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Gayfriendly

Enquête sur les formes contemporaines de l’acceptation de l’homosexualité

par Sylvie Tissot
18 décembre 2020

Parce que toutes les occasions sont bonnes pour (s’)offrir des cadeaux, de Hannoucca en cours cette semaine du 10 au 18, puis Noël, puis la nouvelle année et enfin les Noëls arménien et orthodoxe qui arrivent dans la foulée, et parce que les livres sont importants, surtout quand ils sont bons et pas trop cher, nous continuons notre série de conseils de cadeaux, pour vos proches et pour vous-même, avec Gayfriendly. Que veut dire être gayfriendly ? Avoir des amis gais ? Soutenir le « mariage pour tous » ? Envisager sans effroi que sa fille devienne lesbienne ? Sortir dans des bars gais et même renouveler ses propres pratiques sexuelles ? Il n’y a pas de « bonne » gayfriendliness, mais des attitudes différentes, en France et aux États-Unis, variables selon les âges, le sexe et les parcours de vie. L’acceptation de l’homosexualité, qui progresse indéniablement, n’est pas non plus réservée aux plus riches : ces derniers l’ont plutôt intégrée au sein d’une morale de classe qui leur permet de se distinguer des pauvres, des habitants des banlieues ou encore des populations racisées. Interviewer des hétérosexuels de milieu aisé montre que, dans des espaces de tolérance et de mixité comme le Marais à Paris et Park Slope à Brooklyn, le contrôle n’a pas disparu : la sympathie s’exprime avant tout en direction de gays et de lesbiennes de même statut socioéconomique, qui manifestent leur envie de couple et de famille, et mettent en sourdine tout autre revendication. La gayfriendliness a donc fait reculer la violence et les discriminations ; elle accompagne aussi l’invention, par les femmes surtout, de modes de vie moins conventionnels. Pourtant, si elle a mis fin à certains préjugés, elle ne s’est pas encore complètement affranchie de ce qui reste un élément structurant de nos sociétés : la domination hétérosexuelle.

Dans ce contexte sombre du début du XXIe siècle, une cause semble avoir progressé : celle des gays et des lesbiennes. L’ouverture du mariage aux couples de même sexe n’est-elle pas d’ailleurs une des rares promesses de campagne tenue par François Hollande, le président socialiste élu en 2012 ? Bien avant la France et le vote de la loi Taubira en 2013, de nombreux autres pays dans le monde avaient acté la reconnaissance de l’homosexualité que marque l’accès au mariage.

L’état des lieux n’est pourtant pas aisé à établir. Car à côté de ces progrès dans la conquête de droits, la répression n’a pas cessé. Elle s’abat même de plus en plus ouvertement dans des pays où l’homosexualité, parfois passible de peine de mort, est lourdement pénalisée [1]. Un Occident plus progressiste contre des régions du monde « en retard » ? Cette vision est répandue, qui oppose grossièrement les zones du progressisme sexuel et celles de l’obscurantisme, notamment religieux.

En réalité, l’homophobie n’a pas disparu « chez nous », en témoigne la vigueur du mouvement « Manif pour tous », né en 2012 en opposition à la loi Taubira [2]. Pour tenter de mieux évaluer les progrès de l’acceptation et ses limites, des enquêtes sur l’homophobie, ses ressorts et les lieux où elle sévit sont plus que jamais nécessaires. Ce n’est pourtant pas la voie que j’ai suivie puisque ce livre est consacré à des espaces dont les habitants cultivent la tolérance.

Dans certains quartiers comme ceux où j’ai mené mon enquête, à Paris et à New York, la haine des gays et des lesbiennes semble être une attitude proscrite, relevant d’une histoire ancienne. De nombreux hétérosexuels et hétérosexuelles habitent le Marais, « quartier gai » de Paris, et Park Slope à Brooklyn, connu pour les lesbiennes qui y vivent depuis plusieurs décennies maintenant [3]. La présence de gays et de lesbiennes parmi leurs amis, collègues et voisins s’est banalisée, et le soutien au mariage des couples de même sexe est souvent évident, voire enthousiaste.

Bref : ces hétéros sont gayfriendly, vocable formé à partir des mots anglais gay, homosexuel, et friend, ami.

En utilisant ce mot, il ne s’agit pas seulement de se réapproprier celui qui est employé, aux États-Unis et de plus en plus en France, par les personnes concernées, mais aussi de prendre pour objet une attitude particulière, positive, et plus encore faite de « sympathie ». Pourquoi lui consacrer un livre plutôt que tout simplement prendre acte des progrès accomplis ? Parce que la gayfriendliness, le fait d’être gayfriendly, ne marque pas une étape aisément repérable dans la progression supposée inéluctable des droits et de l’égalité. Elle désigne une manière d’envisager l’homosexualité qui nous en dit autant sur la place des gays et des lesbiennes dans la société d’aujourd’hui que sur le groupe qui s’en fait le défenseur : des hétérosexuels richement dotés en capital culturel et économique, habitant des quartiers aujourd’hui gentrifiés où s’est regroupée, à partir des années 1980, une importante population gaie.

Ces propriétés sociales déterminent la manière dont ils regardent les gays et les lesbiennes, sélectionnent ceux et celles qu’ils veulent fréquenter, et comment ils interagissent avec eux. Elles expliquent aussi que leurs vues se sont imposées dans l’espace public, au détriment des formes d’acceptation qui existent chez d’autres groupes sociaux et qui restent largement invisibles.

Pour résumer, j’ai estimé que la gayfriendliness méritait une étude en soi, tant elle prend des formes ambivalentes et plurielles, construites à partir de prises de position plus ou moins positives vis-à-vis de l’homosexualité et d’une proximité variable avec des gays et des lesbiennes [4].

Ce livre n’est pas une charge contre des hétéros « hypocrites », chez qui il s’agirait de débusquer une homophobie cachée. Il examine une norme sociale construite par et pour des dominants qui a, néanmoins, profondément redéfini la place des gays et des lesbiennes dans la société. Elle a fait reculer l’homophobie en en faisant un stigmate ; mais, reposant sur certains présupposés et certaines exigences, elle n’y a pas mis fin.

Suite de l’introduction.

P.-S.

L’ouvrage Gayfriendly est publié par les éditions Raisons d’agir.

Références citées :
- Beck, François, Jean-Marie Firdion, Stéphane Legleye et Marie-Ange Schiltz. 2010. Les minorités sexuelles face au risque suicidaire. Acquis des sciences sociales et perspectives, Saint-Denis : Inpes.
- Herek, Gregory M. 2009. « Hate crimes and stigma-related experiences among sexual minority adults in the United States : Prevalence estimates from a national probability sample. » Journal of Interpersonal Violence 24 : 54-74.
- Rault, Wilfried. 2016. « Les attitudes « gayfriendly » en France : entre appartenances sociales, trajectoires familiales et biographies sexuelles. » Actes de la recherche en sciences sociales (213) : 38-65.

Sommaire.

Chapitre 1. Devenir gayfriendly
Réticences, reconnaissance, indifférence : trois générations
Apprentissages

Chapitre 2. Homosexualité acceptable, homosexualité familiale
Égalité, liberté, conjugalité
Une cause de gentrifieurs
La question des enfants

Chapitre 3. Les hétérosexuelles, ces alliées
Compassion féminine
La « fille à pédé » et son « meilleur ami gai »
Les dissidentes de la conjugalité

Chapitre 4. Les frontières de la gayfriendliness
Une norme de classe et de race
Visibilités et invisibilités

Épilogue. Bons amis, grands amis ou faux amis : qu’est-ce que la gayfriendliness pour les gays et les lesbiennes ?

Conclusion. Banal, quasi normal, mais pas encore égal.

Notes

[1« Selon notre décompte, 84 États (ou parties d’États) font de l’homosexualité un crime ou un délit. Certains de ces pays condamnent l’homosexualité, tandis que d’autres condamnent uniquement l’homosexualité masculine ou encore uniquement la sodomie, quel que soit le sexe », in « L’homosexualité, un crime dans de nombreux pays d’Afrique et du Moyen-Orient », Le Monde, 13 novembre 2012.

[2Voir aussi les violences homophobes persistantes (Herek 2009, voir la bibliographie en fin d’ouvrage) et le taux de suicide chez les adolescents gais (Beck et al. 2010).

[3Dans ce livre, le terme « gai » est utilisé pour les adjectifs, « gay » pour les substantifs. Le caractère inclusif de l’écriture se marque, notamment, par les expressions « gays et lesbiennes » et, de façon non systématique, « hétérosexuels et hétérosexuelles ».

[4Wilfried Rault distingue ainsi, en fonction de ces deux critères, six attitudes différentes dont plusieurs, selon qu’elles engagent une acceptation, de principe ou pratique, de l’homosexualité, et/ou une proximité relationnelle avec des gays et des lesbiennes, peuvent indiquer une gayfriendliness (Rault 2016)