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Fjord est bien un film réactionnaire

Toutes les critiques de l’hypocrisie occidentale ne sont pas bonnes à prendre

par Sylvie Tissot
20 septembre 2026

Le film de Cristian Mangiu s’organise autour d’une critique légitime. C’est celle de l’usage des valeurs progressistes, notamment sur les questions de genre, de sexualité, de violences faites aux enfants, à des fins racistes. Dans le film sont en cause des Norvégiens de classe moyenne, progressistes, pro LGBT, se prévalant de ces mêmes valeurs progressistes pour stigmatiser une famille roumaine accusée d’être conservatrice.

À partir de cet angle d’attaque, on suivra avec intérêt l’intrigue de Fjord : les tribulations d’une famille très religieuse venue de Roumanie, qui s’installe en Norvège avec ses cinq enfants, et se trouve prise dans l’oeil du cyclone de l’aide sociale à l’enfance, qui soupçonne des violences commises par les parents.

Deux bleus entraperçus sous un vêtement à l’école déclenchent un signalement le jour même. La police extorque au père des aveux. Les enfants, y compris un nourrisson allaité, sont enlevés illico à la famille. Et, pour couronner le tout, les parents sont menacés d’aller prison.

Tout souligne le côté expéditif et inhumain : l’enchainement implacable des événements, les larmes de la mère, le désespoir du père, le renvoi rituel aux « procédures » par des femmes de l’administration puissantes, insondables, froides. À l’image du paysage norvégien dans lequel prend place l’histoire, avec ses fjords menaçants, sa lumière grise omniprésente, ses rares rayons de soleil.

Les fameux bleus viennent-ils des coups parentaux ? On ne le saura pas.

Que la « vérité » ne soit pas dévoilée interroge. Mais ce qui pose surtout problème, c’est que la question disparaît dans les eaux glacées du grand nord. Et que ce n’est tout simplement plus le problème. La trame qui s’installe et s’impose jusqu’à requérir toute l’attention, se déplace vers la violence exercée par la machine bureaucratique (occidentale), ses effets sur les protagonistes (essentiellement la famille accusée), les dérapages malencontreux qui en découlent…

On n’ose imaginer la colère dans laquelle ce film mettra n’importe quelle enfant abusée ou personne mobilisée contre les violences faites aux enfants, en France par exemple où elle reste une cause de dernier ordre malgré les scandales à répétition. Les ateliers que doivent suivre les parents sont ridiculisés. Ainsi l’enjeu de la violence disparaît derrière d’absurdes exercices de respiration.

Et surtout c’est bien la pulsion punitive de l’administration que le film met en lumière. L’obstination de ses agents à maintenir les enfants chez les familles d’accueil semble n’avoir qu’un ressort : leur haine des parents biologiques [1].

Certes, le scénario (et le réalisateur en promo) insiste sur l’« ambiguïté », la fin qui « reste ouverte » car on ne juge pas (la famille en question n’apparaît évidemment pas toujours comme ultra sympathique [2]). Et, ainsi, on laisse les spectacteurices réfléchir à la complexité du monde.

Oui, mais non.

Car, d’une part, la discussion est cadrée sur une certaine violence, celle d’une administration sociale aux relents racistes et assimilationnistes (qu’il ne s’agit pas de nier), tandis que, au fur et à mesure que les accusations de l’administration apparaissent toujours plus disproportionnées, la violence parentale finit par se réduire, dans l’esprit de la spectateurice, aux petites tapes sur la fesse admises par le père.

Franchement, tout ça pour ça ?…

Autre énorme problème du film : les victimes du racisme sont des Européens, certes aux marges de l’UE, mais des Européens tout de même, et chrétiens. Évidemment altérisés, évidemment infériorisés, ils le sont toutefois sans commune mesure avec la stigmatisation qui pèse sur d’autres groupes en raison de leur religion, comme les musulmans.

En découle une cartographie des dominations, des divisions et des alliances (géo)politiques plus qu’étrange. D’un côté une gauche libérale et féministe, disons le mot « bobo », qui incarne un Occident dont la vision progressiste de la famille et le racisme se confondent, et de l’autre une famille évangéliste, profondément hostile à l’homosexualité, soutenue par des chrétiens fondamentalistes trumpiens.

Le film énonce finalement une morale du respect de la différence et un éloge du vivre ensemble. « Apprendre à connaître l’autre » et « communiquer », dialoguer et écouter plutôt que se déchirer, et surtout : être tolérant. Mais tolérant avec quoi : des gens ? des valeurs ? des actes ?

Les « progressistes » ne doivent-ils pas aussi respecter les « conservateurs », demande le réalisateur, qui sait être consensuel ?

Sauf qu’à l’heure de la montée du fascisme – et face à l’immémoriale violence sur les enfants –, la question brûlante est : envers quelle intolérance réactionnaire doit-on faire preuve de tolérance ?

Notes

[1] On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la manière de disqualifier les féministes accusées de détester les hommes.

[2] À noter toutefois la sous-intrigue un peu puante : la mère réac tellement sympa qu’elle s’occupe du grand père en fauteuil de la famille à côté, elle résolue à l’envoyer en Ehpad : vive la prise en charge gratuite du travail du care par des femmes dévouées !