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Woody Guthrie au Capitole

This land was made for you and me

par Laurent Lévy
20 janvier 2009

Je ne suis pas vraiment un obamamaniaque. Mais comme beaucoup, je n’ai pu m’empêcher de souhaiter son élection. Et les larmes de joie de Jesse Jackson au soir de sa victoire ont mécaniquement provoqué les miennes. Après tout, nous n’avions pas grand chose à perdre ; on peut donc n’en attendre rien : dans le pire des cas, cela n’amènera aucune déception ; dans le meilleur des cas, cela peut amener quelques bonnes surprises. Fussent-elles symboliques. Les communistes américains, les plus larges secteurs de la gauche, ont sans compter mené campagne pour Obama. Ça ne représente sans doute pas grand monde. Il ne s’agissait pas seulement pour eux de mettre fin à l’ère Bush ; ils vantaient une certaine politisation de masse, qui caractérisait la campagne ; ils cherchaient à faire avancer certaines orientations ; ils savaient, et ils savent, qu’aucun changement de fond n’interviendra sans d’intenses combats tant politiques de sociaux. L’avenir dira le reste. Mais aujourd’hui, l’heure est à la chanson. Lors des festivités de l’investiture, parmi de nombreux autres artistes, on trouvait au programme Bruce Springsteen pour chanter « This Land Is Your Land », de Woody Guthrie.

Woody Guthrie est une véritable icône de la gauche radicale américaine. De la « vieille gauche » comme de la « nouvelle gauche ».

Né en 1912, il a vécu, partagé et chanté tous les drames et tous les espoirs, les joies, les douleurs et les luttes de l’Amérique du travail, de la grande crise au New-Deal, de la guerre mondiale à la guerre froide. Sur sa guitare, il avait écrit :

« Cette machine tue les fascistes ».

Incapable de mener une vie stable, il fut tour à tour et tout à la fois chanteur, « hobo », c’est à dire vagabond des trains, homme de radio, journaliste, peintre en lettres, romancier, syndicaliste, pornographe, agitateur, ivrogne, blasphémateur, guitariste, philosophe, graphiste, animateur, orateur, chroniqueur, gratteur de mandoline et de violon, conteur, clown, coureur de filles, mémorialiste, poète, militant, caricaturiste, souffleur d’harmonica, éditorialiste, écornifleur, révolutionnaire, athée, chrétien, juif, menteur, joueur, voleur, généreux, immoral, saint, prodigue, internationaliste, étasunien, citoyen du Monde et de l’Oklahoma, et du Texas, et de la Californie, et de New-York, séducteur, révolté, clochard, vedette, étoile filante, enfant, vieillard, amoureux plus ou moins infidèle, auteur de centaines de chansons, parfois chantées une seule fois, sur un piquet de grève, dans une salle de concert, sur un chantier, dans un meeting, à la radio, au fond d’un bistrot mal famé ou devant ses enfants, de centaines de poèmes, de centaines d’articles, en particulier dans le quotidien communiste Daily Worker, de milliers de pages perdues au fil de ses errances, laissées ici sur la table d’une inconnue, là sur celle d’un ami ou d’un hôte de rencontre, pour peu qu’il ait trouvé une machine à écrire à portée de sa main, homme brisé et homme vivant, tellement vivant, jusqu’à sa mort en 1967, après quinze années d’enfermement quasi permanent du fait d’une maladie génétique, provoquant la dégénérescence de son système nerveux, la chorée de Huntington.

Les dernières années, il ne pouvait ni contrôler ses gestes, ni parler distinctement. Il communiquait en montrant des cartons où étaient écrits les mots « oui » et « non ». Il n’avait rien perdu ni de son optimisme, ni de son idéal, ni de sa lucidité.

Lors des visites de ses amis dans la clinique psychiatrique où il mourait à petit feu, au cours de ces terribles années 50, en pleine chasse aux sorcières, il s’exclamait :

« Cet endroit est merveilleux ! C’est l’endroit le plus libre d’Amérique ! Ici, je peux crier "Je suis communiste !" sans que personne n’y trouve rien à redire… »

Guthrie a vécu la vie et chanté l’épopée des « Oakies », ces réfugiés chassés de l’Oklahoma par les vents de poussière, par les spéculateurs fonciers, et par la crise des années trente, immortalisés par ailleurs par les photographies de Dorothea Lange et par le grand roman de John Steinbeck Les raisins de la colère. Le cycle de chansons qu’il leur a consacré a fait l’objet de son premier disque commercial, en 1940, Dust Bowls Ballads ; aux chansons qu’il avait composées au cours des années précédentes, il en ajouta une, sur le héros de Steinbeck, Tom Joad, qui venait d’être incarné à l’écran par Henry Fonda. Steinbeck, qu’il avait rencontré deux ou trois ans plus tôt et qui était son ami, devait déclarer :

« J’ai mis trois ans à écrire ces six cent pages, et cet enfant de salaud en dit autant en dix-sept couplets ! ».

Encore ignorait-il que Woody avait écrit cette chanson en une nuit.

C’est à cette époque qu’il rencontre Pete Seeger, de sept ans son cadet, jeune militant communiste issue de la vieille aristocratie WASP de la Nouvelle-Angleterre, passionné de chanson populaire, et qui s’essayait au banjo. Avec Lee Hayes, syndicaliste mal dégrossi de l’Arkansas, familier de la musique des évangélistes du Sud profond, et Millard Lampbell, jeune romancier un peu dandy, ils fondent les Almanac Singers, groupe séminal de la nouvelle chanson politique américaine, avec lequel il enregistrera plus tard quantité de chansons : chansons syndicalistes, populaires, antifascistes, et le répertoire des combattants américains en Espagne de la Brigade Lincoln.

L’administration Roosevelt cherchant un musicien pour les besoins d’un film sur les grands travaux engagés côte ouest, en Oregon et dans le Washington sur le fleuve Columbia, il est recruté ; mais son dossier du FBI n’autorise pas à lui donner un emploi ferme ; et en l’absence d’une ligne budgétaire pour un guitariste, il sera réputé aide-cameraman. Il passera là un mois au cours duquel il écrira trente chansons, dont plus d’un chef d’œuvre, sur les grands barrages, la vie des ouvriers et des petites gens, sur l’industrialisation de la région, sur l’avenir qu’il imagine, sur les luttes, aussi, sur les difficultés quotidiennes et les espoirs des paysans, des réfugiés, des déclassés. Et contre Hitler. Ce sera la matière de son second album.

Cet infatigable antifasciste veut apporter son concours à l’effort de guerre sans porter les armes. Il commence par chanter et enregistrer des chansons en faveur de l’entrée des USA dans le conflit, avec les Almanac Singers (que l’invasion de l’URSS par Hitler fait rompre avec le pacifisme auquel ils se tenaient jusque là) et d’autres groupes. Puis il s’engage dans la marine marchande et embarque avec sa guitare en bandoulière en compagnie de son ami Cisco Houston, lui aussi chanteur et guitariste. Mais il n’acceptera de chanter pour ses compagnons de voyage qu’à la condition d’en finir avec la ségrégation raciale à bord : contre tous les règlements, un concert sera improvisé au milieu de l’Atlantique devant un auditoire mixte.

De retour au pays, il enregistre dans les studios de la compagnie Folkways dirigée par son ami Moses Asch des centaines de titres, qu’il s’agisse de ses propres compositions ou du répertoire traditionnel, seul ou avec Cisco Houston, ainsi, bien souvent, qu’avec les grands bluesmen noirs Sonny Terry et Huddie Ledbetter, dit Lead Belly.

La maladie, héritée de sa mère, le rattrape bientôt. On en avait confondu avant-guerre les premiers symptômes avec ceux de son alcoolisme croissant ; de toutes façons, n’est-ce pas, Woody a toujours été un peu spécial… Il est en outre frappé par divers drames, comme la mort accidentelle de sa fille, dans un incendie répétant celui où sa propre grande sœur avait trouvé la mort, dans son enfance. Il s’isole de plus en plus, entre deux mariages, deux divorces, quelques voyages d’un bout à l’autre des États-Unis, à pied, en train, en voiture et même (une fois !) en avion. Il écrit avec frénésie, et boit tout autant, manque plusieurs fois de mourir, jusqu’à ce qu’un médecin diagnostique sérieusement sa maladie – que l’on ne sait aujourd’hui toujours pas soigner, et dont le pronostic est toujours fatal. La période créatrice de sa vie aura duré moins de quinze ans. Il aura enregistré moins de dix ans. Il a moins de quarante cinq ans quand il entre pour ne presque plus en sortir dans son hôpital de New-York.

Pour plusieurs générations de chanteurs engagés des États-Unis, Guthrie fait figure de père tutélaire, de héros, de grand ancêtre, de modèle, d’idole, de référence. Il est avec Pete Seeger une des pierres de touche de la renaissance du « folk » et de la « protest song » au cours des années 60. Le jeune Dylan connaissait par cœur des dizaines de ses chansons, et eut pour premier objectif, en arrivant à New-York, d’aller le voir à l’hôpital – et de lui en chanter quelques unes. Son premier disque inclut une « Song To Woody », écrite sur la musique de « 1913 Massacre », une ballade consacrée à l’un des grands drames de l’histoire ouvrière américaine, parmi les mineurs de cuivre du Michigan. Chaque année, un festival Guthrie est organisé aux États-Unis, où se produisent de jeunes artistes qui perpétuent son héritage.

Il serait difficile d’établir la liste des meilleures chansons qui restent de Woody Guthrie : on en oublierait forcément. Outre les cycles déjà évoqués, un cycle complet sur Sacco et Vanzetti, deux autres de chansons pour enfants, berceuses ou chansons pour jouer qu’on utilise encore dans les jardins d’enfants des USA, sans toujours en connaître l’auteur, d’extraordinaires ballades sur divers épisodes du mouvement ouvrier, comme le massacre de Ludlow – que relate Howard Zinn, dans son Histoire populaire des États-Unis – ou sur Pretty-Boy Floyd, genre de Robin des Bois moderne dans l’Oklahoma des années 20-30. La dernière, de ses meilleures chansons, « Deportee », raconte le sort fait aux immigrés mexicains venus mourir en anonymes au « pays de la liberté » pour nourrir leurs familles.

Mais la plus célèbre, assurément, est celle que Bruce Springsteen, qui fait depuis quelques années retour sur ce patrimoine, aura chanté pour l’investiture de Barak Obama :

« This Land Is Your Land ».

Apprenant en 1965 la mort de Guthrie, la grande chanteuse noire Odetta, qui fut l’une des pionnières de la renaissance Folk dès la fin des années 50, avait dit de cette chanson qu’elle mériterait de devenir l’hymne national des États-Unis. Elle-même, qui devait chanter lors des cérémonies d’investiture, ne l’aura pas pu, ni pu entendre Springsteen : elle est décédée en décembre dernier.

À première vue, « This Land Is Your Land » n’a rien d’une chanson révolutionnaire. C’est un chant d’amour de Guthrie pour son pays. Parmi les millions d’américains qui la connaissent, et la chantent à la veillée, seule une minorité doit se douter qu’elle fut écrite par un « rouge ». Mais pour Guthrie, il s’agissait de détrôner la chanson « God Bless America », « Que Dieu bénisse l’Amérique ». L’Amérique, pensait-il, ne mérite d’être aimée que si elle est faite pour le peuple, pour nous. Il écrivit donc une succession de couplets décrivant les beautés du paysage de son pays, qui l’avaient émerveillé lors de ses années d’errance, en subvertissant le refrain en

« God Bless America – for me ! »

« Pour moi ! »

Puis il remplaça ce refrain par un autre, de son cru, et mieux adapté à son propos :

« This land was made for you and me… »

« Ce pays est fait pour vous et moi… »

Il existe plusieurs versions de cette chanson, Guthrie ayant écrit, au hasard dans ans, toutes sortes de couplets complémentaires, dont certains sont explicitement politiques, dénonçant banquiers et patrons et chantant la gloire des travailleurs. Certes, comme dans l’enregistrement qu’il en a donné, Springsteen n’aura chanté que la version standard, plus sage, celle qui est entrée dans le folklore, dans la culture du peuple. Mais quand même : Guthrie au Capitole, ça fait plaisir !

« Ce pays est votre pays

Et ce pays est le mien...

Ce pays est fait pour vous et moi. »

P.-S.

C’est en prenant connaissance du programme de « l’inauguration » que j’avais écrit cet article. Depuis, j’ai appris que Springsteen n’avait pas chanté seul : parmi de jeunes invité, jubilait un grand nonagénaire, dont le charisme naturel, ainsi que le respect qu’il inspire, eurent tôt fait d’en faire le « leader » de ce petit groupe : Pete Seeger lui-même, le vieil ami de Guthrie, était sorti de sa retraite au bord de l’Hudson. Une vidéo circule du concert du Capitole. Si sa voix s’est éraillée avec l’âge, Pete Seeger a gardé son sourire rayonnant, son enthousiasme de jeune homme.

En soixante-dix ans de carrière, Seeger est assurément celui qui aura le plus fait pour la « folksong » américaine, et en particulier pour la « protest song », la chanson engagée. Il aura été de tous les combats, et de toutes les révoltes les plus justes, et chanté les chansons de ces combats et de ces révoltes : depuis les chants de la Brigade Lincoln – dont les survivants, de retour d’Espagne, étaient traités en pestiférés – jusqu’à ceux exprimant le refus de la guerre en Irak. Chansons antifascistes, chants des syndicats et du mouvement ouvrier, chansons pour les libertés publiques, pour les droits civiques, contre la course aux armements, pour les droits civiques et contre le racisme, contre la guerre du Vietnam, pour les droits des femmes et des minorités, pour la défense de l’environnement, chansons pour enfants, chansons d’amour, chansons de marins ou de pionniers, le répertoire de Pete Seeger est une encyclopédie de la culture populaire et démocratique américaine. S’il a d’abord et surtout été un interprète, il a aussi été, seul ou en collaboration, l’auteur de nombre de chansons vite entrées dans le répertoire commun :

 « If I Had A Hammer », hymne à l’émancipation

 « Turn Turn Turn », qui transforme des versets de l’Ecclésiaste en chant de paix

 « Where Have All The Flowers Gone », qui mêle pacifisme et environnementaliste

 « Waist Deep In The Big Muddy », où à travers le récit de manœuvres militaires dirigées par un officier borné qui finit par en mourir, il offre, en pleine escalade, une métaphore transparente de la guerre du Vietnam.

Et c’est lui qui a transformé un vieil hymne religieux, « We Shall Overcome », pour en faire le signe de ralliement de toute une époque de lutte, celle des droit civiques.

De son engagement constant contre toutes les injustices, ce militant intransigeant a payé le prix fort. À l’issue du concert qu’il avait organisé pour Paul Robeson en 1949 à Peekskill, près de New-York, il est avec des centaines d’autres victime d’une attaque violente des fascistes locaux de la légion américaine, aux cris de « White niggers ! », « Sales nègres blancs ! ». Une pierre qui brise la fenêtre de sa voiture manque de peu de tuer son bébé. Soixante ans plus tard, cette pierre reste scellée, pour ne pas risquer d’oublier, sur la cheminée de la maison qu’il construisait alors de ses mains, et où il habite depuis avec la compagne de sa vie, Toshi, une américaine japonaise épousée pendant la guerre.

Quelques années plus tard, convoqué devant la « Commission Parlementaire des Activités Anti-Américaines » (HUAC) pour s’expliquer sur ses affiliations communistes et donner les noms de ses camarades, il tient tête à ses inquisiteurs, et leur conteste le droit d’enquêter sur les opinions des citoyens. Armé de son célèbre banjo, il leur propose même de leur chanter certaines de ses chansons. Il lui en coûtera dix peines cumulatives d’une année d’emprisonnement pour « outrage au Congrès » ; cette condamnation ne sera annulée que dix ans plus tard, à la suite d’un épuisant marathon judiciaire. Cette épreuve survient alors qu’il est déjà, du fait de la « liste noire », exclu de tous les circuits commerciaux du show-business.

Pendant ces années d’exclusion, il enregistre beaucoup, tourne dans les circuits parallèles, chante dans les collèges, dans les paroisses de gauche, dans les assemblées syndicales. Il organise des concerts mémorables, en particulier en 1960 à Carnegie Hall, où il chante devant une foule immense des titres de jeunes auteurs alors inconnus, et qui deviendront peu de temps après les fers de lance de la nouvelle chanson américaine : Tom Paxton, Phil Ochs, Bob Dylan…

Il restera quinze ans exclu des plateaux de télévision, alors même qu’il est l’influence majeure, et en un sens le guide, de toute la nouvelle génération. Et à celles et ceux de ces jeunes gens qui se proposent de boycotter les médias en solidarité avec lui, il objecte qu’en passant à la radio et à la télévision, ils font connaître la chanson populaire, et font passer leur message…

Puritain, rigoriste, presque psychorigide, Pete Seeger n’a jamais faibli, jamais fléchi. Lors de l’effondrement du parti communiste américain (CPUSA) consécutif à celui de l’Union Soviétique, il contribue avec Angela Davis et de nombreux autres à créer les « Committees of Correspondance for Democracy and Socialism ».

Il y a deux ans, une pétition internationale avait été lancée pour que lui soit attribué le Prix Nobel de la Paix. Parmi les signataires, le sénateur de l’Illinois, Barak Obama : ce même Obama qui, alors que Seeger, Springsteen et leurs amis chantaient pour lui « This Land Is Your Land » devant une foule gigantesque et émue aux larmes, la fredonnait avec eux. Et c’est la version « intégrale » qui en a été chantée, en ce inclus, donc, les couplets « politiques », Seeger annonçant au fur et à mesure les paroles les moins connues, pour que l’assistance puisse les reprendre en chœur : le Seeger de toujours, en somme, qui a fait chanter tant et tant d’auditoires, dont il faisait les acteurs et les héros de ses concerts. Merci pour tout.