Ici comme ailleurs dans le livre de Susan Neiman, aucun commencement de preuve ou de démonstration n’est apporté à l’appui d’une énormité caractérisée. La pente glissante glisse parce qu’elle est glissante, contentez-vous de ça. Ici comme ailleurs on peinerait à trouver quelque wokiste que ce soit, dans le vrai monde, qui soutiendrait sérieusement une thèse aussi insensée (« Toute l’histoire est criminelle »). Il suffit, ici comme ailleurs, de s’intéresser au monde réel, et plus précisément aux publications et aux mouvements sociaux qui revendiquent (assez rarement) le label « woke » ou qui (le plus souvent) se le voient affubler par des esprits chagrins : leur rapport au passé est loin de se réduire à la (nécessaire) dénonciation des crimes subis et silenciés ou à l’inventaire critique (tout aussi nécessaire) des « grands hommes » qu’on nous donne en modèles. Toute une part de l’activité consiste aussi à explorer, exhumer et faire revivre d’autres épisodes que les épisodes traumatiques, et des palettes de figures qui ne se limitent pas à celle de la victime, ni même à celle du héros ou du martyr. Ce sont des poètes, des musicien·nes ou des plasticien·nes qu’on redécouvre, mais aussi des mouvements sociaux ou des expériences politiques. Et c’est au final toute une contre-histoire qui se construit, se transmet et vient enrichir la mémoire collective, pour peu que le récit dominant accepte d’être amendé.
Le grand tort de la « pensée woke » serait en fait, selon Susan Neiman, de rejeter l’idée de « progrès ». Le reproche est évidemment aussi absurde que celui de mépriser « l’idée de justice », puisqu’on est en train de parler de mouvements sociaux et de littérature engagée. Une révolte, par définition, suppose deux choses : un sentiment d’injustice, donc une haute idée de la justice, et un passage à l’action, donc la croyance en la possibilité d’un progrès. Que cette foi dans le progrès, comme l’idée de justice qui l’accompagne, ne soit pas portée en bandoulière de la même manière qu’au siècle des Lumières n’a, au regard de cet axiome, qu’une importance secondaire.
Il est vrai que, comme l’écrit Susan Neiman, « sous-entendre que le racisme n’a absolument pas changé en un siècle, c’est injurier la mémoire de tous ceux qui se sont battus pour qu’adviennent ces changements », mais il n’est pas moins vrai que le nombre d’activistes, d’auteurs ou d’autrices qui disent ou même « sous-entendent » cette idée « injurieuse » est assez réduit. Et il n’est pas moins vrai non plus que rappeler sans cesse à ceux qui se battent au présent que « c’était bien pire il y a un siècle », et que « de grands progrès ont déjà été accomplis », c’est injurier leur mémoire à eux aussi – et injurier dans le même temps leur combat présent face à des injustices qui demeurent criantes. Comment peut-on reprocher aux jeunes générations une focalisation sur ce qui n’a pas changé et un oubli de ce qui a changé, comment peut-on surtout expliquer cet « oubli » de manière aussi tautologique, en incriminant simplement un manque de connaissance historique, un manque d’expérience personnelle, une carence dans le raisonnement et une volonté de faire les malins ? Comment peut-on ne pas voir que l’insistance sur l’ampleur de ce qui reste à conquérir est inséparable d’un contexte sociopolitique, et plus précisément d’une « autre insistance » qui lui fait face et à laquelle elle répond : celle des groupes dominants et des beaux esprits qui passent leur temps à souligner « les-progrès-déjà-accomplis ». Un refrain entonné dès qu’est exprimé un grief, une demande ou une impatience, et qui n’est qu’une version euphémisée d’autres rengaines trop entendues : « Vous n’êtes pas les plus à plaindre », « Ne soyez pas ingrats », « Soyez patients », « Le temps fera son œuvre ».
Susan Neiman a tout de même la décence de reconnaître, à propos de ce fameux « progrès », qu’« enrager de voir qu’il est si lent est sans doute nécessaire pour continuer à se battre en son nom ». Mais le « sans doute » indique bien que cette nécessité n’est pas à ses yeux la plus consistante ou la plus impérieuse, et son dernier mot vient ensuite : « si nous ne reconnaissons pas que des progrès réels ont été accomplis, nous n’aurons jamais l’espoir d’en accomplir de nouveaux ». On pourrait ici lui reprocher d’inventer l’eau chaude et de prendre les activistes de Black Lives Matter pour des imbéciles (en leur rappelant ce qu’ils savent déjà), mais on pourrait aussi et surtout inverser sa proposition : l’espoir de nouveaux progrès n’existerait sans doute pas sans la conscience aiguë des progrès déjà accomplis, mais cette conscience et cet espoir trouvent justement leur expression la plus aboutie dans l’exigence d’une suite, et donc l’insistance sur ce qui ne va pas. On ne s’autoriserait pas une vision et une parole aussi radicales sur le présent sans la conviction qu’il peut être changé, donc sans une mémoire vive des luttes passées, qui en effet atteste cette possibilité. En somme, une fois encore, Susan Neiman oppose et met en concurrence deux dispositions mentales qui dans la réalité sont absolument solidaires et indissociables : de même que l’idée de justice n’est pas éclipsée et remplacée par l’analyse des rapports de pouvoir, des inégalités et des dominations, mais plutôt actualisée et mise au travail dans ces analyses, de même les progrès déjà accomplis ne sont pas oubliés et piétinés par les condamnations implacables du présent, mais au contraire reconnus et honorés dans – et par – ces jugements.


