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« mais ça ne dépend pas de moi »

Réponse à l’argument numéro 3 pour ne pas voir son steak comme un animal mort

par Martin Gibert
12 février 2018

« Nous aimons les animaux et nous aimons manger leurs cadavres. Nous blâmons la cruauté et nous encourageons l’élevage industriel. Nous éprouvons de l’empathie pour les chiens et les chats et nous exploitons les vaches et les cochons », écrit Martin Gibert dans son livre Voir son steak comme un animal mort, paru chez Lux en 2015. Voilà un exemple type de dissonance cognitive. Comment les humains s’accommodent-ils de cette contradiction ? Les véganes changent leur comportement ; les autres rationalisent le fait de ne pas être végane. L’auteur distingue (et déconstruit) cinq manières de surmonter l’inconfort, plus ou moins conscient, plus ou moins grand selon les individus, que suscite le fait de manger des animaux morts.

Deuxième partie "mais nous avons besoin de protéines animales "

Être convaincu qu’on a besoin de manger des animaux est évidemment une stratégie d’atténuation de la dissonance cognitive. Elle s’appuie sur le principe « devoir implique pouvoir » : il ne peut exister de devoir d’être végane, si ce devoir est impossible à suivre.

Autrement dit, si c’est dangereux pour la santé, il paraît difficile de faire du végétalisme un devoir moral [1]. Or, en se persuadant qu’on n’a pas le choix, on nie sa liberté d’action – ou on réduit le nombre d’options perçues – et on s’autorise ainsi une forme de désengagement moral.

De façon plus générale, je ne mérite pas d’être blâmé pour les conséquences d’un acte si « ça ne dépend pas de moi ». Le célèbre psychologue américain et père de la théorie du désengagement moral [2], Albert Bandura, voit dans le déplacement ou la diffusion des responsabilités un puissant mécanisme qui opère « en occultant ou en minimisant le rôle de l’agent dans le mal qui a été causé [3] ».

Cette occultation prend plusieurs formes. On peut, par exemple, se dire que la viande qu’on achète provient d’un animal qui est déjà mort ; il n’y a plus rien à faire pour lui ; autant « honorer » son cadavre en le cuisinant correctement.

Du côté des producteurs, on peut invoquer la loi de l’offre et de la demande. On ne vend pas du foie gras, de la fourrure ou des yogourts par sadisme, mais pour répondre aux désirs des consommateurs. Dès lors, si tout le monde est coupable, alors personne ne l’est vraiment. La responsabilité morale est soluble dans la division du travail et l’économie de marché.

C’est aussi ce qu’a pu constater une équipe de chercheurs portugais [4]. Après avoir présenté des arguments contre la diète carnée à des omnivores, ils ont scrupuleusement consigné les contre-arguments qui émanaient de différents focus groups : sur l’environnement, le bien-être animal et la santé publique.

Ils ont ainsi pu repérer différents mécanismes de désengagement moral : reconstruire le comportement problématique (« c’est dans notre nature/culture de manger de la viande »), relativiser les mauvaises conséquences (« il ne faut pas oublier l’envers de la médaille ») ou, encore, le pur et simple évitement (« je préfère ne pas y penser »).

Dans l’étude portugaise, l’occultation de la responsabilité personnelle se manifeste de deux manières : 1) les participants blâment l’élevage industriel, mais pas la consommation de masse ; 2) ils minimisent le rôle des acteurs en renvoyant à d’autres entités : c’est surtout une affaire d’experts (biologistes, vétérinaires, agences gouvernementales) ou bien une question d’ordre juridique qui dépasse les simples citoyens.

Certaines personnes se dédouanent ainsi en suggérant qu’elles boycottent déjà le système. Elles n’achètent pas de viande en supermarché, mais au petit boucher du coin de la rue. L’effet de halo de la viande bio [5] et le charme discret de la « viande heureuse » viennent alors consolider ce qui, la plupart du temps, n’est autre qu’un aveuglement volontaire.

À défaut de boycotter l’élevage industriel, on peut se compter pour quantité négligeable. C’est l’alibi classique du « je ne mange qu’un tout petit peu de viande ». Il s’agit encore une fois de se désengager en modifiant la perception de son propre comportement. Je n’ai pas à changer puisque je l’ai déjà fait ; mes actions coïncident déjà avec mes valeurs. On a ainsi montré que des personnes qui s’apprêtent à voir un reportage sur le traitement des animaux sous-estiment leur consommation de viande [6].

Je me demande aussi parfois si l’ampleur du problème n’entraîne pas une sorte de sidération paralysante : du point de vue utilitariste, par exemple, les 60 milliards d’animaux terrestres et les 1 000 milliards de poissons tués chaque année par l’homme représentent une somme de souffrances inimaginable. Est-il simplement possible de se faire une idée de la quantité de stress, de privation et d’agonie que cela constitue ?

Quatrième partie "mais les vegans sont sectaires"

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort. Véganisme et psychologie morale, paru chez Lux en 2015. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur et de la maison d’édition.

Notes

[1] C’est pourquoi, on pourrait parfaitement soutenir que, lorsqu’on n’a effectivement pas le choix, il serait végane de manger le corps d’un animal, tout comme il existe des circonstances où il est moralement acceptable de tuer un humain (en situation de légitime défense, par exemple). Ces circonstances sont toutefois extrêmement rares.

[2] Cette théorie soutient plus précisément que le processus d’auto-régulation du comportement moral peut être neutralisé afin d’atténuer une éventuelle dissonance cognitive et permettre ainsi à une personne d’accomplir des actes qu’elle jugerait habituellement inhumain. Ainsi, dans la fameuse expérience de Stanley Milgram, les gens envoient des électrochocs à une victime innocente parce qu’étant soumis à une autorité, « cela ne dépend pas d’eux ».

[3] Albert Bandura, « Moral Disengagement in the Perpetration of Inhumanities », Personality and Social Psychology Review, vol. 3, no 3, 1999, p. 196.

[4] Joao Graça, Maria Manuela Calheiros et Abilio Oliviera, « Moral Disengagement in Harmful but Cherished Food Practices ? An Exploration into the Case of Meat », Journal of Agricultural and Environmental Ethics, vol. 27, no 5, 2014, p. 749-765.

[5] Voir le chapitre 1 (p. 39-47) pour la « viande heureuse » et le chapitre 2 (p. 96) pour l’effet de halo de la viande bio.

[6] Hank Rothgerber, « “But I Don’t Eat That Much Meat”. Situational Underreporting of Meat Consumption by Women », Society & Animals, à paraître.