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Au revoir et merci !

Hommage à un dessinateur vivant

par Pierre Tevanian
1er avril 2021

Le texte qui suit rend hommage à Willem, qui fut dessinateur à Libération, entre autres, depuis 1981, et qui vient de prendre sa retraite. Nous l’illustrons de deux couvertures qu’il avait eu la gentillesse de nous dessiner.

Le dessin de presse me parait l’un des arts les plus difficiles, puisque le gros bouffeur de presse que je suis n’a jamais trouvé un.e artiste du genre à la hauteur de la tâche, c’est-à-dire vraiment pertinent de bout en bout. Mais Willem, qui prend aujourd’hui sa retraite, et avant cela accompagna Libé quatre décennies, a toujours eu une place à part pour moi - et pour beaucoup je crois.

Même s’il était parfois à côté de la plaque, d’abord il y avait dans la balance les autres dessins, pertinents, magnifiques. Ensuite, il y avait de toute façon son dessin tout court : son trait, son style, je ne sais pas comment appeler ça mais quelque chose de singulier, beau, poétique. Une acuité du trait, et en même temps une élégance, une légèreté, une espièglerie, loin des caricatures dégueulasses de chez Charlie ou Le Monde, toutes clonées sur le même modèle, qui contribuait, avec la maquette, à faire de Libé, indépendamment de son contenu textuel qui eut (un peu) des hauts et (beaucoup) des bas, le journal le plus beau formellement – ou le moins moche, si on est plus difficile.

Enfin, même les dessins qui me paraissaient « à côté de la plaque » l’étaient plutôt joliment, pour une autre raison : même si ça ne tapait pas dans le mille en terme d’analyse politique, ça ne tombait pas dans les bassesses de l’époque – cynisme, chacun pour sa gueule, racismes divers, islamophobie sordide rebaptisée défense de la laïcité, sexisme cradingue rebaptisé libertinage french touch...

Il y avait surtout toujours quelque chose de modeste et de foncièrement bon dans ses dessins, qui exprimaient souvent l’effarement du gars qui ne comprend rien à ce monde absurde – et pas seulement, comme chez beaucoup, l’Afrique et ses obscures « haines tribales » ou « l’Orient compliqué », non : chez Willem, Europe, France, Etats-Unis, c’est toute la planète qui dépassait son entendement de Candide des temps modernes.

Bref : jamais, contrairement à quasiment tous les dessinateurs de presse [1], il ne se la pétait éditocrate maitre-penseur. Et on sentait le gars qui a bon fond, bon coeur, qui aime le genre humain. On ne peut hélas pas en dire autant de la personne qui lui succède, qui me semble incarner à tous égards l’antipode de Willem, tant sur le fond que la forme, le trait, la posture donneuse de leçon, et le vautrage dans la réaction, la gauloiserie sexiste, le racisme, la rage misanthropique de tout rapetisser et de tout salir, et va donc bien enlaidir Libé. Qui s’est déjà bien sali en offrant une tribune à un violeur il y a quelques semaines, pour son numéro du 8 mars, journée des droits des femmes.

Notes

[1Il y a des exceptions – par ici on apprécie Aurel, par exemple.