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« mais nous avons besoin de protéines animales »

Réponse à l’argument numéro 2 pour ne pas voir son steak comme un animal mort

par Martin Gibert
10 février 2018

« Nous aimons les animaux et nous aimons manger leurs cadavres. Nous blâmons la cruauté et nous encourageons l’élevage industriel. Nous éprouvons de l’empathie pour les chiens et les chats et nous exploitons les vaches et les cochons », écrit Martin Gibert dans son livre Voir son steak comme un animal mort, paru chez Lux en 2015. Voilà un exemple type de dissonance cognitive. Comment les humains s’accommodent-ils de cette contradiction ? Les véganes changent leur comportement ; les autres rationalisent le fait de ne pas être végane. L’auteur distingue (et déconstruit) cinq manières de surmonter l’inconfort, plus ou moins conscient, plus ou moins grand selon les individus, que suscite le fait de manger des animaux morts.

Première partie « mais ils ne souffrent pas vraiment ».

L’agence spatiale américaine estime que le premier vol habité pour la planète Mars pourrait partir vers 2030. L’épopée – aller-retour – durera deux ans et demi. Comment prévoit-on de nourrir les astronautes ? Avec une alimentation végétalienne [1].

On n’en conclura pas trop vite que la NASA est devenue sensible aux questions d’éthique animale. Des aliments comme la viande, les œufs ou les produits laitiers ne se conservant pas facilement, il est tout simplement beaucoup plus simple de ne consommer que des protéines végétales. Les astronautes pourront aussi cultiver quelques plantes dans leur navette.

Si les nutritionnistes de la NASA ne craignent pas de carence, c’est parce qu’il n’est pas nécessaire de consommer des protéines animales pour être en bonne santé. On peut assumer que la prise de position officielle de l’association des nutritionnistes américains et canadiens vaut aussi pour les voyages sur Mars : « Une alimentation végétalienne bien planifiée permet de combler tous les besoins en nutriments. Elle est sans danger et saine pour les femmes enceintes ou qui allaitent, pour les bébés, les enfants, les adolescents et les personnes âgées [2]. »

Plusieurs sportifs de haut niveau sont d’ailleurs publiquement véganes : l’ancien sprinter Carl Lewis, l’ultra-marathonien Scott Jurek, le joueur de hockey Georges Laraque, la patineuse artistique Meagan Duhamel, l’homme « le plus fort du monde » Patrik Baboumian ou encore le jeune champion du monde de la mémoire Jonas von Essen (si on veut bien y voir un sport).

Dans le monde anglo-saxon, plusieurs personnalités sont aussi des véganes plus ou moins militants : Jessica Chastain, Moby, Morrissey, Natalie Portman, Joaquin Phoenix, Ellen Page ou Peter Dinklage (Tyrion Lannister dans Game of Thrones). Plusieurs semblent avoir été sensibles au documentaire Forks over Knives (2011) qui présente les bienfaits sur la santé des régimes à base de végétaux.

De son côté, le Physicians Commitee for Responsible Medecine (comité des médecins pour une médecine responsable), un organisme américain indépendant qui regroupe plus de 12 000 médecins, fait la promotion du menu végétalien pour les cantines scolaires [3] et propose un kit « défi végane 21 jours ». En Californie, le réalisateur James Cameron (Titanic, Avatar) et sa femme ont ouvert une école alternative entièrement végane [4].

Les assureurs – qui ont un intérêt économique à ce que leurs clients vivent longtemps – encouragent de plus en plus le végétalisme. Aux États-Unis, Kaiser Permanente, une des plus importantes sociétés d’assurance maladie, avec plus de 9 millions de membres, incite les médecins à « recommander une diète à base de végétaux à tous leurs patients [5] ». Au Royaume-Uni, une assurance vie propose même 25 % de rabais pour les végétariens et les végétaliens.

J’ai personnellement découvert les bénéfices du véganisme pour la santé en assistant à une conférence de Michael Greger. Ce médecin américain consulte toutes les études en nutrition que publient les revues scientifiques afin d’en proposer des résumés sur son site web [6]. Dans ses conférences, le Dr Greger rappelle aussi qu’il n’y a rien d’essentiel dans les produits animaux. Qu’elle soit animale ou végétale, une protéine est une protéine – et nous en consommons globalement trop [7].

Nous n’avons pas non plus besoin de lait pour les os. Nous avons besoin de calcium, lequel se trouve dans de nombreuses sources végétales. En fait, la majorité des populations mondiales est même intolérante au lactose, car elle n’a pas développé la persistance à la lactase et donc la capacité, après le sevrage, de digérer le lait maternel, qu’il provienne d’une femme ou d’un autre mammifère [8].

Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir s’il est possible d’être végétalien et en bonne santé. Il s’agit plutôt de voir ce que sont les bénéfices exacts d’une telle diète pour prévenir certaines maladies. Ainsi, le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en nutrition et métabolisme, le professeur David Jenkins, fait la promotion active du végétalisme [9]. On estime d’ailleurs qu’environ le tiers des nouveaux végétaliens sont d’abord motivés par leur santé.

Même s’il est bien sûr possible d’être végétalien et de très mal se nourrir (les chips, c’est végane !), la recherche confirme qu’un régime végétalien correctement mené est plutôt bon pour la santé. Une grande étude en nutrition vient d’être achevée [10]. Elle a comparé la santé de 73 000 personnes (des adventistes américains) sur six ans. Parmi eux : 5 500 végétaliens. Durant cette période, pour les végétaliens et pour les végétariens, les risques de décéder étaient respectivement de 15 % et de 9 % inférieurs à ceux encourus par les omnivores.

Le médecin nutritionniste français Jérome Bernard-Pellet n’est pas surpris par ces résultats : « L’augmentation de l’espérance de vie n’est que le reflet de l’effet préventif sur de nombreux fléaux de santé publique : maladies cardio-vasculaires dont les cardiopathies ischémiques, cancers du côlon et de la prostate, diabète de type 2. Par ailleurs, l’alimentation végétalienne agit positivement sur de nombreux facteurs de risques : hypercholestérolémie, hypertension artérielle et obésité [11]. »

J’ai l’habitude de dire que l’« argument santé » pour le végétalisme n’est pas un argument moral. En effet, ce sont plutôt des raisons prudentielles qui poussent quelqu’un à adopter une telle diète pour son bien-être. Des raisons de ce type, qui concernent l’intérêt personnel, ne sont pas à proprement parler morales ; elles n’en sont pas moins nécessaires – par exemple pour ne pas traverser la rue sans regarder.

Bref, pas besoin d’être moral pour être végétalien [12].

Troisième partie « … mais ça ne dépend pas de moi ».

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Martin Gibert, Voir son steak comme un animal mort. Véganisme et psychologie morale, paru chez Lux en 2015. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur et de la maison d’édition.

Notes

[4] Cédric Garrofé, « Une première école 100 % végétalienne aux États-Unis », Végémag.fr, 23 juillet 2014, www.vegemag.fr/actualite/premiere-ecole-100-vegetalienne-aux-etats-unis-2969.

[6] Le site du docteur Greger : www.nutrionfacts.org. On y apprend par exemple que, lorsqu’on est végane, il est prudent de prendre un supplément de B12. En effet, cette vitamine qui provient de micro-organismes présents notamment dans la pourriture est difficile à trouver dans les végétaux. Les omnivores n’en ont pas besoin parce que les animaux qu’ils consomment sont eux-mêmes supplémentés en B12. (Et rappelons à ceux qui y verraient un indice que le véganisme n’est pas « naturel » que la plupart des gens devraient prendre des vitamines D en hiver.)

[7] Voir notamment la position de l’American Dietetic Association de 2003 : www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/12778049

[8] S.R. Hertzler, B.C.L. Huynh et D.A. Savaiano, « How Much Lactose is Low Lactose ? », Journal of the American Dietetic Association, vol. 96, no 3, 1996, p. 243-246.

[9] Leslie Beck, « Why the Man Who Brought Us the Glycemic Index Wants Us to Go Vegan », The Globe and Mail, 22 février 2015.

[10] Michael Orlich, Pramil, Singh, Joan Sabaté, et al. « Vegetarian Dietary Patterns and Mortality in Adventist Health Study 2 », Journal of the American Medical Association (JAMA), vol. 173, no 13, 2013, p. 1230-1238.

[11] Cité dans Marie Laforêt, Vegan, Paris, Éditions La Plage, 2014, p. 20.

[12] C’est d’ailleurs ce qui distingue le végétalisme du véganisme, comme mouvement politique et moral.