Le ponton d’un navire arrimé à Marseille n’est pas trop étroit pour observer, comme s’effectue le débarquement, les retombées humaines des déflagrations politiques survenues à l’Est durant le premier conflit mondial. Lors du contrôle des papiers d’identité, le relevé des nationalités a dévoilé le microcosme éphémère que passagers « russes », « arméniens » et autres « ottomans » ont formé durant la traversée, bien que les mémoires les aient ensuite installés dans des récits séparés. Pour beaucoup, arrivés à bord du Sphinx, du Lamartine ou du Madonna, Marseille n’a représenté qu’une escale sur la route migratoire, soit qu’il fût décidé par avance de gagner Paris ou de tenter sa chance aux Amériques, soit que l’inattendu survienne et redessine les trajectoires. Tous, cependant, sont reliés par leur histoire à une marqueterie de territoires perdus, quittés sous la contrainte après l’installation en Russie soviétique, puis dans la Turquie kémaliste, de régimes autoritaires. Ceux‐ci ne laissent aucune possibilité de retour aux sujets qu’ils ont déchus de leurs droits nationaux, se fondant sur des critères tantôt politiques, tantôt ethnoconfessionnels, pour les exclure. Le couple Aznavourian, arrivé à Marseille un jour d’octobre 1923, fait se rencontrer ces deux séquences historiques.
Knar a grandi sur le littoral de la Marmara, dans la ville ottomane d’Izmit qui regarde vers Constantinople à l’ouest et ouvre vers le haut plateau anatolien à l’est. Son époux Mamigon – surnommé « Misha », à la russe – provient d’une bourgade de l’actuelle Géorgie, située naguère sur les marges caucasiennes de l’empire des Romanov. Leurs destins se croisent durant la guerre, à la faveur d’une accalmie laissant à Misha, jeune chanteur d’opérette, l’opportunité de quitter le Caucase russe avec sa troupe artistique pour se produire à Constantinople. Knar y termine ses études. L’un ignore que la révolution bolchevique changera bientôt la tournée en expatriation définitive ; l’autre, que les siens restés à Izmit ont péri au cours des déportations arméniennes de 1915.
La capitale ottomane brasse au sortir de la guerre des centaines de milliers de réfugiés. Placée sous contrôle interallié, elle est ce havre stratégique au cœur des Détroits que cherchent à rejoindre des populations encerclées par la prédation et la violence de bandes irrégulières. Parmi ces civils en quête de protection, des dizaines de milliers d’Arméniens issus des provinces orientales, parvenus à se cacher durant le génocide ou à survivre aux déportations, puis pourchassés à partir de 1919 par les forces kémalistes. De plus loin encore, 200 000 à 230 000 sujets russes franchissent le Bosphore au rythme des défaites de l’Armée blanche, qui s’échelonnent du printemps 1919 à l’hiver 1920‐1921. Des navires militaires français et britanniques prêtent leur concours à ces vastes opérations de sauvetage, orchestrées à la hâte par la flotte impériale russe.
Ces réfugiés suspendus au Bosphore sont pris dans une temporalité incertaine, celle de l’attente, qui naît de l’opacité ambiante et du brouillage des normes juridiques après le renversement de l’ordre ancien, mais s’accompagne aussi d’espoir à l’heure des négociations de paix. « Les bolcheviks finiront bien par partir... » se rassurent les émigrés russes, tant ils tiennent la défaite des soviets pour certaine. Les Arméniens, quant à eux, ont pu faire entendre leurs revendications à la conférence de Paris et obtenir du traité de Sèvres, signé le 10 août 1920, l’assurance que les dirigeants jeunes‐turcs seraient jugés pour leurs crimes par une juridiction pénale internationale, et pas seulement par les cours martiales ottomanes dont les travaux, en 1919, ont révélé des dysfonctionnements nombreux. Sèvres stipule en outre qu’un État arménien indépendant verra le jour à l’est de l’Asie Mineure, séparé de la Turquie et réuni à l’Arménie caucasienne.
Années en creux, donc, vouées à l’attente d’une résolution politique. Mais attendre ne condamne pas à l’immobilité, comme l’attestent les allées et venues qu’effectuent Knar et Misha sur la lisière occidentale de l’Empire ottoman. Des déplacements circonscrits, toutefois. Car il importe aux Aznavourian – qu’il faut se représenter ici dans le cercle plus large d’une troupe d’opérette – de rester au contact des réseaux arméniens locaux. Ceux‐ci subsistent à Constantinople, à Smyrne, et sont solidement implantés dans les Balkans où doit se poursuivre la tournée. En janvier 1923, la troupe est à Salonique quand naît Aïda, le premier enfant du couple. Or le vent a tourné. Les forces kémalistes ont fait durant l’automne des percées décisives, chassant l’armée grecque de Smyrne en septembre, triomphant à Constantinople en octobre. Les 35 000 Russes encore présents dans la capitale ont jusqu’à janvier 1923 pour trouver un pays de refuge, ainsi qu’en a décidé Mustafa Kemal, souhaitant plus généralement le départ des minorités chrétiennes.
De Salonique, Misha rebrousse chemin jusqu’à Constantinople pour chercher la grand‐mère de Knar. Ce voyage annonce le vaste redéploiement de la cartographie familiale. Comme 65000 autres Arméniens et tout autant de Russes, les Aznavourian s’apprêtent à gagner la France dont les consulats apposent sans trop sourciller leurs visas d’entrée sur les documents d’identité, ô combien hétéroclites, qui leur sont présentés – passeports internationaux, feuilles de route, laissez‐passer, sauf‐conduits... Par leur diversité, ces papiers portent témoignage des arrangements trouvés localement face à la dislocation des empires et de leurs administrations. Dans les territoires sous mandat, où le nombre de réfugiés arméniens s’élève à plus de 100000, les agents du Haut‐Commissariat de la France au Levant fournissent eux‐mêmes aux émigrants les documents légaux pour partir. Alors que les États‐Unis commencent à fermer leurs frontières à l’immigration, la France voit donc un intérêt à ouvrir les siennes. C’est que la Grande Guerre a amputé de 10% la population active masculine du pays. On attend de la main‐d’œuvre étrangère qu’elle supplée les bras manquants, tout particulièrement dans les secteurs ingrats de l’industrie lourde que les Français tendent à délaisser au profit d’emplois plus qualifiés.
Flairant l’aubaine, les patrons français avancent d’abord en ordre dispersé dans les régions où les réservoirs de main‐d’œuvre sont importants, de l’Europe orientale au Proche‐Orient. Puis, à partir de 1924, l’État confie l’embauche étrangère à un organisme patronal qui devient son unique interlocuteur, la Société générale d’immigration, aidée dans sa tâche par le Bureau international du travail. Ce dispositif permet l’acheminement vers l’Hexagone de centaines de milliers de travailleurs dans les années 1920. Russes et Arméniens ne sont pas en reste, dont l’exil s’organise souvent en migration de travail.
Le Sphinx, le Lamartine et le Madonna, mais encore l’Euphrate, le Maréchal Bugeaud et le Bulgaria. Le Tourville, l’Albano et le Catherina... Les agents du Commissariat spécial de Marseille consignent les noms des navires qui se succèdent dans la rade en cet automne 1923 où l’Andros accoste à son tour, venant du Pirée. À bord, les trois Aznavourian et la grand‐mère ; les femmes ont suivi le chef de famille – ancien sujet du tsar – dans la catégorie de « réfugiés russes » pour laquelle, précisément, des listes nominatives de passagers ont été dressées, et sont aujourd’hui conservées aux archives départementales des Bouches‐du‐Rhône. Mamigon est enregistré sous un prénom – Mamimokou – à l’orthographe aussi aléatoire que celle de son patronyme, noté ici Arnavourian, ailleurs Aznaourian, réarrangé plus tard en Aznavour par le fils de la famille faisant ses débuts sur scène.
À l’époque où les Arnavourian sont autorisés à débarquer en France, le droit international n’a pas encore défini le statut juridique de « réfugié apatride ». Plusieurs arrangements intergouvernementaux seraient nécessaires avant la conclusion, en octobre 1933, de la première convention de Genève relative à ce statut. Pour l’heure, en 1923, les législateurs parent au plus pressé. La dénomination de « réfugié russe » vaut à celui qui la porte la délivrance d’un titre de voyage spécifique, le certificat Nansen. Mamigon tient le sien du ministère grec de l’Intérieur, qui s’est porté garant de son identité pour permettre le grand départ vers la France.
Si ce bout de papier a tant marqué les mémoires, c’est qu’il signifie à ses détenteurs leur position d’exclus. Il est ce bricolage administratif trouvé par la Société des Nations pour stabiliser le monde de l’après‐guerre, en attribuant l’étiquette « Nansen » à ceux que des politiques étatiques de dénationalisation forcée ont collectivement frappés. Plus d’un million de sujets russes sont d’abord concernés, puis des centaines de milliers d’Arméniens ex‐ottomans.
À l’échelle locale, celle du quai maritime, celle de l’inspection sanitaire ou de la police des chemins de fer et des ports, l’arrivée régulière des réfugiés à Marseille finit par susciter de vives crispations. Le comptage des nationalités – « russes », « arméniens » et autres « ottomans » – nourrit des rapports alarmistes à l’intention du préfet des Bouches‐du‐Rhône, qui lui‐même en réfère à son ministère de tutelle, brandissant les chiffres du jour, de la semaine, du mois, pour dénoncer « l’encombrement » de Marseille.
Dans leur souci d’encadrer toujours plus étroitement les migrations, les autorités s’enquièrent des destinations prévues. La convergence des réponses dessine des axes structurants à travers le territoire français, qui remontent la vallée du Rhône, relient entre elles les grandes villes industrielles et vont parfois se ramifiant dans le reste du monde. Les Aznavourian, eux, déclarent se rendre à Paris, de beaucoup la destination privilégiée des nouveaux arrivants. Sans doute entendent‐ils retrouver le père de Misha dans le Quartier latin où il a fondé une petite affaire, rue Champollion : un restaurant dont l’enseigne, Le Caucase, attire une clientèle mélangée de Russes, Géorgiens, Arméniens... mais aussi d’étudiants sans le sou.
En 1924, la naissance du second enfant, un garçon prénommé Charles – à la française –, aurait contrarié un projet de départ aux États‐Unis. Qu’à cela ne tienne, Knar et Misha trouvent un local rue de la Huchette et ouvrent leur propre « Caucase ». Entre popote et école du spectacle, Paris se dévoile aux enfants Aznavourian, qui s’inscrivent à des radiocrochets et remportent des prix récompensés en espèces – un billet de cent, un billet de cinquante, pour éponger les dettes familiales, soulager les parents, s’élancer.


