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communautés et communautarisme (Deuxième partie)

La rhétorique anti-communautariste à l’épreuve des communautés homosexuelles

par Philippe Mangeot
26 mai 2004

Du lobby

On fera grâce aux anti-communautaristes républicains de ne pas mettre sur le même plan leur critique du lobbying gai et lesbien et le fantasme du lobby homosexuel formulé par l’extrême droite. Celle-ci ne connaît que les arrangements au saut du lit, les réseaux occultes et les reconnaissances secrètes - passons. Ceux-là situent le problème sur le plan du fonctionnement démocratique : les mobilisations minoritaires perturberaient le jeu politique en privilégiant les pratiques de lobbying au mépris de la légitimité majoritaire. Le communautarisme tendrait inévitablement à la perversion d’un système pris en otage entre diverses zones d’influence.

Le coup porterait peut-être s’il ne revenait, in fine, à dénier toute possibilité d’expression politique aux mobilisations minoritaires. Et il serait plus crédible s’il ne s’accompagnait dans les discours anti-communautaristes, de l’évocation, sur le ton de ces plaisanteries qu’il suffirait d’énoncer pour liquider la question, de candidats gais qui feraient de l’homosexualité le principe d’un programme.

Notons au passage que lesdits candidats auraient peu de chances de l’emporter au terme d’un scrutin majoritaire, mais que cela ne liquide pas pour autant la question de la légitimité de ce type de candidature, dans certaines élections comme les législatives ou les européennes.

Reste que la critique du lobbying témoigne surtout d’une difficulté à penser la lutte politique autrement que dans l’horizon de la représentation et/ou de la conquête du pouvoir.

D’abord, les mobilisations minoritaires ne prétendent pas à devenir majorités, pas plus qu’elles n’ambitionnent de prendre le pouvoir - ce qui les distingue de la tradition révolutionnaire.

Par ailleurs, les institutions communautaires elles-mêmes ne procèdent pas - et ne peuvent pas procéder - d’une légitimité majoritaire. Il serait inimaginable que les gais et les lesbiennes de France procèdent à l’élection de leurs représentants. Ces institutions n’ont donc d’autre légitimité que celle qu’elles tirent des mouvements qu’elles animent, qu’elles suscitent et qui les portent.

C’est ce qu’a tant de mal à comprendre un Frédéric Martel, qui croit y voir une aporie du communautarisme au terme de la description qu’il fait de la Gay Pride : ses organisateurs espèreraient " que les individus homosexuels leur laissent négocier collectivement leur reconnaissance face aux pouvoirs publics ". Les responsables de la Gay Pride s’autorisent de ceux qui ont défilé avec eux, ils n’usurpent pas une représentation. Et ils ne négocient rien, parce que leur objet consiste essentiellement à faire entendre aux partis et aux gouvernants des formes de problématisation différentes de celles dont ils font usage pour élaborer leurs politiques. Ils occupent à ce titre une position décalée, propre à l’ensemble des mobilisations minoritaires : ni intérieure et intégrées au jeu de la social-démocratie, ni extérieure et utopique - non pas une perversion de la démocratie, mais une augmentation de ses puissances.

Des victimes

À croire ses détracteurs, le communautarisme consacrerait l’assomption, dans le champ politique, de la figure - faible - de la victime, au détriment de la figure - forte - du citoyen : il n’y aurait plus de droit de cité que pour ceux qui se posent en victimes du système et des principes qui le régissent.

Ce type de discours n’est pas toujours exempt, dans sa rhétorique et dans ses figures, de dérapages sexistes ou homophobes, quand la déploration des renoncements de la démocratie emploie, pour se dire, des métaphores sexuées : chez Philippe Muray par exemple, qui, dans ses livres les plus récents, ne manque pas une occasion de faire de la Gay Pride la fable d’un système politique dévirilisé ; ou chez le psychanalyste Michel Schneider qui, dans Big Mother - Psychopathologie de la vie politique - observe la "dérive maternelle" d’un État qui aurait renoncé à ses "fonctions masculines" pour étouffer sous ses caresses des citoyens déresponsabilisés.

Il est vrai que les mobilisations des communautés découlent d’abord de la violence extérieure que subissent les individus qui les constituent : la politisation minoritaire est une politique de l’adversité. Cela devrait suffire à la défendre : il n’y a pas de raison que les malheurs des hommes soient le reste muet de la politique.

Mais elle ne s’y arrête pas. La Pride, pour donner l’exemple le plus visible, n’est en rien une manifestation de victimes. Parce qu’elle est une fête de rue, elle est, en tant que telle, un moment politique, dont la gravité excède toutes les revendications locales qui peuvent s’y formuler. C’est que les communauté sont des espaces de subjectivation par lesquels ceux qui ne se reconnaissent pas dans la norme majoritaire font l’apprentissage de l’exercice concret de la démocratie.

Aux discours asssimilationnistes des républicains, qui ne conçoivent les individus minoritaires que comme des objets à émanciper, lesdits individus répondent en se posant en sujets de leur émancipation. Comment traduire empowerment ? Félix Guattari proposait : "production collective de subjectivités".

De l’identité

Reste le plus important : le dernier mot de la "tentation communautaire" résiderait dans une définition normative des identités : les communautés imposeraient à leurs membres des façons convenables d’être et d’exister, et exerceraient un contrôle paranoïaque sur leurs représentations. Tout concourrait à ce diagnostic, du politiquement correct à la menace de l’outing pour qui aurait l’impudence de ne pas souscrire aux règles imposées par le groupe.

À défaut de pouvoir répondre en détails à ces objections dans les limites imposées par l’article d’un dictionnaire , on s’en tiendra à quelques remarques.

Pour ce qui est de l’outing - dont on rappellera tout de même que son principe n’a jamais fait l’objet d’un consensus communautaire - on ne sait pas que ceux qui revendiquent la possibilité d’en user aient jamais prétendu prescrire à travers lui des modes de comportements. Quand un groupe comme Act Up parla d’outer un député qui s’était montré dans une manifestation où l’on préconisait, entre autres solutions à la "question gay", le bûcher pour les pédés, il ne fut pas question d’imposer à quiconque une règle de conduite communautaire, mais de se défendre, avec les moyens du bord, contre un discours haineux qui compromettait bien plus dangereusement la vie privée des gais et des lesbiennes que la menace de révélation des préférences sexuelles du responsable politique qui le cautionnait : l’opération, qui ne se conclut pas par un outing, réussit au-delà des espérances de ceux qui l’avaient engagée, puisqu’elle contribua à rendre visible la violence, inaperçue auparavant par la quasi-totalité des commentateurs, des manifestants.

L’outing est une pratique limite et discutable - la loi, du reste, se charge de la sanctionner - pourvu qu’on observe au cas par cas les conditions dans lesquelles on a pu songer à y recourir ; les cas, du reste, ne sont pas si nombreux qu’on puisse en faire une perversion nécessaire du communautarisme.

Quant à la question du contrôle des représentations, on invitera ceux qui s’en offusquent à garder raison en ne surestimant pas le pouvoir des communautés : plutôt que de s’effaroucher des velléités de censure de groupes qui n’en ont jamais eu les moyens - même dans l’Amérique des minorités -, on pourrait commencer par entendre la façon dont ces groupes objectent aux clichés, aux stéréotypes et à tous les processus de normalisation qu’ils opèrent, un travail critique dont le premier objectif est de soulever un débat sur le pouvoir des images dominantes et sur le spectre des représentations disponibles.

On serait d’ailleurs bien en peine de trouver une communauté capable d’énoncer d’une seule voix une image d’elle-même à la fois correcte et juste. Plutôt que de s’inquiéter de la normativité supposée des discours communautaristes, il faudrait commencer par reconnaître que la diversification des figures gaies et lesbiennes dans les médias et dans les œuvres de fiction est contemporaine de l’empowerment communautaire : dans le cinéma hollywoodien ou à la télévision, il n’y a pas moins aujourd’hui qu’hier de pédés traîtres, de folles antiquaires, de gouines vénéneuses ou de bonnes copines cammioneuses - pour couvrir à peu près tout le champ des clichés en cours il y a à peine vingt ans ; mais on a vu depuis surgir d’autres représentations qui, pour n’être pas nécessairement "positives" - là n’est pas la question - ont en tout cas gagné en complexité.

Les communautés, en effet, posent la question des identités. Mais avant d’être leur question, les identités sont le fait des pouvoirs. Des taxinomies médicales et psychiatriques (dont Foucault évoque la genèse dans La Volonté de savoir), au moyen lesquelles on construisit des "personnalités homosexuelles", à l’exposition "Sachez reconnaître un juif" organisée en 1941, la modernité s’est acharnée à donner de ceux qu’elle prétendait exclure l’image la plus précise possible.

L’expérience commune des gais et des lesbiennes consiste dans leur confrontation à une double norme identitaire :

 celle de "l’homme moyen" que forge et dont se soutient tout système, fut-il intégrateur et "citoyen" ;

 celle de "l’homosexuel" que les pouvoirs (médicaux, culturels, politiques) se sont efforcés d’imposer.

Dans ce contexte, la communauté est moins ce qui impose des modes d’être identitaires que ce qui permet d’en démultiplier les occurrences et les stratégies : pour un pédé, pour une gouine, l’alternative n’est plus entre l’invisibilité du placard et la conformité à une figure socialement admise, parce que déjà repérée et représentée - de l’homosexualité : la folle du village, le coiffeur sensible, la garçonne. C’est dans le cadre communautaire et l’espace de liberté qu’il ménage qu’on apprend à se jouer des identités disponibles : à en jouer, à s’en défaire, à en inventer d’autres.

Il est significatif que le concept queer, qui fait le pari de la dissolution des identités constituées par leur dissémination, n’ait pu se développer que sur le fonds d’une communauté constituée. Les anti-communautaristes ont la vue trop courte : la communauté, loin d’être le dernier mot d’une politique des minorités, est d’abord la condition à partir de laquelle des échappements minoritaires peuvent devenir possibles.

P.-S.

Philippe Mangeot est membre d’Act Up Paris, et rédacteur en chef de la revue Vacarme.

Une version de ce texte est parue dans le Dictionnaire de l’homophobie, paru aux Presses Univrsitaires de France, sous la direction de Louis-Georges Tin - que nous recommandons.