Accueil du site > Appels, hommages et fictions > misterioso

misterioso

Thelonious Sphere Monk a cent ans

par Pierre Tevanian
10 octobre 2017

Le pianiste et compositeur Thelonious Sphere Monk aurait, aujourd’hui, cent ans. Les lignes qui suivent rendent hommage à sa musique.

Parler sur la musique c’est comme danser sur l’architecture, disait-il. Certains le font pourtant, et leur parole est d’or, mais il est vrai qu’au langage verbal la musique de Thelonious Sphere Monk résiste particulièrement bien. Il se trouve, cela dit, que Monk aimait les mots, et les mêlait à sa musique. Max Roach a raconté que le pianiste, en composant, écrivait aussi des paroles, aujourd’hui perdues – Roach se souvient seulement du début de Monk’s Mood, qui déjà dit beaucoup :

« Why do you evade facts ? » (« Pourquoi refuses-tu la réalité ? »).

D’autres mots de Monk sont les titres merveilleux qu’il a donnés à ses compositions. Autant de poèmes d’un seul mot qui disent quelque chose de sa musique et de son apaisante étrangeté. Blue Monk, Monk’s Dream, Monk’s Mood, Monk’s Point… Souvent un simple nom, le sien ou un autre, ou un prénom, un surnom affectueux, celui de sa femme, de son fils, de sa fille, d’une amie, d’une fiancée de jeunesse – Crepuscule With Nellie, Boo Boo’s Birthday, Little Rootie Tootie, Pannonica, Ruby My Dear – ou un simple mot, un simple concept – Epistrophy, Evidence, Functionnal, Introspection, Nutty, Trinkle Tinkle – qui disent, de manière minimale mais finalement précise, de quoi il est question. Un titre surtout résume l’ensemble : Misterioso. Si en effet Monk est crédité à juste titre d’être l’un des deux ou trois pionniers de la révolution be-bop, la musique qu’il a créée est pourtant une musique plus simple, immédiate, et en même temps opaque, irrémédiablement mystérieuse, mystique, qui puise autant dans le blues, le ragtime, le gospel, les comptines pour enfants, les nursery rhymes… Monk n’aimait rien tant que jouer Happy birthday pour l’anniversaire de ses proches, dans une version nouvelle, surprenante à chaque fois, et parmi ses plus poignants enregistrements on trouve de vieux airs folkloriques ou gospel déconstruits, triturés, comme Japanese Folk Song, This Is My Story, This Is My Song – ou même une chansonnette comme Just A Gigolo.

Sa musique est ludique aussi, enjouée, malicieuse, burlesque parfois, en même temps que contemplative, introspective, méditative, mélancolique. De l’enfance elle retrouve le goût du jeu mais aussi le grand sérieux, la capacité de s’absorber absolument dans quelque chose. Monk passait des heures à jouer aux échecs et au ping pong, ou encore à regarder Laurel et Hardy – ces influences aussi s’entendent dans sa musique.

L’immense Charles Mingus est le lion de Zarathoustra, Thelonious Monk vient après :

« Se faire libre, opposer une divine négation, même au devoir : telle, mes frères, est la tâche où il est besoin du lion.

Conquérir le droit de créer des valeurs nouvelles — c’est la plus terrible conquête pour un esprit patient et respectueux. En vérité, c’est là un acte féroce, pour lui, et le fait d’une bête de proie.

Il aimait jadis le "Tu dois" comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire, même dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens de son amour, la conquête de la liberté : il faut un lion pour un pareil rapt.

Mais, dites-moi, mes frères, que peut faire l’enfant que le lion ne pouvait faire ? Pourquoi faut-il que le lion ravisseur devienne enfant ?

L’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation.

Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. » [1]

De tout cela, et d’autres choses comme ses petites mains, ses vrais-faux accords volontairement dissonants, ses vraies-fausses hésitations, ses silences, son gout du sommeil et ses endormissements, chez les amis, en studio, parfois sur scène, ses mystérieuses danses circulaires de derviche lent et déréglé, il est question dans les écrits d’Yves Buin, Laurent De Wilde, Jacques Réda, et aussi dans un beau documentaire de Charlotte Zwerin, qu’on ne peut que recommander : Straight, No Chaser.

Tout commence au milieu des années 1940 auprès de la star de l’époque : le saxophoniste Coleman Hawkins, puis à New York avec un saxophoniste et un trompettiste – Charlie Parker et Dizzy Gillespie. Tous les trois, avec quelques autres (des batteurs notamment, qui se nomment Kenny Clarke, Max Roach, Art Blakey), initient ce qu’on appellera la révolution be bop.

Ses premiers enregistrements sur le label Blue Note, de 1947 à 1952, sortent sous le titre : Genius Of Modern Music, et tout est dit : la modernité, la musicalité, le génie. Des mélodies magiques, des harmonies improbables, des accords qui viennent se poser sur le clavier de manière absolument imprévisible. Mais la grande décennie est la suivante, qui a pourtant mal commencé. En août 1951, la police découvre dans sa voiture du cannabis appartenant à Bud Powell – l’autre grand pianiste be bop. Refusant de balancer un ami, Monk est condamné à trois mois de prison et se voit retirer pour six ans son permis de travail : il n’a plus le droit de jouer dans les clubs new-yorkais, et se replie donc dans les théâtres – ou les studios d’enregistrement. Passé de Blue Note au label Prestige, il enregistre de nouveaux chefs d’oeuvre, avec notamment Sonny Rollins et Miles Davis – en particulier une splendide version de The Man I love.

Au milieu de cette décennie magique, Thelonious Monk signe chez Riverside où il enchaîne les chefs d’oeuvre – en particulier cinq choses qui comptent parmi les plus belles jamais enregistrées. Une session en trio entièrement consacrée au répertoire de Duke Ellington (Thelonious Monk Plays Duke Ellington, 1955). Une extraordinaire session en quartet avec Art Blakey et John Coltrane (Thelonious Monk & John Coltrane, 1961). Le splendide Brilliant Corners (1957), sans doute son disque le plus sophistiqué, en quintette et sextette, avec notamment Sonny Rollins. Et enfin deux merveilles absolues, seul au piano : Thelonious Himself (1957) avec son incroyable coda (l’arrivée bouleversante de John Coltrane au milieu du dernier morceau, Monk’s Mood), et Alone In San Francisco (1959) – avec ses versions poignantes de Blue Monk et Everything Happens To Me [2].

À cinquante ans à peine il semble avoir tout dit. Quelques albums suivront bien sûr chez Columbia, tous bons, puis des concerts pendant quelques années – en quartet le plus souvent, avec Charlie Rouse au saxophone – avant de tout arrêter, en 1975. De ses six dernières années on ne sait pas grand chose sinon qu’il les a passées reclus, accompagné de sa femme Nellie, chez son amie la baronne Pannonica de Koenigswarter, qu’il parlait très peu et ne jouait plus du tout de piano. Ce silence final, comme tant d’autres auparavant, y compris dans sa musique, a intrigué, fasciné, questionné. Mais il lui appartient, et l’important est plutôt ce miraculeux agencement de silences et de notes, de mélodies parfaites, d’accords dissonants et de rythmes cassés, d’évidence et de mystère, de quiétude et d’inquiétude, d’avant-garde et de tradition primordiale, d’enfance, d’histoire et d’éternité, que nous a légué, pour les siècles à venir, Thelonious Sphere Monk : Nutty - Just A Gigolo - Solitude - Round Midnight...

Notes

[1] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Des trois métamorphoses »

[2] Deux albums plus tardifs, en solo aussi, sont indispensables : Solo Monk (Columbia, 1965) et Live In London (Black Lion, 1971).