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Ce que les bas-fonds nous disent d’Électre

Quelques réflexions sur Électre des bas-fonds de Simon Abkarian

par Pierre Tevanian
9 octobre 2022

Sans doute certain·e·s en ont-ils parlé [1], mais quand on cherche sur le net, on se dit tout de même : dommage. Dommage que Le Monde, Libération, Politis, Mediapart et quelques autres ne se soient pas plus ligués pour nous envoyer plus nombreux à la Cartoucherie de Vincennes voir la reprise de la magnifique pièce écrite et mise en scène par Simon Abkarian : Electre des bas-fonds, qui devrait tourner longtemps, être vue et étudiée au lycée, adaptée au cinéma… Puisqu’il est encore temps de prendre ses places, les lignes qui suivent vous y invitent, vivement. Nous les republions, trois mois après les dernières représentations parisiennes, et avant quelques dates marseillaises ou autres, à l’occasion de sa diffusion, ce soir sur France 4 à 21H10 – suivie d’une autre pièce magnifique de Simon Abkarian : Le dernier jour du jeûne.

Le texte de Simon Abkarian est fantastique, à la fois fidèle à la trame originelle d’Eschyle, Sophocle et Euripide, et singulier – une langue simple mais extrêmement travaillée, avec un bouleversant souci du beau, un mélange des genres (du tragique à la bouffonnerie) qui me rappelle Shakespeare, et enfin une très subtile mais radicale transformation du regard porté sur cette histoire de famille, d’amour et de haine, de violence et d’injustice, de justice et de vengeance :

« Nous sommes dans le quartier le plus pauvre d’Argos. C’est le premier jour du printemps, on y célèbre la fête des morts, prostituées, serveuses, esclaves, les femmes se préparent pour le grand soir. Les meilleurs musiciens sont là. La fête va se refermer comme un piège sur Clytemnestre et son amant Egisthe. À force de prières, Électre a fait revenir le frère vengeur, Oreste. »  [2]

Simon Abkarian n’invente évidemment pas cet enchevêtrement de passions (amour, haine, peur, colère) et ces contradictions (héroïsme vs renoncement, oubli vs mémoire, vengeance vs pardon), qui opposent entre eux des personnages (Électre et sa mère Clytemnestre bien entendu, Oreste et Clytemnestre, mais aussi Électre et sa soeur Chrysothémis), mais qui divisent aussi, intérieurement, chacun des deux héros vengeurs.

Son apport consiste plutôt en un déplacement du regard – le sien au départ, le nôtre à l’arrivée. Et, à partir de ce déplacement, en une profonde transformation du regard – sur les personnages bien sûr, mais aussi, bien au-delà, sur les idéaux de « pureté » qui les habitent et les tourmentent (et finalement les détruisent), et sur les valeurs « héroïques » dont ils sont devenus, au fil des siècles, des figures emblématiques.

En quoi consiste cette transformation, je préfère vous laisser le découvrir, mais on peut dire rapidement par quels moyens proprement artistiques, théâtraux, dramaturgiques, scénographiques, elle advient. Abkarian opère un nouveau « partage du sensible », pour reprendre les termes de Jacques Rancière [3], produit par une reconfiguration de l’espace mais aussi du temps. Les femmes occupent le devant et le centre de la scène, et un temps de parole inhabituel dans le monde du « grand théâtre » est ouvert non seulement à une héroïne singulière (jouée par l’impressionnante Aurore Frémont), qui a son lot de vérités à balancer, mais aussi à une multitude de points de vue féminins hétérogènes.

À commencer par la voix tout aussi forte et singulière de sa soeur Chrysothémis (extraordinaire Rafaela Jirkovsky), qui tient tête à Électre avec panache dans un terrible affrontement (espèce de dialogue socratique sur la mémoire et l’oubli, la justice et le pardon, dans lequel se serait invitée une sociologue féministe), en balançant elle aussi son lot de vérités – en particulier sur l’aspiration à la « pureté », et ce que Nietzsche a pu nommer « l’histrionisme moral ».

Mais aussi la voix de Clytemnestre (sublime Catherine Schaub-Abkarian), qui vient au moment fatidique, en fin de pièce, reprendre le travail dialectique là où Chrysothémis l’avait laissé, pour le mener plus loin encore, en donnant à entendre, longuement et à la première personne, des raisons qu’ignore ou silencie un certain ordre symbolique (et bien sûr social) – celui que défendent les figures « héroïques » : Électre, Oreste et Pylade.

Et puis il y a aussi, surtout, entre ces deux temps forts, une longue parenthèse qui occupe le centre de la pièce, et l’essentiel de sa durée, au point de devenir bien plus qu’une parenthèse : le coeur vivant de l’oeuvre. Dans ces « bas-fonds » qui donnent leur titre à la pièce, plus précisément dans le bordel où Électre a été reléguée par le nouveau pouvoir, ce sont d’autres corps et d’autres gueules qui se donnent à voir, d’autres voix qui se donnent à entendre : celles des anonymes, de la multitude – ou plus spécifiquement de sa frange la plus opprimée et silenciée : tout un peuple de femmes subalternes, captives, violées, esclavagisées, tout un monde de « putes » et de servantes, qui déborde le cadre du « chœur » classique pour faire entendre une véritable pluralité de voix féminines singulières, avec cette éloquence shakespearienne dont je parlais, qui nous fait passer, littéralement, des larmes à l’éclat de rire. D’abord en non-mixité, puis en présence de l’unique « homme de la maison », le bouleversant Sparos incarné par Abkarian lui-même, sorte de contre-idéal déglingos et sublime, loin de la masculinité prédatrice et mortifère du tyran Égysthe (mais aussi, dans une certaine mesure, de ses ennemis Oreste et Pylade, et plus encore Agamemnon), qui a la très grande sagesse de savoir se taire, écouter, compatir, participer aux joutes verbales aussi, mais pas plus qu’à son tour, et enfin préparer le café !

De ce long séjour dans les bas-fonds, entre rires et larmes, entre consolation, chamailleries, vannes, fausses colères et vraies tensions, c’est une tout autre parole, beaucoup moins abstraite et « empruntée », beaucoup plus incarnée, beaucoup plus désenchantée aussi, qui se fait entendre sur le passé, la mémoire, et la survivance. Dans ce monde d’en bas, ce monde de vaincu·e·s de l’histoire, de rescapé·e·s et d’héritier·e·s de la catastrophe, les grands idéaux et les grands héros ne font plus illusion. De la grande « épopée » et de la « bravoure » guerrière on ne voit ici que l’envers : le pillage, le meurtre, la mise en esclavage, le viol – que toutes les « servantes » ont subi et dont, l’une après l’autre, elles se rappellent l’épreuve. De la « grandeur » héroïque de l’illustre Agamemnon ne reste ici que le rappel sans fard de ce en quoi prosaïquement elle a consisté : l’impérialisme, la prédation, la spoliation, la guerre d’agression à armes inégales, la mise à mort des enfants. J’ai parlé de réunions non mixtes, mais ces longues, éprouvantes et paradoxalement apaisantes séquences d’anamnèse dans le bordel rappellent également un autre dispositif de parole alternatif : la cure psychanalytique, qu’une patiente de Freud avait un jour surnommée, en anglais, la « talking cure » – cure de parole, cure par la parole [4].

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : les flots de parole, de souvenir, d’affects, qui circulent dans ces bas-fonds sont autant de « flux d’amour » – ces « love streams » dont parlait un autre Grec, du nom de Cassavetes [5] – qui nous font du bien. À l’opposé, tant sur le fond que sur la forme, de l’éloquence emphatique, solipsiste et finalement mortifère dans laquelle s’enferme Électre, c’est une parole véritablement partagée, une parole qui circule, et qui pour supporter l’insupportable, quand les mots ne suffisent plus, renonce aux facilités de l’incantation morale et de la posture héroïque pour passer modestement le relais à de vrais chants et de vraies danses. Car je ne l’avais pas encore signalé : Électre des bas-fonds est un spectacle musical. Un groupe de rock, les Howling Jaws, présent sur scène en continu, accompagne l’action avec des compositions originales d’une grande beauté – en « fond sonore » la plupart du temps, plutôt discrètes mais subtilement et profondément envoûtantes, parfois plus en avant, entre deux moments parlés, avec enfin plusieurs moments chantés par différents personnages. Le son est électrique, la tonalité rock, parfois blues, avec des réminiscences orientales, grecques, arméniennes – « levantines », comme on dit.

La musique, le chant, les gueules d’Arménien·ne·s et autres métèques (saluons toute la distribution, impeccable : Djivan Abkarian, Maral Abkarian, Simon Abkarian, Chouchane Agoudjian, Anaïs Ancel, Chloé Astor, Maud Brethenoux, Laurent Clauwaert, Victor Fradet, Aurore Frémont, Christina Galastian Agoudjian, Lucas Humbert, Rafaela Jirkovsky, Nathalie Le Boucher, Baptiste Léon, Olivier Mansard, Eliot Maurel, Nedjma Merahi, Manon Pélissier, Annie Rumani, Catherine Schaub-Abkarian, Suzana Thomaz, Frédérique Voruz), et toute cette économie de la parole, du geste et du chant si particulière, cette malice et cette mélancolie, et toutes ces micropolitiques de la mémoire – tout cela est à l’évidence très arménien. Il me semble toutefois que bien d’autres diasporas, bien d’autres héritiers de catastrophes, bien d’autres vaincu·e·s de l’histoire pourront y voir et entendre quelque chose de familier. Il me semble enfin que Simon Abkarian a eu l’insigne mérite, en s’intéressant plus spécifiquement aux coulisses féminines de ces bas-fonds de la Grande Histoire, d’opérer un déplacement du regard, et donc de la pensée, dont la portée est immense et s’adresse sinon à toutes et tous, du moins à beaucoup de monde. Ce n’est pas seulement d’un voyage en Orient qu’il s’agit, ni d’un voyage dans le temps, mais d’une véritable Odyssée intérieure, d’un voyage mental, philosophique, spirituel : c’est en nous, surtout, que beaucoup de choses bougent et n’ont pas fini de bouger.

En musique.

P.-S.

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Notes

[1La pièce a bénéficié d’une large couverture journalistique à sa création en 2019, et d’une critique très favorable. Je parle ici de sa reprise en 2022.

[2Présentation de la pièce par l’auteur

[3Cf. Jacques Rancière, Le partage du sensible. Esthétique et politique, La Fabrique, 2000

[4Cf. Sigmund Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, Payot, 2004

[5Cf. Pacôme Thiellement, « L’homme de ma mort », Cahiers du cinéma, Mars 2016.