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« les bienfaits de la culture française »

Retour sur la lepénisation de Jacques Julliard

par Pierre Tevanian
6 septembre 2016

Comment faut-il appeler la – si petite – frange de la gauche qui, dans la France de 2016, sauve l’honneur en résistant à l’islamophobie montante ? Un certain Jacques Julliard vient de donner, dans l’hebdomadaire Marianne [1], une réponse singulière : ceux qu’il nomme les tenants du “pas d’amalgame”, du “vivre ensemble”, ceux qui jugent utile de “contextualiser” les cas de “radicalisation” en invoquant le “racisme ambiant”, ceux qui tissent des liens entre ce racisme et le “colonialisme”, ceux qui voient dans le “burkini” “un vêtement comme un autre” plutôt qu’un “crime” apparenté aux tueries de novembre 2015 (sic [2]), ceux-là sont donc, selon notre grande conscience républicaine, ni plus ni moins que des “collabos”, comparables aux “Vichystes et pro-nazis de la seconde Guerre Mondiale”. Historien de formation, l’individu qui prononce ces mots n’a pas l’excuse de l’ignorance. Le texte qui suit revient sur le parcours emblématique de cet individu, qui se trouve être l’un de nos éditocrates les plus consacrés, omniprésents, anciens et indéracinables. Son parcours politique, de la deuxième gauche autogestionnaire et anticolonialiste à un républicanisme élitiste et pédant, autoritaire, réactionnaire, raciste et sexiste, n’est pas un cas unique, loin s’en faut. L’extrême-droitisation, le racisme, l’islamophobie décomplexée, ne sont pas singuliers au pays de Max Gallo, Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, Pierre-André Taguieff, Michel Houellebecq, Michel Onfray, Philippe Val et Caroline Fourest... Le récit qui suit ne prétend donc pas à l’exhaustivité.

« Une favela c’est très beau »

« Il y a dans la gauche caviar un tel décalage entre le discours public et le genre de vie, autrement dit une telle hypocrisie sociale, qu’elle dévalorise tout ce qu’elle touche. »

Ainsi parlait Jacques Julliard dans son livre L’année des fantômes, son journal de bord de l’année 1997, dont voici par ailleurs quelques extraits, à l’époque relevés par Le Plan B :

- Jeudi 9 février : « Dîner chez Anne Sinclair avec DSK, Olivier Duhamel et Évelyne » ;

- Lundi 13 mars : « Déjeuner avec Jacques Chirac au Nouvel Obs. En plus de l’état-major du journal, on avait invité une brochette de patrons prestigieux : Vincent Bolloré, Michel David-Weill, Jean-Luc Lagardère, Didier Pineau-Valencienne, Antoine Riboud, Serge Trigano, etc. » ;

- Lundi 20 mars : « Le soir, dîner chez Caroline Lang […]. Il y a là tout le gratin de la presse, Giesbert, PPDA, Christine Ockrent, quelques intellectuels, BHL, etc. » ;

- Samedi 25 mars : « Joyeux et sympathique dîner chez Pierre et Blandine Rosanvallon. » ;

- Vendredi 31 mars : « Dîner avec Nicolas Sarkozy chez Bernard-Henri Lévy. » ;

- Samedi 20 mai : « L’autre jour, à l’Esplan de Saint-Paul-Trois-Châteaux, j’ai fait pour 97 francs un dîner qui m’a donné plus de plaisir que le dernier repas que l’on m’a offert chez Guy Savoy. Contre-snobisme ? Affectation de simplicité ? Je ne le crois pas. Ce soir-là, c’était meilleur, tout simplement. »

Sans oublier, bien entendu, cette désormais mythique confession publiée dans le même livre puisque, assurément, notre éditocrate gourmet ne connaît pas la honte :

« Faut-il l’avouer, de loin, la nuit, surtout à cause du mur de lumière qu’elle tend au-dessus de la ville, une favela, c’est très beau. »

Immigration et délinquance : un lien « évident »

Mais revenons un an plus tôt, dans le volume précédent du passionnant journal de Jacques Julliard. Intitulé L’année des dupes, consacré à l’année 1995 et paru en 1996, il nous livre, toujours sans honte, la grotesque confession d’un grand bourgeois en villégiature dans le sud de la France, et ses pathétiques fantasmes de communion avec le petit peuple :

« À chacun de mes séjours à Saint-Laurent, la grande banlieue d’Avignon, les témoignages qui n’émanent pas de racistes, comme dit Bernard-Henri Lévy, affluent : Les immigrés abusent effrontément des lois sociales, assurés qu’ils sont de l’impunité. » [3]

Afflux de témoignages, immigrés effrontés, abus innombrables, impunité... Il n’est pas utile de commenter, citons plutôt la suite de cette imprécation raciste, qui élève lesdits témoignages délirants au rang d’évidence :

« Les élites refusent d’admettre le lien, pourtant évident, entre l’immigration et une insécurité ressentie comme insupportable. Toutes les campagnes antiracistes buteront toujours contre ce double obstacle dont on nie l’existence de peur d’encourager la xénophobie (...). Alors, que faire ? Continuer de nier l’évidence, par peur des effets de l’aveu, et nourrir l’exaspération des classes populaires, celles qui sont au contact ? » [4]

Oui : au contact. Comme on est au contact d’un virus, d’une maladie, d’une épidémie...

Un an plus tard notre éditocrate recycle ce qui sera, pour les vingt années suivantes, son grand credo :

« À travers la dénonciation récurrente de la lepénisation des esprits, c’est la classe ouvrière qui est sur la sellette. Le Front national n’y est-il pas devenu le premier parti ? » [5]

Les agressions sexuelles : un fantasme de féministes

Mais Jacques Julliard n’en reste pas là. Il est, à sa manière bien sale, un intersectionnel – il se situe, pour être plus précis, à l’intersection du racisme le plus distingué et du sexisme le plus graveleux. Ainsi, dans un éditorial publié en janvier 1997, après avoir osé qualifier le féminisme américain de « Solution finale » (étrange tout de même, cette fascination pour le génocide nazi, et ce besoin compulsif de le banaliser en l’associant aux faits sociaux les plus inoffensifs – voire positifs), il nous balance sa petite vanne dégoûtante :

« Les étudiantes américaines sont si bien parvenues à dissimuler leurs caractères sexuels secondaires que perpétrer dans ces conditions les agressions dont elles se prétendent menacées relève non de la transgression mais de l’héroïsme. » [6].

Non, ce n’est pas une erreur. Il est bien écrit : « dont elles se prétendent menacées ».

« Dans voile vous trouverez viol »

Si les viols réels et les agressions sexuelles réelles n’existent pas pour notre éditophallocrate, il y a en revanche un viol symbolique, métaphorique, fantasmatique, qui le préoccupe, le fascine et le fait même, au sens strict, délirer :

« Inversez les deux voyelles, et dans voile, vous trouverez viol. En dissimulant ostensiblement le sexe au regard, fût-ce sous la forme symbolique de la chevelure, vous le désignez à l’attention ; en enfermant le corps féminin, vous le condamnez à subir l’effraction (...) À force de vouloir se laver du péché d’occidentalo-centrisme, la sociologie compassionnelle a fini par renoncer à tout système de valeurs cohérent ; elle est devenue à force de tolérance l’agent de la pénétration de l’intolérance dans le corps social français (...). Je ne demande pas mieux que de lire de savantes références historiques ou théologiques à la tolérance de l’islam. J’y adhère. Mais là n’est pas aujourd’hui le problème : si l’islam est tolérant, qu’il le montre ! » [7]

Voile, viol, pénétration du corps social français... Non, nous ne sommes pas chez le psychanalyste : c’est en public que Monsieur Julliard libère sa parole et exprime sans inhibition ses fantasmes et phobies racistes.

À sa décharge, là encore, il n’est pas le seul. Nous sommes en septembre 2003, et c’est alors toute l’éditocratie qui est mobilisée pour ériger en menaces mortelles les écolières musulmanes qui couvrent leurs cheveux d’un foulard.

À celles et ceux qui insolemment interrogent le droit que s’octroie un « radotant barbon » [8] à se prononcer sur ce que des jeunes filles font de leurs cheveux, a fortiori quand ledit barbon radotant arbore ce qui, en cinq décennies d’intellectualité médiatique, s’est fait de plus ridicule en termes de teintures et de brushings (à moins qu’il ne s’agisse de moumoute), Jacquot-la-crinière-brune répond par un silence digne.

Quant à celles et ceux qui dénoncent, dans ce semblant de débat public, de très violents relents de colonialisme, notre éditocrate ne leur apporte pas vraiment de démenti :

« Ce que la France doit à ses hôtes immigrés, ce sont les bienfaits de la culture française. » [9]

Avec au passage une dénaturalisation symbolique des élèves musulmanes portant le foulard, qui sont dans leur grand majorité des Françaises (et non des hôtes) et des autochtones (et non des immigrées).

« Il y a de grands historiens qui nient que des Arméniens ont été victimes d’un génocide »

Vient ensuite, justement, l’infâme loi de février 2005 sur les présumés « bienfaits » de la France, de sa culture, de sa « présence » et de son « oeuvre », « outre mer » : comprenez dans ses colonies. Julliard prend évidemment part au débat foireux sur les lois et revendications dites « mémorielles », en défendant les très douteuses publications d’Olivier Pétré-Grenouilleau sur l’esclavage des Noirs [10], et les propos négationnistes de Bernard Lewis sur le génocide des Arméniens :

« Qu’est-ce qui permet de dire qu’il y a eu un génocide [arménien] dans l’Empire ottoman sinon le travail des historiens (...) et il y a de grands historiens qui nient que des Arméniens ont été victimes d’un génocide, je pense à Bernard Lewis, si vous limitez cette liberté, vous comprenez bien que vous entrez dans une société qui n’est plus une société de libertés. Je ne crois pas que Bernard Lewis, que je connais un petit peu, et qui est un grand expert de l’islam et du monde ottoman, ait des sentiments anti-arméniens, je ne le crois pas » [11].

Si donc on résume la pensée comparatiste de notre historien de formation, le féminisme américain peut sans sourciller être qualifié de « Solution finale », l’acceptation des baigneuses en « burkini » peut être assimilée à la « collaboration » des « Vichystes » et des « pro-nazis de la seconde guerre mondiale », mais en revanche on peut tout à fait refuser le nom de « génocide » pour l’extermination programmée des Arméniens en 1915 – tout en restant bien entendu « un grand historien ».

« Les catholiques se sentent discriminés »

J’ai promis de ne pas être exhaustif, voici donc pour finir quelques élucubrations réactionnaires prises presque au hasard dans la production récente de notre bellâtre.

La première critique les velléités de Najat Vallaud Belkacem – vite étouffées dans l’oeuf par Papa Valls – de promouvoir à l’école des dispositifs d’éducation à l’égalité garçons-filles, et relaye les délires paranoïaques des catholiques intégristes en guerre contre la dite « théorie du genre » :

« L’école ne peut pas imposer une morale. Elle peut enseigner une logique des Droits de l’Homme, un principe d’égalité, mais c’est beaucoup plus délicat de dire qu’il ne faut pas que les garçons jouent à la guerre et les filles à la poupée : après tout, il y a des gens qui pensent le contraire et ils ont le droit de penser le contraire (...). Globalement, ce gouvernement est maladroit depuis qu’il est au pouvoir, vis-à-vis des catholiques. Les ministres vont célébrer la rupture du jeûne avec les musulmans, aux cérémonies du Crif, mais que dirait-on si un ministre allait à la conférence des évêques à Lourdes ? Les catholiques se sentent discriminés. » [12]

Les deux suivantes s’en prennent au « communautarisme », c’est-à-dire, tout simplement, ne cherchez pas plus loin : aux musulman-e-s, et à toutes celles et ceux qui ne veulent pas leur interdire toute expression publique, toute visibilité, toute égalité de traitement :

« Le communautarisme est la négation de l’identité nationale au profit de l’identité des communautés qui sont censées la composer. C’est pourquoi il est un pistolet braqué au cœur de la nation. Je sais un gré infini à Caroline Fourest d’avoir, dans un livre lucide et courageux, exalté avec panache la laïcité à la française contre le relativisme anglo-saxon. » [13]

« C’est pourquoi, lorsque de bonnes âmes, qui vont de Terra Nova (toujours là où il ne faut pas) jusqu’à Jean-Louis Bianco, le regrettable président de l’Observatoire de la laïcité, en passant par le philosophe Alain Renaut, nous invitent au communautarisme, c’est-à-dire à la libanisation intellectuelle, religieuse et, à terme, inévitablement politique de la France, nous répondons par un non ferme et définitif. Notamment dans notre école. On connaît les positions de Marianne, constantes sur le problème, depuis sa création. Transformer l’école en clinique de calinothérapie et en forum de discussion, pire qu’Internet, c’est trahir sa mission. » [14]

Oui vous avez bien lu, bande de couilles molles ! « Sociologie compassionnelle ». « Calinothérapie ». « Pénétration de l’intolérance dans le corps social français ». « Pistolet braqué ». « Négation de l’identité nationale ». Les écoles seraient donc, dans la France de 2016, des zones dévirilisées où règne la mollesse et où l’on passe son temps à faire des câlins aux musulmans et aux musulmanes. Et plus encore aux voilées. Ces infâmes communautaristes pourtant, qui ne songent qu’à inverser les voyelles, pénétrer le corps social français et braquer des pistolets au coeur de la nation... Vous commencez à comprendre : cet homme délire, et ce délire est raciste.

L’avant-dernière dernière élucubration de M. Julliard, avant sa charge contre les « collabos du pas d’amalgame », marquait déjà une apothéose. C’est elle qui m’a donné l’idée de me replonger quelques instants dans cette dégoûtante odyssée : voici enfin qu’explicitement, tranquillement (effrontément et impunément comme il dirait lui-même), Jacques Julliard nie l’expansion et l’existence même des violences islamophobes en France en même temps que le caractère raciste du Front national :

« Derrière les accusations mille fois répétées de racisme contre un FN qui, au vu de ses déclarations, ne mérite plus stricto sensu cette accusation, il faut de plus en plus souvent entendre un réquisitoire de nos élites contre notre peuple. Or je prétends que ces accusations sont fausses et que le peuple français est l’un des moins racistes de la Terre ! J’attends le contre-exemple ! (...) Après l’année terrible que nous venons de vivre, pas un seul incident grave contre contre les musulmans. Je ne parle pas ici des statistiques truquées des observateurs de "l’islamophobie". » [15].

Arrivé au terme de ce petit flashback, je ne trouve pas de conclusion éloquente, ou amusante. Cet homme, comme ses compères, accomplit une oeuvre dégoûtante, malsaine, mortifère, et de lui comme de ses compères je n’attends plus désormais que des ralliements complets, je veux dire des appels au vote FN – qui ne vont pas manquer d’advenir. Ce type de ralliements, d’allégeances, de collaborations, ne sont pas des bienfaits, mais ils font partie, j’en ai bien peur, de ladite culture française.

Notes

[1] Jacques Julliard, “Contre le parti collabo du ‘pas d’amalgame’”, 3 septembre 2016

[2] Le port du “burkini” est bel et bien présenté par M. Juilliard comme un crime, mettant en péril la France “dans son existence et dans ses raisons d’être” ! Voici, pour se fair une idée, un large extrait de l’article en question :

“Chaque fois que la France est menacée dans son existence et dans ses raisons d’être, il se forme dans ses marges un parti collabo. Bourguignons de la guerre de Cent Ans, frondeurs du début du règne de Louis XIV, émigrés de Coblence sous la Révolution, vichystes et pronazis de la Seconde Guerre mondiale. D’ordinaire, ce parti est d’extrême droite et se confond avec la réaction. Aujourd’hui, il est d’extrême gauche. C’est le parti du « pas d’amalgame » à tous crins ; du « vivre ensemble » à tout prix ; de « la faute aux cathos » quand les islamistes égorgent ; c’est le parti de la minimisation (« quelques actes isolés sans signification »), de la psychiatrisation (« une poignée de déséquilibrés »), de la contextualisation (« des victimes du racisme ambiant »), de la diversion (« les fruits du colonialisme »), de la banalisation (« le burkini est un vêtement comme un autre »). Tout est bon pour suggérer que ces crimes ne sont pas des crimes, mais des conséquences. C’est surtout le parti de la France coupable. Cette façon de faire son procès quand l’ennemi la calomnie, cette manière de lui tirer dans le dos quand elle est attaquée de face ; ce chauvinisme inversé qui l’accable quand elle est affaiblie ne porte qu’un nom, quels qu’en soient les auteurs : lâcheté ! lâcheté !”

[3] Jacques Julliard, L’année des dupes, Fayard, 1996

[4] Jacques Julliard, L’année des dupes, Fayard, 1996

[5] Jacques Julliard, Le nouvel observateur, 20/02/1997

[6] Jacques Julliard, Le nouvel observateur, 2 janvier 1997

[7] Jacques Julliard, Le Nouvel Observateur, 16 septembre 2003

[8] Ce sont les termes de la réjouissante chanson alors écrite par Brigitte Fontaine : « Oiseux oisillon, cherche ailleurs ton fil, radotant barbon, laisse-la tranquille » (Brigitte Fontaine, Le voile à l’école).

[9] Jacques Julliard, Le Nouvel Observateur, 16 septembre 2003

[11] Jacques Julliard, BFM, 16 mai 2006

[12] Jacques Julliard, La Dépêche, 20 février 2014

[13] Jacques Julliard, Marianne, 9 mai 2015

[14] Jacques Julliard, Marianne, 28 janvier 2015

[15] Jacques Julliard, Marianne, 12 février 2016