère infondé des pseudos-vérités défendues par Georges Bensoussan dans le livre qu’il a coordonné 2002 et dont la version filmée tente ici d’amplifier l’écho. Segré se réfère notamment aux maigres données collectées par l’historien et aux statistiques que ce dernier « manipule sauvagement plutôt qu’il ne les analyse », allant jusqu’à qualifier l’ouvrage collectif sorti en 2002 de « sinistre farce xénophobe » dès lors qu’il s’agissait davantage, selon lui, de déguiser une rengaine d’extrême droite en supposée vérité venue du terrain [5]. Ajoutons également qu’en ce qui concerne le documentaire, celui-ci ne propose aucune mise en perspective de son postulat :

- Ni diachronique : on nous parle d’une montée de l’intolérance dans les collèges et les lycées mais aucun élément de comparaison avec une période passée ne permet de la mesurer.

- Ni synchronique : on nous dit que cette intolérance s’exprime avec une virulence toute particulière dans les quartiers populaires, mais encore une fois, aucun élément ne permet d’en évaluer l’ampleur relative par rapport à d’autres types d’établissements où la violence est pourtant tout aussi présente [6]].

Dès lors, il faudrait croire les protagonistes sur parole, malgré les relents de racisme qui se dégagent de leur postulat et le biais pourtant bien connu de « l’effet loupe » qui découle de leur terrain d’étude très étroitement circonscrit.

La posture du briseur de tabous

L’ensemble du documentaire est en outre basé sur une posture victimaire qui relève d’un mensonge éhonté. À en croire le commentaire en voix off, le collectif de professeurs réunis autour de Georges Bensoussan tiendrait un discours de vérité subissant ni plus ni moins qu’une « omerta » médiatique, entretenue par ceux qui « ne veulent pas voir ». Je cite :

« 2002. Les territoires perdus de la République paraît dans une quasi-indifférence. Dans ce livre collectif, des professeurs de collège et de lycée dits sensibles tentent d’alerter l’institution scolaire et l’opinion publique sur les difficultés qu’ils rencontrent dans l’exercice de leur métier et tout particulièrement sur le climat de violence et d’intolérance qui s’installe dans ces établissements en grande partie fréquentés par des jeunes gens issus de l’immigration [...] Un silence gêné accompagne la publication de ce livre en 2002. »

C’est aussi ce que soutient le magazine Marianne dans un article intitulé « Territoires perdus de la République : retour sur une omerta française » paru en juillet 2015 [7]. La journaliste Martine Gozlan y fait l’éloge d’un « extraordinaire document » qui aurait carrément été « boycotté » tandis que « treize ans après », « la loi du silence » continuerait de prévaloir sur la question. On lit ensuite :

« Seul le titre a été largement repris dans la presse et par les politiques, à commencer par Jacques Chirac en 2003. »

Première surprise, il s’agit donc d’un ouvrage « boycotté » dont le titre a été cité moins d’un an après sa parution par le président de la République... On a connu des placardisations plus radicales. En réalité, comme l’a montré le journaliste Alain Gresh, non seulement l’ouvrage collectif coordonné par Bensoussan n’a subi aucune omerta, allant jusqu’à être mentionné dans un discours du premier ministre Jean-Pierre Raffarin lors d’un dîner du CRIF, mais il a également pesé de tout son poids dans l’adoption des lois de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école :

« On était à l’époque, en plein travail de la commission Stasi et cet ouvrage, comme je l’ai montré dans mon livre La République, l’islam et le monde, a joué un rôle décisif dans l’adoption de la loi contre le foulard, y compris par la manipulation par son coordinateur Rémy Schwartz, des témoignages choisis… Ce livre, reconnaissait l’éditeur lui-même à l’époque, a « fait basculer le débat sur la laïcité à l’école » (selon un bandeau qui accompagnait l’ouvrage). Cela aurait-il été possible si personne n’en avait parlé ? » [8]

Ivan Segré note quant à lui :

« [le] livre « Les territoires perdus de la République », [...] a fait grand bruit à l’époque, au point que la référence à cet ouvrage est devenue un lieu commun du discours médiatique, mais aussi gouvernemental. » [9]

On nage en fait en pleine rhétorique des auto-proclamés « briseurs de tabous » comme l’a excellemment analysé Sébastien Fontenelle dans un ouvrage du même nom :

« Au nom d’un “iconoclasme” de pacotille, […] ces “briseurs de tabous” - puisque c’est sous cette appellation (parmi d’autres), nous le verrons, que la presse dominante aime à les valoriser – se sont ainsi dédiés (et continuent de s’employer, aux jours où ces lignes sont écrites) au remplacement des lanternes de la solidarité par les vessies de la stigmatisation de “l’Autre”. Non sans succès d’ailleurs, puisque leurs idées sont désormais au pouvoir […]. Mais cela ne les empêche nullement de se lover dans des postures victimaires, et de psalmodier qu’ils sont les réprouvés d’un temps où ils triomphent (presque) partout. » [10]

Un dispositif asymétrique

Comment reconnaît-on d’un seul coup d’oeil un groupe dominé ? Réponse simple : on parle pour lui. Pendant plus d’une heure, alors qu’ils sont les cibles d’un portrait à charge, aucun témoignage d’élève n’est proposé à l’écran. Un peu comme si vous accusiez votre voisin d’être un antisémite, sexiste et homophobe patenté et que vous ne lui laissiez pas le droit de se défendre car, de toute façon, la chose est entendue. D’ailleurs, le dispositif filmique semble avoir été conçu pour produire une distance de sécurité avec cette population construite comme menaçante, sans jamais que l’un de ces jeunes ne puisse s’exprimer directement : les collégiens sont filmés de loin, derrière des fenêtres, des grilles ou à la dérobée par l’entrebaillement d’une porte (des fois qu’ils se mettraient à jeter des cocktails molotov, on ne sait jamais). Leurs visages sont floutés tandis que déroulent les commentaires alarmistes de la voix off :

« Antisémitisme, propos homophobes, pression sexiste, sentiment anti-français... » (sic)

« Une nouvelle culture de violence et parfois de haine » gagne les établissements « majoritairement fréquentés par des jeunes d’origine étrangère »...

Pendant 75 minutes, le documentaire réalisé par Georges Benayoun met en scène uniquement une demi-douzaine de profs, tous blancs [11], présentés dès les premières minutes du film comme « les derniers remparts contre la dérive de nos sociétés » et en poste dans « des établissements où il y a une très forte immigration d’origine maghrébine et africaine »... On a beau dire ce qu’on veut, mais cela sonne franchement comme la vieille école coloniale de Jules Ferry. Une école pensée pour civiliser les Indigènes, dont les descendants sont aujourd’hui concentrés dans les banlieues pauvres et qui constitueraient un corps à dissoudre le plus urgemment possible dans le corps national. Que dire du titre du film, d’ailleurs. Georges Benayoun y aurait ajouté un point d’interrogation « comme pour laisser un rayon d’espoir » [12]. Il n’empêche qu’on y devine l’essentiel de la thèse du réalisateur et que la logique de « mission civilisatrice » se laisse elle aussi clairement entrevoir. Car c’est bien à une logique de guerre sourde à laquelle on se réfère quand on parle de « territoires perdus » qui représenteraient, partant, autant de territoires « à reconquérir », peuplés de jeunes hostiles à la blanche République laïque.

Si ce dispositif asymétrique s’impose si facilement dans l’esprit des protagonistes, c’est peut-être aussi parce qu’il reproduit le déficit démocratique constitutif de l’école : l’opposition entre la parole omnisciente du professeur, et les cervelles vides des élèves, qui n’auraient pour leur part ni personnalité ni avis ni esprit critique – et ce d’autant plus s’ils seraient « sous l’emprise » de l’islam. Cette certitude de savoir ce que leurs élèves pensent (et même mieux que les élèves eux-mêmes) est d’ailleurs vigoureusement affirmée par l’un des professeurs interrogés dans le film :

« Moi, mes élèves je les connais, je sais ce qu’ils disent, je sais ce qu’ils pensent, et spontanément. » (8ème minute)

C’est bien sûr une déformation professionnelle récurrente chez les profs que de prétendre tout savoir sur tout et de parler à la place des autres – et c’est sans doute aussi la pire de toutes. Mais cette posture, que l’on pourrait qualifier de « paternaliste-civilisatrice », est aussi délibérément assumée par le réalisateur, qui s’en explique dans une interview donnée au site internet La régle du jeu en charge de sa promotion :

« Il n’était pas question d’interviewer des enfants, il y a beaucoup de films avec des enfants, très souvent on fait dire ce qu’on veut, un peu tout et son contraire. Moi ce qui m’importait c’était de travailler au plus près de professeurs, de gens dont l’expérience ne pouvait pas être remise en question parce que c’est ce qu’ils vivent. »

Exit donc la confrontation. Exit aussi le ressenti des élèves et la possibilité pour eux d’exprimer ce que signifie concrètement à leurs yeux cette République dans laquelle sous couvert de laïcité et de liberté d’expression on stigmatise sans cesse l’islam, et où l’on prétend venger nos morts en allant bombarder des populations civiles à l’étranger. À vrai dire, toutes les problématiques qui concernent ces populations dominées à plus d’un titre semblent illégitimes aux yeux de la plupart des protagonistes, et davantage encore aux yeux du réalisateur. Comme dans ce passage pour le moins étrange dans lequel Georges Bensoussan s’échine à démontrer qu’on a beau avoir été victime du colonialisme, cela ne nous protége pas de reproduire des comportements antisémites (un moyen pour lui d’évoquer – sans toutefois la valider – l’hypothèse du continuum colonial ?).

D’un point de vue politique, l’un des objectifs du documentaire semble de nous faire croire que l’origine de la tentation djihadiste en France n’aurait rien à voir avec le racisme et l’islamophobie structurelle – dont la reproduction passe largement par l’école – mais serait au contraire endogène à l’islam lui-même. En clair, il s’agit de retourner la hiérarchie des responsabilités, quitte à verser dans l’essentialisme le plus crasse. Politiquement, la thèse du film est donc fondamentalement réactionnaire en ce qu’elle occulte la domination structurelle qui pèse sur les populations des quartiers populaires pour en faire une population dangereuse par nature pour le « vivre-ensemble ». Dans sa quête obsessive d’un antisémitisme postcolonial, Georges Bensoussan semble même s’être laissé aller à quelques extrêmes surenchères. Le 10 octobre 2015, dans l’émission Répliques (animée par un certain Alain Finkielkraut) sur France Culture, celui-ci déclare en effet :

« Il se trouve qu’un sociologue algérien, Smaïn Laacher, d’un très grand courage, vient de dire dans le film qui passera sur France 3 : “c’est une honte que de maintenir ce tabou, à savoir que dans les familles arabes, en France, et tout le monde le sait mais personne ne veut le dire, l’antisémitisme, on le tète avec le lait de la mère”. »

Le 16 octobre, Smain Laacher démentait formellement avoir tenu ces propos. On comprend dès lors que l’honnêteté du duo Benayoun-Bensoussan est fortement sujette à caution et qu’il s’agit plutôt pour les deux comparses de prouver, par tous les moyens possibles, ce que tous deux présupposaient déjà avant de faire le film.

Vers une école de plus en plus autoritaire ?

Au regard de cette analyse rapide, le plus inquiétant réside sans doute dans l’empressement avec lequel certains formateurs des ESPE2 ont relayé ce film auprès des futurs professeurs en formation, que ce soit à travers des recommandations directes ou via des emails envoyés dans les boîtes mails universitaires. Il est révélateur d’un type de discours qui circule dans l’institution ainsi que dans les salles des profs et qui, pour être teinté d’ignorance, de racisme et de mépris, n’en demeure pas moins la substance avec laquelle toute une génération d’enseignants, il est vrai handicapée par la forte homogénéité sociale et raciale qui prévaut dans le milieu, est en train d’être abreuvée. Si le documentaire a un mérite, c’est peut-être de restituer l’ambiance qui prédomine au sein de l’Education Nationale depuis les attentats de janvier 2015. Il reprend notamment les paroles de Najat Vallaud-Belkacem aux lendemains des attaques contre la rédaction de Charlie Hebdo, lorsque celle-ci appelait à « faire respecter la minute de silence » et à « traiter les incidents avec fermeté ».

Autant de mesures qui ont, rappelons-le, amené des gamins de neuf ans dans des commissariats de police pour des mots qui dépassaient leur pensée, alors que tous avaient sans doute davantage besoin d’écoute et de réponses à leurs questions. Comme l’avait fait remarqué un article de la revue en ligne Regards [13], cette tendance est hautement problématique en ce qu’elle révèle une conception autoritaire de l’éducation qui est pourtant celle qui a irrigué l’Education Nationale pendant cette période de tensions. « Qu’aucune tête ne dépasse, que tout le monde soit Charlie », pourrait-on résumer. C’est aussi cet état d’esprit qui prédomine dans Profs en territoires perdus de la République où l’on apprend notamment de la bouche du sociologue Didier Lapeyronnie que « ne pas être Charlie, c’est ne pas être français » parce que :

« Dire Je suis Charlie c’est exprimer émotionnellement le fait que vous êtes français. » (quinzième minute)

Encore une fois, c’est une conception univoque de l’identité et du sentiment d’appartenance à la communauté nationale que l’on tente d’imposer par la force, en niant la pluralité des trajectoires et des ressentis individuels et familiaux de ceux qui composent pourtant la France d’aujourd’hui.

Une démarche plus honnête, mais aussi plus pédagogique, et tout simplement plus humaniste, aurait consisté à partir du ressenti et des attentes des élèves eux-mêmes (après tout, sur le papier c’est pour répondre à leurs besoins que l’école existe), à interroger les pratiques même inconscientes des professeurs ainsi que les routines institutionnelles à toutes les échelles de l’Education Nationale pour répondre à ce qu’elle nomme radicalisation par une lutte accrue contre les discriminations et une meilleure appréhension du vécu des élèves. À moins de penser, comme Manuel Valls, que la conversion au djihadisme ne répondrait d’aucune rationalité et serait étrangère aux sentiments d’exclusion et de frustration [14]. Heureusement, d’autres chercheurs, ailleurs, travaillent sur ces questions avec plus de sérieux que Bensoussan et Benayoun. En témoigne, par exemple, la parution début 2016 du livre Fatima moins bien notée que Marianne [15] qui semble ouvrir un début de réflexion en ce sens. De la même manière, avec davantage d’humilité, ces profs se rendraient peut-être compte qu’ils évoluent souvent dans des espaces-temps radicalement opposés de ceux des élèves qu’ils côtoient, ce qui devrait les amener à davantage d’écoute. Dans un éclair de lucidité (il y en a un ou deux dans le film) l’un d’eux reconnaît :

« Quand vous avez eu un parcours classique de bon élève et que vous avez passé les concours haut la main et que vous débarquez dans ces établissements, vous êtes vous aussi totalement ignorants des populations que vous avez en face de vous, des milieux socio-économiques dont ils sont issus, de la culture de leur pays d’origine, etc. » (71ème minute)

À partir de ce constat, il y avait sans doute beaucoup mieux à faire qu’un réceptacle des stéréotypes les plus nauséabonds et les plus insultants qui traînent sur les jeunes des quartiers populaires et de culture musulmane.

Notes

[1] Par ailleurs il apparaît que dans certaines académies, les ESPE (Ecoles supérieures du professorat et de l’Education) ont recommandé ce documentaire à leurs étudiants par voie de mails.

[2] Michèle Le Doeuff, Le sexe du savoir, Aubier, 1999

[4] Sur la chronologie, voir les travaux de Thomas Deltombe et notamment L’islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La découverte (2007).

[6] Pour un apperçu de la violence scolaire dans des écoles bourgeoises du centre ville de Paris, je conseille cette analyse critique de l’oeuvre de Riad Sattouf : [http://tasdlachance.blogspot.kr/2016/06/retour-au-college-de-riad-sattouf.html?spref=tw

[9] Ibid.

[10] Sébastien Fontenelle, Les Briseurs de tabous, intellectuels et journalistes « anticonformistes » au service de l’ordre dominant, La Découverte, 2012.

[11] ’échantillon est conforme aux candidats de ma promotion pour le CAPES 2016.

[15] François Durpaire, Béatrice Mabilon-Bonfils, Fatima moins bien notée que Marianne, Editions L’Aube, 2016.