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Histoire et progrès, entre wokisme et antiwokisme

Quelques réflexions critiques sur un réquisitoire de Susan Neiman

par Pierre Tevanian
15 décembre 2025

« La pensée woke exige que les nations et les peuples se confrontent à leur histoire criminelle », nous dit Susan Neiman, et « ce faisant, elle a tendance à en conclure que c’est toute l’histoire qui est criminelle ». C’est à ce grief, fort répandu dans la production antiwokiste de droite, mais reprise dans la « critique de gauche » que Susan Neiman entend apporter audit wokisme, que sont consacrées les lignes qui suivent. Extraites du Soyons Woke de Pierre Tevanian, paru cette année, elles apportent à leur tour une « réponse de gauche » à ce que nous considérons comme un mauvais procès. À l’heure où un Edouard Philippe s’autorise à affirmer froidement, sans avoir honte, sans avoir peur et sans avoir tort de ne pas avoir peur, que la colonisation n’a pas été un crime, à l’heure où la droite française, après tant d’autres, carbure à l’antiwokisme et se rallie avec la dernière des servilité à une extrême droite surpuissante et sur-financée, à l’heure où Israël et la Russie massacrent impunément, où la Chine, la Turquie et l’Azerbaïdjan tyrannisent tout aussi impunément, où le Chili, après les États-Unis et tant d’autres (la Hongrie, l’Inde, l’Italie, les Pays Bas, l’Argentine, la République Tchèque), bascule dans le plus explicite des fascismes, à l’heure en somme où les leçons de l’histoire n’en finissent pas de ne pas être tirées, ces réflexions nous ont paru opportunes.

Ici comme ailleurs dans le livre de Susan Neiman, aucun commencement de preuve ou de démonstration n’est apporté à l’appui d’une énormité caractérisée. La pente glissante glisse parce qu’elle est glissante, contentez-vous de ça. Ici comme ailleurs on peinerait à trouver quelque wokiste que ce soit, dans le vrai monde, qui soutiendrait sérieusement une thèse aussi insensée (« Toute l’histoire est criminelle »). Il suffit, ici comme ailleurs, de s’intéresser au monde réel, et plus précisément aux publications et aux mouvements sociaux qui revendiquent (assez rarement) le label « woke » ou qui (le plus souvent) se le voient affubler par des esprits chagrins : leur rapport au passé est loin de se réduire à la (nécessaire) dénonciation des crimes subis et silenciés ou à l’inventaire critique (tout aussi nécessaire) des « grands hommes » qu’on nous donne en modèles. Toute une part de l’activité consiste aussi à explorer, exhumer et faire revivre d’autres épisodes que les épisodes traumatiques, et des palettes de figures qui ne se limitent pas à celle de la victime, ni même à celle du héros ou du martyr. Ce sont des poètes, des musicien·nes ou des plasticien·nes qu’on redécouvre, mais aussi des mouvements sociaux ou des expériences politiques. Et c’est au final toute une contre-histoire qui se construit, se transmet et vient enrichir la mémoire collective, pour peu que le récit dominant accepte d’être amendé.

Le grand tort de la « pensée woke » serait en fait, selon Susan Neiman, de rejeter l’idée de « progrès ». Le reproche est évidemment aussi absurde que celui de mépriser « l’idée de justice », puisqu’on est en train de parler de mouvements sociaux et de littérature engagée. Une révolte, par définition, suppose deux choses : un sentiment d’injustice, donc une haute idée de la justice, et un passage à l’action, donc la croyance en la possibilité d’un progrès. Que cette foi dans le progrès, comme l’idée de justice qui l’accompagne, ne soit pas portée en bandoulière de la même manière qu’au siècle des Lumières n’a, au regard de cet axiome, qu’une importance secondaire.

Il est vrai que, comme l’écrit Susan Neiman, « sous-entendre que le racisme n’a absolument pas changé en un siècle, c’est injurier la mémoire de tous ceux qui se sont battus pour qu’adviennent ces changements », mais il n’est pas moins vrai que le nombre d’activistes, d’auteurs ou d’autrices qui disent ou même « sous-entendent » cette idée « injurieuse » est assez réduit. Et il n’est pas moins vrai non plus que rappeler sans cesse à ceux qui se battent au présent que « c’était bien pire il y a un siècle », et que « de grands progrès ont déjà été accomplis », c’est injurier leur mémoire à eux aussi – et injurier dans le même temps leur combat présent face à des injustices qui demeurent criantes. Comment peut-on reprocher aux jeunes générations une focalisation sur ce qui n’a pas changé et un oubli de ce qui a changé, comment peut-on surtout expliquer cet « oubli » de manière aussi tautologique, en incriminant simplement un manque de connaissance historique, un manque d’expérience personnelle, une carence dans le raisonnement et une volonté de faire les malins ? Comment peut-on ne pas voir que l’insistance sur l’ampleur de ce qui reste à conquérir est inséparable d’un contexte sociopolitique, et plus précisément d’une « autre insistance » qui lui fait face et à laquelle elle répond : celle des groupes dominants et des beaux esprits qui passent leur temps à souligner « les-progrès-déjà-accomplis ». Un refrain entonné dès qu’est exprimé un grief, une demande ou une impatience, et qui n’est qu’une version euphémisée d’autres rengaines trop entendues : « Vous n’êtes pas les plus à plaindre », « Ne soyez pas ingrats », « Soyez patients », « Le temps fera son œuvre ».

Susan Neiman a tout de même la décence de reconnaître, à propos de ce fameux « progrès », qu’« enrager de voir qu’il est si lent est sans doute nécessaire pour continuer à se battre en son nom ». Mais le « sans doute » indique bien que cette nécessité n’est pas à ses yeux la plus consistante ou la plus impérieuse, et son dernier mot vient ensuite : « si nous ne reconnaissons pas que des progrès réels ont été accomplis, nous n’aurons jamais l’espoir d’en accomplir de nouveaux ». On pourrait ici lui reprocher d’inventer l’eau chaude et de prendre les activistes de Black Lives Matter pour des imbéciles (en leur rappelant ce qu’ils savent déjà), mais on pourrait aussi et surtout inverser sa proposition : l’espoir de nouveaux progrès n’existerait sans doute pas sans la conscience aiguë des progrès déjà accomplis, mais cette conscience et cet espoir trouvent justement leur expression la plus aboutie dans l’exigence d’une suite, et donc l’insistance sur ce qui ne va pas. On ne s’autoriserait pas une vision et une parole aussi radicales sur le présent sans la conviction qu’il peut être changé, donc sans une mémoire vive des luttes passées, qui en effet atteste cette possibilité. En somme, une fois encore, Susan Neiman oppose et met en concurrence deux dispositions mentales qui dans la réalité sont absolument solidaires et indissociables : de même que l’idée de justice n’est pas éclipsée et remplacée par l’analyse des rapports de pouvoir, des inégalités et des dominations, mais plutôt actualisée et mise au travail dans ces analyses, de même les progrès déjà accomplis ne sont pas oubliés et piétinés par les condamnations implacables du présent, mais au contraire reconnus et honorés dans – et par – ces jugements.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Pierre Tevanian, Soyons woke. Plaidoyer pour les bons sentiments, qui vient de paraître. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur et des Éditions Divergences.

Table des matières :

 Introduction : Ce nouveau spectre qui hante l’Europe
 Chapitre 1 : Vous avez dit Lumières ?
 Chapitre 2 : Du Rêve de d’Alembert aux cauchemars de Braunstein
 Chapitre 3 : L’antiwokisme peut-il être de gauche ?
 Chapitre 4 : L’exception littéraire mise à nu
 Chapitre 5 : Antiwokisme, lepénisme et lepénisation
 Chapitre 6 : Plaidoyer pour les bons sentiments
 Conclusion : Woke on the wild side !